mercredi 29 juin 2022

Aquirax Uno, le féérique




Artiste mythique au Japon, Akira Uno, qui signe également Aquirax, est quasiment inconnu en France, ce qui est injuste tant son œuvre pléthorique se nourrit de culture française. Non seulement, la plupart de ses dessins portent des titres français, choisis bien davantage pour l’esthétique que pour le sens, mais elles sont infusées de motifs et de figures qu’il va puiser dans le cinéma et la littérature hexagonales. Chez Aquirax, on retrouve l’Ondine de Giraudoux, La Belle et la Bête et les contes de Perrault, Jean Cocteau, l’Existentialisme de Françoise Sagan, Jeanne Moreau et Brigitte Bardot, et bien d’autres. 




Né en 1934, Aquirax ne serait-il qu’un doux rêveur dérivant dans un Paris de conte de fées avec ses jeunes filles aux grands yeux, ses lapins et ses chattes blanches, tenancières du « restaurant des réminiscences » dont chaque plat est le souvenir d’un amour perdu ?

Ces fééries représentent sa production restant la plus diffusée aujourd’hui en une multitude de sacs, agendas, cartes à jouer et recueils.




Mais Aquirax est aussi  un conteur pour adultes et ses nymphes, aussi délicates qu’impudiques, ne peuvent se soustraire à la curiosité des félins et des escargots. A la façon de Cocteau, Aquirax est un enchanteur et un génial touche-à-tout, et ses petites princesses bondissent allègrement d’un recueil pour enfants à des récits érotiques softs. Les fleurs autour d’elles deviennent turgescentes, et parfois leurs longs cheveux nattés se transforment en cordes pour les ligoter. 



Dessins au stylo bille, à la plume ou au feutre, aquarelles, découpages, collages, cartes postales, photographies, Aquirax semble maîtriser toutes les techniques. Comme Tadanori Yokoo, avec qui il fonda plusieurs studios d’illustrateurs, il va s’épanouir naturellement dans le style psychédélique des années soixante, et collaborer lui-aussi avec Shuji Terayama. Il concevra l’affiche de la pièce La Marie-Vison, et celles du film de Susumu Hani Premier amour version infernale.

Dans ses illustrations pour le Swinging Tokyo, les petites nymphes ont grandi et ressemblent au mannequin anglais Twiggy : longilignes, les jambes interminables, leur nudité dissimulée par des cascades de colliers et la tête surmontée d’une boule de cheveux bouclés. 


Les yeux sont toujours immenses et rêveurs et la bouche petite et rouge comme une cerise. Mais elles ne sourient jamais. Ses personnages quittent également la planche à dessin pour devenir des modèles humains sur les couvertures des magazines de mode. 

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A l’instar de Tadanori Yokoo ou du doll artist travesti Simon Yotsuya, Aquirax n’est pas un artiste de l’ombre mais une rock star. Il pose avec un air méphistophélique à côté de ses poupées, car il s’agit bien du démiurge d’un monde complet. 

Allant encore plus loin, il s’affiche nu avec sa femme l’actrice Mieko Tsudoi pour le photographe underground Noriaki Kanoh pour la série The Lovers.
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Il fut aussi le directeur artistique d’une série intitulée Genèse en1971, photographié par Hiroki Hayashi avec Mieko Tsudoi et Masayoshi Kabe, membre du groupe rock Speed Glue & Shinki. 



Et d’une adaptation d’Ondine de Giraudoux photographié par Eiko Hosoe, auteur des pythiques portraits de Mishima

Uno ne s’est pas contenté d’illustrer la libération sexuelle, il y a participé totalement.


Curieusement, jamais son univers ne donna lieu à un film d’animation alors que son style délicatement décadent aurait parfaitement convenu à Eiichi Yamamoto (Belladonna des tristesses). On peut y voir le refus d'un auteur soucieux de préserver pour lui-même, jalousement, ses créatures. Les sixties est la période où d’Aquirax s’est le plus nourrie d’influences ; par la suite on peut considérer que l'oeuvre s’est refermée sur elle-même, devenant essentiellement nostalgique.
"L'amour ? Une question, dix mille réponses.
Mais il faut que ce soit un amour éblouissant !
L’Heure du matin au Pavillon du Chat Blanc est un café dont les ingrédients sont la lumière matinale et un sourire amer."
(La Chatte blanche, restaurant plein de réminiscences, 2004)

« Je ne veux pas aller à Shibuya avec un carnet de croquis et dessiner les jeunes. Je veux dessiner des choses abstraites comme les sentiments des filles. Ce que je recherche, c'est un romantisme universel. »

Pourtant, jamais il ne connut de passage à vide, et son travail n’a cessé d’être aimé, ce qui explique la dimension tentaculaire de son œuvre. Les otome, versions féminines des otakus, vénérant les cafés français, et les services à thé en porcelaine, ainsi que les gothic lolitas et leurs robes à froufrous et leurs perruques blondes, vouent évidemment un culte à Aquirax. 




Pour nous, voyageurs de l’imaginaire japonais, Aquirax Uno est une figure familière des librairies d’occasion comme Mandarake où l’on chine ses recueils et petits livres précieux. Si l’on veut aller plus loin, l’étape obligatoire est bien entendu le bar Le Temps dont il est le propriétaire et surtout le décorateur (voir ici). Je ne manque jamais de m’y rendre lors de mes séjours, me demandant toujours si une nymphe ne va pas venir gambader sur le comptoir et boire dans mon verre de whiskey.


Le tarot d'aquirax





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