dimanche 4 janvier 2026
Rina Yoshioka : les mystérieuses femmes de l'ère Showa
jeudi 1 décembre 2022
Les chats de Rina Yoshioka
« Les chats du quartier », voilà une expression qui tend à disparaître dans nos villes françaises et particulièrement à Paris. Leurs derniers refuges sont les cimetières où ils peuvent encore chasser et compter sur leurs amis humains. Les Japonais ont parfaitement accepté ce que relate Catrine (Cat-rine ?) dans Je t’aime je t’aime de Resnais : à savoir que toute la civilisation humaine a été édifiée pour servir les chats. D’où peut-être que l’Occident, qui a oublié ce but primordial, soit complètement désorienté. Il y a donc des chats partout à Tokyo dès qu’on fait un pas de côté et qu’on s’aventure dans la vie parallèle des ruelles, des bars et des échoppes où se pratique le « commerce de l’eau ». Il y en a donc aussi dans les peintures de Rina Yoshioka. Ce sont de gros chats heureux d’être choyés par les mama-san, les hôtesses et les masseuses.
Devant les peintures de Rina, on pourrait dire comme dans a chanson Le Sud de Nino Ferrer : « Il ne manque rien. »
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C’est tellement cool |
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Amis du soir |
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Une femme comme un chat |
Je pense que les chats sont les créatures les plus parfaites
qui existent en ce monde et qu’un paysage avec des chats devient un espace
heureux.
Pourquoi mettez-vous les chats en relation avec des jeunes
femmes, en particulier de l’ère Shôwa.
Les chats sont pour moi le symbole d'une femme fantasque,
libre, indépendante et forte. Je les dessine toujours en bonne santé et
heureux.
Avez-vous un chat vous-même ?
Je ne peux pas avoir de chats chez moi, mais mon petit ami
en avait beaucoup chez lui. Grâce à lui, je suis aussi devenue une amoureuse
des chats. Il avait une chatte, Chi, qui est maintenant décédée. C’était un
chat écailles de tortues et c'est mon modèle.
Le site de Rina Yoshioka, ici
samedi 7 mai 2022
Les panneaux de films fantômes de Rina Yoshioka
Cette femme en imperméable, devant le rideau rouge sanglant d’un cinéma, je l’ai croisée bien souvent dans les peintures de Rina, nouvelle incarnation de « Naomi », sa figure fétiche tour à tout hôtesse de bar, femme au foyer ou effeuilleuse de cabaret. Naomi est bien sûr toujours belle et envoûtante mais elle semble prise dans la même gouache que les figures roses, haletantes et en sueur de ces affiches de l’ère Shôwa. Comme les filles des « panneaux de films fantômes », elle est destinée à être peu à peu délavée par la pluie et les nuits blanches, et s’évaporer à l'aube des années 80.
Cette magnifique peinture de Rina Yoshioka s’intitule « Devanture de cinéma » (映画看板のある風景) et fait partie de son exposition solo « Panneaux de films fantômes » (幻の映画絵看板) à la librairie Kastori * à Yoshiwara qui fut le mythique quartier des plaisirs d’Edo. Le blog de la librairie
*article sur Kastori Bookstore
Quelques photos de devantures de cinéma où l'on peut voir toute la précision documentaire du travail de Rina.
lundi 29 novembre 2021
Abe Sada et moi
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| Abe Sada par Rina Yoshioka, peinture réalisée pour mon livre |
Et il y eu aussi la tristesse de voir disparaître Wakamatsu
et Oshima à quelques mois d’intervalle le 17 octobre 2012 et le 15 janvier
2013.
Par la suite, dans plusieurs travaux sur Ôshima, des textes
pour les Cahiers du cinéma, pour le programme de la Cinémathèque, des vidéos,
des émissions télévisées, je réservais toujours une place à L’Empire des sens
qui me faisait l’effet d’un ilot et d’un film orphelin. L’Empire des sens qui a
fait découvrir Ôshima jusqu’alors confidentiel, est sans aucun doute le film
japonais le plus célèbre au monde mais paradoxalement il marque presque la fin de sa carrière qui
se limitera à quatre films. Plusieurs cinéastes s’y confronteront pour représenter
l’amour intégral, sans jamais parvenir à en égaler la pureté. J’avais intitulé
mon livre précédent « L’Adolescente japonaise ou l’impératrice des signes »
faisant un clin d’œil à Abe Sada derrière le pastiche de Roland Barthes.
Voulant attaquer un livre sur Ôshima, je décidais donc de prendre L’Empire
des sens comme point de départ.
Au cours de mes recherches, je
tombais dans un gouffre. Je ne savais presque rien de la vie de cette femme qui
pourtant, sous les traits d’Eiko Matsuda, était devenue l’un des visages
iconiques du cinéma japonais. Je découvrais son enfance, le viol dont elle
avait été victime à 14 ans, sa vie d’errance de maisons de geisha en bordels,
ses multiples identités, jusqu’à sa rencontre en 1936 avec Kichi l’homme de sa
vie. Quelques minutes du film Déviances et Passions de Teruo Ishii me
terrassèrent avec l’apparition d’Abe Sada, vieille dame dans le Japon bétonné
de 1969.
Sada allait m’apporter ce que j’aime le plus lorsque j’écris
sur le cinéma : une narration. De la même façon que le vampire de mon livre Le Miroir
obscur traversait tous les états du cinéma, c’est Sada, la véritable Abe Sada,
qui allait me guider dans L’Empire des sens. J’allais à mon tour rendre hommage
à celle qu’Oshima appelait une « femme merveilleuse ». Au cours de
longues soirées qui m’amenaient parfois au cœur de la nuit je suivais ses
traces. C’est à ce moment que j’ai aussi plongé dans le répertoire de Keiko
Fuji, la chanteuse de Enka, qui en quelque sorte est devenue la voix de mon
héroïne. Parfois vers trois heures du matin, c’était comme si la présence de
Sada devenait très légèrement tangible à mes côtés. Le saké n’y était bien sûr pas
pour rien. Pendant combien de temps pouvais-je tenir la figure, conserver sa
persistance ? Jusqu’au célèbre fait-divers et son procès. Mais plus loin
encore sa sortie de prison, la guerre, les années 50… Sada était toujours là et
continuait à mener sa vie de femme, rencontrant des écrivains, participant à
des représentations théâtrales. Elle traversait les époques et elle ne disparut
(ou plutôt s’évapora) dans les années 70 que pour renaître sous les traits d’Eiko
Matsuda dans L’Empire des sens, entraînant à nouveau scandales et procès. Le
visage de Sada d’ailleurs n’était pas un mystère : il y avait celui de la
jeune femme au sourire incroyable arrêtée par des inspecteurs aux mines ahuries
comme s’ils tombaient eux-aussi sous le charme. Et puis le visage de la femme
mure des années 50 enfin l’obachan (mamie) des années soixante. Toutes ces
femmes étaient bien sûr Sada mais étaient-elles pour autant la Sada qui m’avait
accompagnée ? Je devais à mon tour inventer le visage de my own private Abe
Sada.
Entretemps, j’avais trouvé l’éditeur de mes rêves : Le
Lézard noir, qui m’avait initié aux mangas sulfureux de Suehiro Maruo. A travers
Sada, revenaient les démons du Japon qui passionnaient l’éditeur Stéphane Duval
autant que moi, et en premier lieu Mishima. C’est grâce à lui que j’ai donné un
visage à ma Sada puisqu’il accepta une idée un peu folle.
Les lecteurs de ce blog savent la place qu’occupent les
peintures de Rina Yoshioka dans mon imaginaire. Rina travaillait à cette époque
sur une peinture de femme yakuza pour l’exposition Ultime Combat, arts martiaux
d’Asie au Musée du Quai Branly. Je lui demandais de créer une Sada qui ne devait
pas ressembler à Eiko Matsuda mais à un mélange entre la vraie Sada et Junko
Miyashita, l’actrice du magnifique La Véritable histoire d’Abe Sada de Noboru
Tanaka. Elle me fournit plusieurs esquisses, et je dois avouer que je l’ai un
peu épuisée à lui en demander toujours de nouvelles. Le visage était trop rond
ou trop mince, elle était trop vieille ou trop juvénile, le regard trop aguicheur…
J’ai un peu honte en y repensant car je l’obligeais en réalité à devenir une médium
et à tâtonner à l’intérieur de ma propre psyché. Je ne la remercierai jamais
assez pour sa patience. Et puis un jour, j’ai vu Sada apparaître dans sa
chambre d’auberge et me regarder, accroupie devant la table où s’entassaient
les bouteilles de saké, tenant entre ses doigts la lanière de son kimono rouge.
Par la fenêtre, une clarté lunaire baignait les maisons en bois de cette rue du
Tokyo des années 30. J’avais particulièrement
insisté sur la présence de la lune. Je ne sais toujours pas pourquoi. Rina mit
en quelque sorte le point final à mon livre, et sa peinture devint une préface
que l’on fit figurer dans le sommaire.
J’arrête également ici les souvenirs de l’écriture de mon
livre, et alors qu’un froid polaire s’est étendu sur Paris et qu’un retour au
Japon semble encore lointain, je me verse un verre de saké, et écoute une fois
de plus Keiko Fuji chanter que les rêves fleurissent la nuit.
Cérémonies – au cœur de l’empire des sens.
A commander sur la boutique du Lézard noir ici
jeudi 30 septembre 2021
Rina Yoshioka : La Flamme de la vengeance
Ce post pourrait être le premier épisode de mon nouveau feuilleton : Yakuza Autumn.
Rina Yoshioka est une peintre et illustratrice résidant à Tokyo. Son domaine de prédilection est les représentations de la femme dans la culture populaire de l’ère Shôwa (1926-1989), et en particulier des années 60 et 70. Les affiches de films, les publicités, les pochettes de disques et les couvertures de revues érotiques sont une de ses grandes inspirations. Non seulement, elle en reprend les codes mais elle les reproduit sous la forme de leurs artefacts originaux.
Depuis la découverte à Taco-Ché, librairie underground de Nakano Broadway (Tokyo), d’un petit fascicule de peintures où des femmes sexy se baignaient dans le curry ou des bols de ramens, j’ai consacré plusieurs posts au travail de Rina. J’aime cet univers où de petits bonshommes chauves à lunettes sont transis d’amour pour des strip-teaseuses, des chanteuses, des mama-san ou même des femmes au foyer. Tout cela dans un monde chatoyant de néons, de quartiers de bars, de cinéma pink, ou d’épiceries croulant sous les conserves et les barils de lessives.
Tout naturellement, lorsqu’on m’a confié le commissariat associé pour le cinéma pour l’exposition Ultime Combat - Arts martiaux d’Asie au Musée du Quai Branly, j’ai eu envie d’exposer le travail de Rina. Elle a donc conçu une œuvre originale : un diptyque intitulé La Flamme de la vengeance, où elle s’est inspirée des films de femmes yakuza tels La Pivoine rouge avec Junko Fuji.
Le nom de la femme sur le tableau de gauche est "Oryu au bâton mystérieux" car une épée est cachée à l’intérieur de son bâton de bambou. Son symbole, la fleur d’équinoxe, est imprimé sur son kimono et se transforme en éclaboussure de sang.
Le tableau de droite, représente Ochô, une joueuse de cartes. Il s’agit d’une femme yakuza dont le symbole est le papillon. Une jeune fille céleste est tatouée sur son dos. Le texte du tableau dit « La flamme de la vengeance apparaît sur le visage de la femme qui se bat avec le dos nu ».
Le site de l'exposition Ultime combat ici
vendredi 6 novembre 2020
Les nuits acidulées de Rina Yoshioka
Lorsque le confinement à Paris me pèse, je m’éclipse dans une
peinture de Rina Yoshioka. Cette petite rue de Tokyo, avec ses enseignes de bars
et de « salons », nous replonge au début des années 70, dans la mythique
ère Shôwa. Si elle commence en 1926, Shôwa désigne plutôt la période allant des
années 50 à la fin des années 70. C’est l’ère des néons, des chansons Enka de
Fuji Keiko comme « Mes rêves fleurissent la nuit », des films de yakuza
et des roman porno de la Nikkatsu. Ce rêve dont Tokyo ne s’est pas tout à fait
réveillé, Rina s’en fait la médium. De ses études de cinéma, elle a gardé la culture
des films populaires et l’art du cadrage. C’est autant un pinceau qu’une caméra qu’elle
tient et braque sur le passé. Au premier plan, un vagabond de Tokyo qui vient sans
doute de faire une bonne affaire. Derrière lui, cette femme aguicheuse, la
cigarette à la bouche, en manteau de fourrure, et le regard dans l’axe du
spectateur, c’est son « actrice » et son double sans doute :
Naomi, que l’on a déjà croisée dans ses peintures en hôtesse de bar, prostituée,
chanteuse ou femme au foyer. Naomi est la femme de l’ère Shôwa, frivole, volontaire
et sentimentale, qu’on ne peut confondre avec les filles dévouées d’Ozu. Et derrière
encore, toute la petite vie de la rue, avec ce garçon traînant un chagrin d’amour
qu’une fille tente d’attirer dans son échoppe, cet homme en costard blanc,
peut-être le patron d’un des « salons » avec ses hôtesses. Les nuits
de l’ère Shôwa par Rina sont acidulées et malicieuses. Je ne résiste pas à l’œillade
de Naomi. Je ne sortirai de son bar que dans cent ans. Au moins.

















































