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dimanche 4 janvier 2026

Rina Yoshioka : les mystérieuses femmes de l'ère Showa


Comme j’en ai parlé dans mon billet précédent, « Fantômes d’une exposition fantôme », mon séjour à Tokyo à la fin mars 2025, fut également marqué par le sentiment que le Golden Gai perdait son âme, devenant un quartier de bars comme il y en a partout dans le monde, où des touristes gueulards viennent s’ivrogner sans rien comprendre à son esprit. Un peu comme si le Champion, l’infect bar-karaoké philippin qui autrefois drainait les Américains et Australiens avait fini par gangréner tout le quartier. Car le Golden Gai, ce n’est pas seulement de l’alcool mais l’un des foyers de l’underground japonais et toute une culture de cinéma, de musiques, de théâtre et de dessins. C’est un lieu qui s’apprivoise avec délicatesse, et il faut y entrer comme un chat. 
Bref, pour me consoler et retrouver l’esprit éternel du Golden Gai, je suis allé rendre visite à mon artiste japonaise préférée, Rina Yoshioka, qui tenait une petite exposition à la galerie 888 Books à Nishihara. 
Ce fut un plaisir de la retrouver et découvrir ses nouvelles œuvres. Rina peint des toiles mais aussi conçoit des objets uniques tels de faux magazines érotiques de l’ère Showa (1926-1989, mais désignant surtout les années 1960-1970) ou des disques de enka imaginaires, ce blues japonais tant prisé par les hôtesses de bar et les yakuzas. 
Ses dernières créations sont des cuillères à riz, décorés de ses personnages favoris, filles de bar, salarymen joviaux, bad girls, et gangsters. 
Et il y a toujours ses peintures de yurei, séduisantes femmes-chats ou serpents qui me font tant rêver. 
L’une de mes préférées représente un jeune fille pendant la fête traditionnelle du Setsubun, le 3 février. L'adorable ogresse a revêtu le costume d’un « Oni », un de ces esprits maléfiques que l’on fait fuir en jetant des haricots de soja et en criant « Oni wa soto ! Fuku wa uchi ! », c’est-à-dire « Dehors les démons ! Dedans le bonheur ! »
Peut-être le rituel devrait-il être accompli au Golden Gai : jeter des haricots sur les touristes les plus mal élevés en hurlant « Dehors les démons ! Dedans le bonheur ! » Ce qui est censé marquer l'entrée du printemps.

Voici comment Rina décrit son exposition

Le nouveau monde des femmes

Cette exposition dépeint des femmes animées par l'esprit de l'ère Showa, et vivant en harmonie. Je mets en scène des femmes évoluant dans un monde où le présent de l'ère Reiwa (l’ère actuelle commencée en 2019) côtoie en parallèle celui de l'ère ShowaJe trouve l’époque actuelle étouffante et très conventionnelle. En tant que femme vivant à notre époque, je ne peux pas me contenter d'une nostalgie réconfortante inspirée par le boom rétro de l'ère Showa, mais plutôt dépeindre un nouvel univers féminin mêlant les influences des époques Showa et Reiwa.
Mes autres billets sur l'art de Rina ici



































 

jeudi 1 décembre 2022

Les chats de Rina Yoshioka

« Les chats du quartier », voilà une expression qui tend à disparaître dans nos villes françaises et particulièrement à Paris. Leurs derniers refuges sont les cimetières où ils peuvent encore chasser et compter sur leurs amis humains. Les Japonais ont parfaitement accepté ce que relate Catrine (Cat-rine ?) dans Je t’aime je t’aime de Resnais : à savoir que toute la civilisation humaine a été édifiée pour servir les chats. D’où peut-être que l’Occident, qui a oublié ce but primordial, soit complètement désorienté. Il y a donc des chats partout à Tokyo dès qu’on fait un pas de côté et qu’on s’aventure dans la vie parallèle des ruelles, des bars et des échoppes où se pratique le « commerce de l’eau ». Il y en a donc aussi dans les peintures de Rina Yoshioka. Ce sont de gros chats heureux d’être choyés par les mama-san, les hôtesses et les masseuses.

Devant les peintures de Rina, on pourrait dire comme dans a chanson Le Sud de Nino Ferrer : « Il ne manque rien. »

C’est tellement cool


Amis du soir



Une femme comme un chat 


Pourquoi aimez-vous dessiner des chats ?

Je pense que les chats sont les créatures les plus parfaites qui existent en ce monde et qu’un paysage avec des chats devient un espace heureux.

 

Pourquoi mettez-vous les chats en relation avec des jeunes femmes, en particulier de l’ère Shôwa.

Les chats sont pour moi le symbole d'une femme fantasque, libre, indépendante et forte. Je les dessine toujours en bonne santé et heureux.

 

Avez-vous un chat vous-même ?

Je ne peux pas avoir de chats chez moi, mais mon petit ami en avait beaucoup chez lui. Grâce à lui, je suis aussi devenue une amoureuse des chats. Il avait une chatte, Chi, qui est maintenant décédée. C’était un chat écailles de tortues et c'est mon modèle.




Le site de Rina Yoshioka, ici

 


 

samedi 7 mai 2022

Les panneaux de films fantômes de Rina Yoshioka





  

Cette femme en imperméable, devant le rideau rouge sanglant d’un cinéma, je l’ai croisée bien souvent dans les peintures de Rina, nouvelle incarnation de « Naomi », sa figure fétiche tour à tout hôtesse de bar, femme au foyer ou effeuilleuse de cabaret. Naomi est bien sûr toujours belle et envoûtante mais elle semble prise dans la même gouache que les figures roses, haletantes et en sueur de ces affiches de l’ère Shôwa. Comme les filles des « panneaux de films fantômes », elle est destinée à être peu à peu délavée par la pluie et les nuits blanches, et s’évaporer à l'aube des années 80.

Cette magnifique peinture de Rina Yoshioka s’intitule « Devanture de cinéma »  (映画看板のある風景) et fait partie de son exposition solo « Panneaux de films fantômes » (幻の映画絵看板) à  la librairie Kastori * à Yoshiwara qui fut le mythique quartier des plaisirs d’Edo. Le blog de la librairie

*article sur Kastori Bookstore


Quelques photos de devantures de cinéma où l'on peut voir toute la précision documentaire du travail de Rina.




Les articles consacrés à Rina Yoshioka sont à retrouver ici



lundi 29 novembre 2021

Abe Sada et moi

 

Abe Sada par Rina Yoshioka, peinture réalisée pour mon livre

Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, j’avais fait partie d’un petit groupe de cinéphiles, ne se connaissant pas à l’origine mais qui, par une étrange synchronicité, découvraient en même temps les films de Kôji Wakamatsu. Les cassettes vidéo et les fichiers numériques s’échangeaient à cette époque où seuls deux de ses films avaient été édités aux USA : Va, va deux fois vierge et L’Extase des anges qui possédaient la particularité d’avoir ses bobines 3 et 4 inversées sur le DVD rendant le film encore plus énigmatique. Par association, Wakamatsu m’avait entraîné vers un autre cinéaste, célèbre en apparence mais dont la plupart des films étaient invisibles : Nagisa Ôshima. La filmographie d’Ôshima dans les années 60 est une série de déflagration : outre Contes cruels de la jeunesse et L’Enterrement du soleil, je plongeais dans les austères et fascinants Nuit et brouillard au Japon et La Cérémonie, le déchaîné L’Obsédé en plein jour, les glaçants Le Petit garçon et La Pendaison, et surtout Le Journal du voleur de Shinjuku qui allait occuper une place très particulière dans ma vie. J’y découvrais la puissance de l’underground japonais et me mis à collecter tout ce que je pouvais sur Tadanori Yokoo, Juro Kara, Simon Yotsuya ou Akaji Maro.  Le Journal du voleur de Shinjuku formait pour moi une trilogie informelle avec Les Funérailles de roses de Toshio Matsumoto et Premier amour, version infernale de Susumu Hani, comme un portait éclaté de la jeunesse du Swinging Tokyo. Remonter la filmographie d’Ôshima m’amena jusqu’à L’Empire des sens.  J’avais découvert le film à 20 ans et c’étaient les premières images de sexe explicite que je voyais sur un grand écran. Je me souvenais de la sensation presque hallucinatoire que m’avaient procurées certaines scènes comme la fellation de Sada. L’impression d’être au-delà des images coulé dans quelque chose de doux, chaud et humide dépassant la simple excitation sexuelle. Ôshima faisait sentir l’amour de façon sensible. Le revoyant, chargé de ses films des années soixante, j’y ai découvert encore bien d’autres choses.

Et il y eu aussi la tristesse de voir disparaître Wakamatsu et Oshima à quelques mois d’intervalle le 17 octobre 2012 et le 15 janvier 2013.

Par la suite, dans plusieurs travaux sur Ôshima, des textes pour les Cahiers du cinéma, pour le programme de la Cinémathèque, des vidéos, des émissions télévisées, je réservais toujours une place à L’Empire des sens qui me faisait l’effet d’un ilot et d’un film orphelin. L’Empire des sens qui a fait découvrir Ôshima jusqu’alors confidentiel, est sans aucun doute le film japonais le plus célèbre au monde mais paradoxalement il marque presque la fin de sa carrière qui se limitera à quatre films. Plusieurs cinéastes s’y confronteront pour représenter l’amour intégral, sans jamais parvenir à en égaler la pureté. J’avais intitulé mon livre précédent « L’Adolescente japonaise ou l’impératrice des signes » faisant un clin d’œil à Abe Sada derrière le pastiche de Roland Barthes. Voulant attaquer un livre sur Ôshima, je décidais donc de prendre L’Empire des sens comme point de départ.

Au cours de mes recherches, je tombais dans un gouffre. Je ne savais presque rien de la vie de cette femme qui pourtant, sous les traits d’Eiko Matsuda, était devenue l’un des visages iconiques du cinéma japonais. Je découvrais son enfance, le viol dont elle avait été victime à 14 ans, sa vie d’errance de maisons de geisha en bordels, ses multiples identités, jusqu’à sa rencontre en 1936 avec Kichi l’homme de sa vie. Quelques minutes du film Déviances et Passions de Teruo Ishii me terrassèrent avec l’apparition d’Abe Sada, vieille dame dans le Japon bétonné de 1969.

Sada allait m’apporter ce que j’aime le plus lorsque j’écris sur le cinéma : une narration. De la même façon que le vampire de mon livre Le Miroir obscur traversait tous les états du cinéma, c’est Sada, la véritable Abe Sada, qui allait me guider dans L’Empire des sens. J’allais à mon tour rendre hommage à celle qu’Oshima appelait une « femme merveilleuse ». Au cours de longues soirées qui m’amenaient parfois au cœur de la nuit je suivais ses traces. C’est à ce moment que j’ai aussi plongé dans le répertoire de Keiko Fuji, la chanteuse de Enka, qui en quelque sorte est devenue la voix de mon héroïne. Parfois vers trois heures du matin, c’était comme si la présence de Sada devenait très légèrement tangible à mes côtés. Le saké n’y était bien sûr pas pour rien. Pendant combien de temps pouvais-je tenir la figure, conserver sa persistance ? Jusqu’au célèbre fait-divers et son procès. Mais plus loin encore sa sortie de prison, la guerre, les années 50… Sada était toujours là et continuait à mener sa vie de femme, rencontrant des écrivains, participant à des représentations théâtrales. Elle traversait les époques et elle ne disparut (ou plutôt s’évapora) dans les années 70 que pour renaître sous les traits d’Eiko Matsuda dans L’Empire des sens, entraînant à nouveau scandales et procès. Le visage de Sada d’ailleurs n’était pas un mystère : il y avait celui de la jeune femme au sourire incroyable arrêtée par des inspecteurs aux mines ahuries comme s’ils tombaient eux-aussi sous le charme. Et puis le visage de la femme mure des années 50 enfin l’obachan (mamie) des années soixante. Toutes ces femmes étaient bien sûr Sada mais étaient-elles pour autant la Sada qui m’avait accompagnée ? Je devais à mon tour inventer le visage de my own private Abe Sada.

Entretemps, j’avais trouvé l’éditeur de mes rêves : Le Lézard noir, qui m’avait initié aux mangas sulfureux de Suehiro Maruo. A travers Sada, revenaient les démons du Japon qui passionnaient l’éditeur Stéphane Duval autant que moi, et en premier lieu Mishima. C’est grâce à lui que j’ai donné un visage à ma Sada puisqu’il accepta une idée un peu folle.

Les lecteurs de ce blog savent la place qu’occupent les peintures de Rina Yoshioka dans mon imaginaire. Rina travaillait à cette époque sur une peinture de femme yakuza pour l’exposition Ultime Combat, arts martiaux d’Asie au Musée du Quai Branly. Je lui demandais de créer une Sada qui ne devait pas ressembler à Eiko Matsuda mais à un mélange entre la vraie Sada et Junko Miyashita, l’actrice du magnifique La Véritable histoire d’Abe Sada de Noboru Tanaka. Elle me fournit plusieurs esquisses, et je dois avouer que je l’ai un peu épuisée à lui en demander toujours de nouvelles. Le visage était trop rond ou trop mince, elle était trop vieille ou trop juvénile, le regard trop aguicheur… J’ai un peu honte en y repensant car je l’obligeais en réalité à devenir une médium et à tâtonner à l’intérieur de ma propre psyché. Je ne la remercierai jamais assez pour sa patience. Et puis un jour, j’ai vu Sada apparaître dans sa chambre d’auberge et me regarder, accroupie devant la table où s’entassaient les bouteilles de saké, tenant entre ses doigts la lanière de son kimono rouge. Par la fenêtre, une clarté lunaire baignait les maisons en bois de cette rue du Tokyo des années 30.  J’avais particulièrement insisté sur la présence de la lune. Je ne sais toujours pas pourquoi. Rina mit en quelque sorte le point final à mon livre, et sa peinture devint une préface que l’on fit figurer dans le sommaire.

J’arrête également ici les souvenirs de l’écriture de mon livre, et alors qu’un froid polaire s’est étendu sur Paris et qu’un retour au Japon semble encore lointain, je me verse un verre de saké, et écoute une fois de plus Keiko Fuji chanter que les rêves fleurissent la nuit.



Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.



A commander sur la boutique du Lézard noir ici

jeudi 30 septembre 2021

Rina Yoshioka : La Flamme de la vengeance


Ce post pourrait être le premier épisode de mon nouveau feuilleton : Yakuza Autumn. 

Rina Yoshioka est une peintre et illustratrice résidant à Tokyo. Son domaine de prédilection est les représentations de la femme dans la culture populaire de l’ère Shôwa (1926-1989), et en particulier des années 60 et 70. Les affiches de films, les publicités, les pochettes de disques et les couvertures de revues érotiques sont une de ses grandes inspirations. Non seulement, elle en reprend les codes mais elle les reproduit sous la forme de leurs artefacts originaux. 

Depuis la découverte à Taco-Ché, librairie underground de Nakano Broadway (Tokyo), d’un petit fascicule de peintures où des femmes sexy se baignaient dans le curry ou des bols de ramens, j’ai consacré plusieurs posts au travail de Rina. J’aime cet univers où de petits bonshommes chauves à lunettes sont transis d’amour pour des strip-teaseuses, des chanteuses, des mama-san ou même des femmes au foyer. Tout cela dans un monde chatoyant de néons, de quartiers de bars, de cinéma pink, ou d’épiceries croulant sous les conserves et les barils de lessives. 

Tout naturellement, lorsqu’on m’a confié le commissariat associé pour le cinéma pour l’exposition Ultime Combat - Arts martiaux d’Asie au Musée du Quai Branly, j’ai eu envie d’exposer le travail de Rina. Elle a donc conçu une œuvre originale : un diptyque intitulé La Flamme de la vengeance, où elle s’est inspirée des films de femmes yakuza tels La Pivoine rouge avec Junko Fuji. 

Le nom de la femme sur le tableau de gauche est "Oryu au bâton mystérieux" car une épée est cachée à l’intérieur de son bâton de bambou. Son symbole, la fleur d’équinoxe, est imprimé sur son kimono et se transforme en éclaboussure de sang. 

Le tableau de droite, représente Ochô, une joueuse de cartes. Il s’agit d’une femme yakuza dont le symbole est le papillon. Une jeune fille céleste est tatouée sur son dos. Le texte du tableau dit « La flamme de la vengeance apparaît sur le visage de la femme qui se bat avec le dos nu ». 






Une interview de Rina pour le supplément du magazine Society consacré à l'exposition






Le site de l'exposition Ultime combat ici


vendredi 6 novembre 2020

Les nuits acidulées de Rina Yoshioka


Lorsque le confinement à Paris me pèse, je m’éclipse dans une peinture de Rina Yoshioka. Cette petite rue de Tokyo, avec ses enseignes de bars et de « salons », nous replonge au début des années 70, dans la mythique ère Shôwa. Si elle commence en 1926, Shôwa désigne plutôt la période allant des années 50 à la fin des années 70. C’est l’ère des néons, des chansons Enka de Fuji Keiko comme « Mes rêves fleurissent la nuit », des films de yakuza et des roman porno de la Nikkatsu. Ce rêve dont Tokyo ne s’est pas tout à fait réveillé, Rina s’en fait la médium. De ses études de cinéma, elle a gardé la culture des films populaires et l’art du cadrage. C’est autant un pinceau qu’une caméra qu’elle tient et braque sur le passé. Au premier plan, un vagabond de Tokyo qui vient sans doute de faire une bonne affaire. Derrière lui, cette femme aguicheuse, la cigarette à la bouche, en manteau de fourrure, et le regard dans l’axe du spectateur, c’est son « actrice » et son double sans doute : Naomi, que l’on a déjà croisée dans ses peintures en hôtesse de bar, prostituée, chanteuse ou femme au foyer. Naomi est la femme de l’ère Shôwa, frivole, volontaire et sentimentale, qu’on ne peut confondre avec les filles dévouées d’Ozu. Et derrière encore, toute la petite vie de la rue, avec ce garçon traînant un chagrin d’amour qu’une fille tente d’attirer dans son échoppe, cet homme en costard blanc, peut-être le patron d’un des « salons » avec ses hôtesses. Les nuits de l’ère Shôwa par Rina sont acidulées et malicieuses. Je ne résiste pas à l’œillade de Naomi. Je ne sortirai de son bar que dans cent ans. Au moins.