mardi 8 septembre 2026

Yanaka : des bonbons pour les fantômes


Pour oublier le triste visage du Golden Gai, il faut vagabonder dans un vieux quartier lointain, comme celui de Yanaka. Bien sûr le cimetière, les temples et les échoppes sont visités par les touristes mais ces voyageurs curieux, couples et familles ne sont en rien comparables avec les barbares alcoolisés du Golden Gai.
C’est l’un de mes quartiers préférés, et j’en ai souvent parlé ici. Si par chance je me trouve à Tokyo au mois d’Août, je ne manque pas de visiter le Zenshôan, le temple des « yurei-ga » (peintures de spectres), et de saluer le fantôme d'Oyuki, si belle et si triste dans son kimono de brume. 





J’y ai acheté des bonbons fantômes. Que se passera-t-il si je les croque ? Un fantôme apparaîtra-t-il ?  Comment m’en défaire ? En croquant un autre bonbon ? Voilà, qui ferait un bon « kaidan », un conte de créatures surnaturelles. Dans le doute, je vais conserver intact le sachet et le ramener en France où il rejoindra ma boîte d’objets précieux. 
Il est interdit de prendre des photos dans la salle d’exposition, ce qui est une bonne chose pour décourager les amateurs de selfies. Il faut donc absolument se procurer le catalogue qui reproduit l’intégralité du parcours de cinquante peintures. Le possédant déjà, j’ai opté cette fois pour les quinze cartes postales de yurei-ga, idéales pour faire des compositions et recréer son propre temple aux fantômes.






Au fil du temps mon intérêt à un peu évolué. Au début, j’étais fasciné par les visages terrifiants de démons échevelés, tourmentés par l’urami (la rancœur) mais peu à peu d’autres figures, plus discrètes, m’ont davantage intriguées.
Celles-ci dérobent leurs visages derrière des rideaux de soie, des paravents ou la manche de leur kimono. Si en ce temps-là, la nudité était naturelle, c’était avec davantage de pudeur que ces dames dissimulaient leur nature spectrale.





Certains ne se montrent pas mais leur présence est perceptible. Dans ce vol de cormorans sous la lune vague, où est le fantôme ?


Ici un crâne énonce ce poème « Dans ce monde, l’inéluctable, le voilà. » Soit une vanité japonaise.


Il sert d’ailleurs d’emblème au temple et on le retrouve sur ce très utile éventail. 



Yanaka est le quartier des fantômes mais aussi des chats. Leur cousin est ce curieux lion mésopotamien rouge, gardien du temple Jōmyō-in, et œuvre du sculpteur Fumio Asakura (1883-1964), célébrité du quartier.



Les chats, qui autrefois protégeaient des rongeurs les manuscrits des temples, sont partout : en chair et en os dans le cimetière, et en pierre et en bois, sur le toit des boutiques de la rue Ginza. Ces sept chats du bonheur ont été offerts en 2008 aux commerçants par des étudiants en art. 




Aux chats et aux fantômes, il faut ajouter les Jizô, chargés de guider les enfants après leur mort, et sans doute pour ne pas les effrayer, leur ressemblant avec leur bavoir rouge et leur petit bonnet.




Ces enfants fantômes jouent peut-être à la nuit tombée sur les balançoires et tobogans du cimetière.





Certaines boutiques de Yanaka sont surmontées de peintures traditionnelles et d’« onigawara », ces «tuiles démons» dont les faces furieuses sont censées faire fuir les mauvais esprits. Comme si les habitants devaient se protéger des fantômes du Zenshôan qui pourraient bien s'évader du temple pour flotter dans les ruelles.






Ici une représentation du célèbre « oni » Shuten Doji et sa bataille contre les quatre rois célestes de Yorimitsu. 


Une peinture bien plus récente présente de curieux yokaïs à têtes de légumes ! connaissez-vous le kaidan du potager hanté ? 


Et partout dans les vitrines de Yanaka, des petites sculptures étranges et drolatiques.




Et des affiches de théâtres puisque les comédiens, qui souvent les interprètent, ont toujours entretenu une grande proximité avec les créatures surnaturelles.



Autre théâtre et autres visages, ceux des hommes politiques sur les affiches électorales. Sont-ils des fantômes ou des démons ? 



Celui-ci, rosé par la pluie et dont les traits s’effacent, ressemble à Sukekiyo Inugami, l’homme au masque de caoutchouc du roman « La Hache, le koto et le chrysanthème » de Seishi Yokomizo.


Ces politiciens pourraient se retrouver prisonniers du Yubiningyo Shokichi, le studio du malicieux sculpteur Mitsuaki Tsuyuki. Juste retour des choses pour ces manipulateurs qu’être métamorphosés en marionnettes à gaines.







Au détour d’une rue, une élégante apparition : une dame à la veste brodée d’« uzumaki ». Junji Ito a raison, les spirales sont partout au Japon !



Dans les vitrines du « koban » (commissariat du quartier), d’autres fantômes, ceux des « évaporé » et des criminels recherchés, parfois depuis des décennies. Sont-ils morts, les croise-t-on sous l’apparence de doux vieillards qu’on croirait sortis d’un film d’Ozu, sans se douter que certains ont massacré des familles entières.


Et un plus joli fantôme : Momoe Yamaguchi, ici dans sa radieuse jeunesse, qui comme bien des stars japonaises s’est retirée de la vie publique.


Il et temps de quitter Yanaka pour achever cette douce journée dans un des lieux les plus romantiques de Tokyo : le chemin qui borde le lac d’Ueno, avec ses nénuphars et ses cygnes-pédalos. Au crépuscule, je repense à ces fantômes qui m’ont attiré dans cette ville, et à l’appel desquels je réponds toujours. Comme je le dis souvent, au Japon entre les temples et les sanctuaires, les statues d’Inari, la déesse renard, et de la belle Benzaiten, les images de yokai partout, et… les restaurants de yakitori, j’ai beaucoup moins peur de la mort.





Bien sûr, j’ai ramené au fil de mes voyages de nombreux disques, livres et figurines, mais jamais je n’avais eu l’idée de me constituer une collection. C’est chose faite cette année avec ces « masques du démon ». Le premier, acheté à Yanaka représente Hannya, la démone de la jalousie du nô. Il ne s’agit pas d’un accessoire de théâtre mais d’un masque décoratif. Même s’il ne respecte pas totalement l’apparence d’Hannya avec ses yeux dorés, j’aime ses couleurs et son visage. Le second, déniché également à Yanaka, est une petite pièce de métal, représentant toujours Hannya. Je ne connais pas son utilité. Aucun n’est ancien ou de grande valeur, mais ils m’ont tapé dans l’œil. Le troisième est une photographie grand format d’un masque de Tengu, achetée à Jinbocho, le quartier des bouquinistes, autre lieu ésotérique de Tokyo.







NB: l'adorable boutique Irias, avec ses statuettes et cartes postales de yokaïs, uniques car conçus par des artisans du quartier a fermé en 2024, après 22 ans d'existence, ainsi que le café Ranpo.
Rendons leur ici hommage.



vendredi 4 septembre 2026

La fin du Golden Gai



En mars 2025, j’avais eu une vision particulièrement glauque du Golden Gai envahi par des meutes de touristes braillards. J’avais espéré qu’il s’agissait d’un simple épisode dans la vie d’un quartier qui en a connu bien d’autres. Malheureusement, ma visite il y a quelques semaines m’a prouvé que cette dégradation s’était encore accentuée et sans doute installée. 

Des touristes bourrés passent la tête par la porte des bars demandant s’ils peuvent s’installer à dix ! ce qui est évidemment grotesque quand on connait la taille des échoppes. Le RNB et les Reggaeton les plus merdiques, à fond, ont remplacé les airs d’Enka et d’Acid Folk, qui m’attiraient autrefois dans des cavernes obscures. Même l’heure du dernier métro ne vide plus le quartier. 

Comme un symbole, l’Uramado avec son éternelle photo d’Asakawa Maki collée sur la porte était fermé. Le patron m’a-t-on dit est à l’hôpital où on le soigne d’un cancer. Ces figures du vieux Golden Gai s’éteignent, et Maki semble en porter leur deuil jusqu’à ce que son image soit délavée par la pluie, et s’effrite et qu’elle ne soit plus jamais remplacée. Lors de mon dernier séjour, j’avais passé une soirée dans un bar préservé de l’agitation. Sombre comme je les aime, uniquement éclairé par des bougies sur le comptoir, et où la serveuse, une belle jeune fille aux longs cheveux noir, passait du Ravel en frémissant. J’ai tenté sans succès de le retrouver avant de distinguer un chantier à l’angle d’une ruelle. Le bar était détruit depuis un mois et allait être reconstruit. J’imagine pour le pire.



Autre indice de la mutation de Golden Gai, les « black guys », ces rabatteurs, faux américains venant du Sénégal et du Niger, qui autrefois sillonnaient Kabukichô mais ne s’aventuraient jamais dans la « ville dorée ». Ils se massent désormais près du karaoké philippin le Champion, pour alpaguer les touristes ivres. Des femmes noires ou asiatiques (sans doute aussi des Philippines), sont postés dans les ruelles ou les arpentent. Signe distinctif : un énorme téléphone à la main relié à une batterie. J’ai vu celle qui semblait leur cheffe prendre ses instructions d’un occidental blond et musculeux. J’avoue ne pas comprendre à quel réseau ces personnages peu recommandables appartiennent mais ils sont un signe de plus de la dégénérescence du quartier.

Tout est allé très vite en vérité. Le COVID et le confinement ont vidé le Golden Gai de ses usagers historiques : les « oncles » tels qu’on peut les voir dans le manga « La Cantine de minuit ». Retraités, salarymen aux cheveux teints, musiciens ou artistes oubliés, précaires et esseulés, dont les bars constituaient une sorte de vie sociale. Ils ne sont pas revenus et ont peut-être trouvés d’autres gargotes car il est clair qu’ils n’y ont plus leur place. Les vieilles dames, tenancières des bars les plus microscopiques, soignant les chats errants ont disparu également. Grâce à eux le quartier avait cette réputation ringarde d’endroit figé dans le temps. Pour moi c'était une mémoire, et c'est là que j'ai étudié, mieux que dans n'importe quelle université, ce qu'avait pu être le Tokyo beau et mystérieux  des années 70.

Après la réouverture des frontières, l’afflux de touristes et la récente chute du yen ont accéléré le processus, et rien ne semble permettre un retour en arrière. Bien sûr, le Golden Gai a connu bien des visages depuis l’époque, sans doute aussi peu glorieuse qu’aujourd’hui, où il était un bordel pour GI’s, mais que peut-il face au surtourisme et à la mondialisation, à Instagram et TikTok. Surtout face aux décérébrés ignorant tout de son passé et le transformant en simple quartier de beuverie.




J’ai bien sûr retrouvé des figures familières comme l’homme-tigre, j’ai passé quelques soirées au Bar Buster de Mamie-chan, et au délicieux Sea and Sun dont la décoration et les mamas sont si étranges qu’elles font fuir les touristes, mais je ne peux moi aussi que m’effacer du quartier.




Lorsque j’ai demandé au « Captain », la mama du Sea and Sun, où étaient passés les vieux habitués, elle m’a dit « Vous êtes l’un d’eux maintenant. »

Mes photos ne reflètent évidemment pas ce qu'est devenu le Golden Gai. Plutôt que photographier sa déchéance, j'ai tenté au moins, tant que je le pouvais encore, restituer ce que ce quartier avait pu m'offrir pendant presque vingt ans.












mardi 18 août 2026

Le café Le Temps, féérie de Shinjuku

Cette année encore, je reviens rêver au café Le Temps.



A chaque voyage je constate l'érosion de la ville que j'aime, et la disparition de lieux, de choses et malheureusement de gens, mais ce qui ne change pas à Shinjuku, c’est le café Le Temps, puisque le temps s’y est arrêté, quelque part à la fin des années soixante, dans un rêve d’Aquirax Uno, l’illustrateur féérique qui, dans ses dessins, fait se croiser  Cécile de Bonjour Tristesse, Tadzio de Mort à Venise, et Alice de Lewis Carroll et sa chatte blanche, Ondine de Giraudoux et les petites magiciennes chevauchant des escargots, car dans les rêves le temps n’existe pas, et le passé et le futur ne sont jamais que les échos d’autres rêves, ceux qui s’évaporent au réveil  mais qui pourtant existent bel et bien dans ce pays où l’on ne peut entrer que de 18h à 29h, et dont le café Le Temps est l’une des portes, et ne laissez personne vous dire le contraire. 

Et la divinité qui règne sur le temps est cette prêtresse au sablier qui pointe son index vers le ciel.



Non rien ne change au café le Temps, si ce n’est les serveurs, mais qui se ressemblent au fil du temps, choisis pour leur élégance et leur beauté androgyne, et Kaori qui est toujours là depuis le premier jour où je suis entré au Temps, il y a dix ans, il y a quinze ans, il y a vingt ans, je ne sais plus. 



Parfois une nouvelle décoration apparait comme cette fille qui rêve au milieu des étoiles, peinte par un étudiant de vingt-cinq ans, et peut-être est-ce elle qui rêve du Temps, et qui permet au café d’exister.














D'autres billets sur Le Temps ici et ici
Qui est Aquirax Uno ici et ici et ici
Le Temps et L'Angle du hasard ici

dimanche 2 août 2026

"Ningyo", la sirène japonaise et le samouraï zoologue

le Ningyo (1825) de Mauri Beien


Après avoir lu la géniale adaptation par Gou Tanabe du Cauchemar d'Innsmouth de Lovecraft, j’ai effectué des recherches sur la mythologie des créatures marines au Japon. Il s’agit peut-être d’une clé pour comprendre la popularité de Lovecraft au Japon, avec en outre de plus inquiétantes théories sur la pureté du sang et l’horreur des métissages.

J’y reviendrai dans un prochain billet. 

L’une de ces plus célèbres créatures est la sirène japonaise ou « ningyo » qui n’a aucun rapport avec la belle jeune fille d’Andersen et du port de Copenhague mais ressemble à un poisson simiesque. Le corps momifié de cet hybride repoussant était exhibé dans les side-shows de fêtes foraines au XIXe siècle, au Japon comme ailleurs. La "sirène des îles Fidji" était ainsi l’une des attractions du cirque Barnum. Il s’agissait en réalité d’un « misemono » ou phénomène truqué, car la sirène, de petite taille, était constituée du corps d’un singe, parfois recréé en papier mâché, et de la queue d’un saumon. Le résultat est aujourd’hui encore impressionnant et pourrait tout à fait évoquer les horribles créatures d’Innsmouth.

On la retrouve étrangement au milieu des crabes, des anémones de mer et des saumons des manuels de zoologie comme si elle était véritablement une habitante des fonds marins. 

En particulier celui de Mori Baien (1798–1851), le Baien Gyofu (littéralement « L'Atlas des poissons de Baien »). Baien est un de ces personnages attachants et inclassables de l’ére Edo. Il était à l’origine un samouraï de haut rang mais en cette période de paix, j’imagine qu’il n’a peut-être jamais combattu et était attaché à la garde personnelle du shogun, ce qui devait lui laisser pas mal de temps libre. Il le consacra à la culture d’un jardin de fleurs et plantes rares auquel fut attribué le titre de Sankaen (le jardin des fleurs rassemblées). Autant dire que notre ami Mori Baien était bien davantage un poète qu’un politicien ou un foudre de guerre. Seul l’intéressait faire pousser ses plantes mais aussi les dessiner. 



La beauté de ses planches fait de Baien l’un des artistes les plus délicats de son temps, même si, s’exprimant dans une discipline scientifique, son talent fut longtemps ignoré. Alors que ses pairs recopiaient des manuels chinois, Baien, qui exécutait ses dessins d’après nature, partait seuls avec ses encres et pigments, à la recherche des fleurs et des champignons, mais aussi des oiseaux.





S’il y a bien un jidaigeki qu’on aimerait voir un jour, ou pourquoi pas en dessin animé Ghibli, c’est une vie de Baien.

Du Mont Takao pour l'étude des végétaux et animaux forestiers, il passa ensuite à Hakone puis au col de Koboke, au mont Oyama, puis aux zones côtières d'Enoshima et Kamakura pour collecter des spécimens marins et des algues. 



Pour chaque créature ou plante trouvée, il appliquait un même protocole : observation du spécimen vivant, notation de la date exacte, géolocalisation précise de la capture et mesure des proportions réelles. Mais la finesse du trait est remarquable, de même que les teintes, dotant ses créatures d'une vie propre, tel ce chef-d'oeuvre représentant une tortue.




Il se voyait ainsi bien plus comme un scientifique que comme un artiste, ne cherchant ni la célébrité ni la publication.









Et les sirènes alors, les avait-il observées de ses propres yeux? Evidemment il n’en avait jamais vu nager dans l’océan Pacifique, mais uniquement sous leur forme momifiée exhibée dans les foires. C’est celles-ci qu’il peignit avec la finesse habituelle de son trait. L'inclusion de ce yokaï dans le très sérieux Baien Gyofu dénote bien comment le surnaturel faisait pleinement partie du quotidien des Japonais en ce temps-là.



A la vision des planches de Baien, on perçoit comment on glisse imperceptiblement de la zoologie au fantastique.