En mars 2025, j’avais eu une vision particulièrement glauque du Golden Gai envahi par des meutes de touristes braillard. J’avais espéré qu’il s’agissait d’un simple épisode dans la vie d’un quartier qui en a connu bien d’autres. Malheureusement, ma visite il y a quelques semaine m’a prouvé que cette dégradation s’était encore accentuée et sans doute installée.
Des touristes bourrés passent la tête par la porte des bars demandant s’ils peuvent s’installer à dix ! ce qui est évidemment grotesque quand on connait la taille des échoppes. Le RNB et le Reggaeton à fond ont remplacé les airs d’Enka et d’Acid Folk qui m’attiraient autrefois dans des cavernes obscures. Même l’heure du dernier métro ne vide plus le quartier.
Comme un symbole, l’Uramado avec son éternelle photo d’Asakawa Maki collée sur la porte était fermé. Le patron m’a-t-on dit est à l’hôpital où on le soigne d’un cancer. Ces figures du vieux Golden Gai s’éteignent, et Maki semble en porter leur deuil jusqu’à ce que son image soit délavée par la pluie, et s’effrite et qu’elle ne soit plus jamais remplacée. Lors de mon dernier séjour, j’avais passé une soirée dans un bar préservé de l’agitation. Sombre comme je les aime, uniquement éclairé par des bougies sur le comptoir, et où la serveuse, une belle jeune fille aux longs cheveux noir, passait du Ravel en frémissant. J’ai tenté sans succès de le retrouver avant de distinguer un chantier à l’angle d’une ruelle. Le bar était détruit depuis un mois et allait être reconstruit. J’imagine pour le pire.
Autre indice de la mutation de Golden Gai, les « black guys », ces rabatteurs, faux américains venant du Sénégal et du Niger, qui autrefois sillonnaient Kabukichô mais ne s’aventuraient jamais dans la « ville dorée ». Ils se massent désormais près du karaoké philippins le Champion, pour alpaguer les touristes ivres. Des femmes noires ou asiatiques mais sans doute aussi des Philippines, sont postés dans les ruelles ou les arpentent. Signe distinctif : un énorme téléphone à la main et une batterie. J’ai vu celle qui semblait leur cheffe prendre ses instructions d’un occidental blond et musculeux. J’avoue ne pas comprendre à quel réseau ces personnages peu recommandables appartiennent mais ils sont un signe de plus de la dégénérescence du quartier.
Tout est allé très vite en vérité. Le COVID et le confinement ont vidé le Golden Gai de ses usagers historiques : les « oncles » tels qu’on peut les voir dans le manga « La Cantine de minuit ». Retraités, salarymen aux cheveux teints, musiciens ou artistes oubliés, précaires et esseulés dont les bars constituaient une vie sociale. Ils ne sont pas revenus et ont peut-être trouvés d’autres gargotes car il est clair qu’ils n’y ont plus leur place. Les vieilles dames, tenancières des bars les plus microscopiques, soignant les chats errants ont disparu également. Grâce à eux le quartier avait cette réputation ringarde d’endroit figé dans le temps. Pour moi c'était une mémoire, et c'est là que j'ai étudié, mieux que dans n'importe quelle université, ce qu'avait pu être le Tokyo beau et mystérieux, des années 70.
Après la réouverture des frontières, l’afflux de touristes et la récente chute du yen ont accéléré le processus, et rien ne semble permettre un retour en arrière. Bien sûr, le Golden Gai a connu bien des visages depuis l’époque sans doute aussi peu glorieuse qu’aujourd’hui, où il était un bordel pour GI’s, mais que peut-il face au surtourisme et à la mondialisation, à Instagram et TikTok. Surtout face aux décérébrés ignorant tout de son passé et le transformant en simple quartier de beuverie.
J’ai bien sûr retrouvé des figures familières comme l’homme-tigre, j’ai passé quelques soirées au Bar Buster de Mamie-chan, et au délicieux Sea and Sun dont la décoration et les mama sont si étranges qu’elles font fuir les touristes, mais je ne peux moi aussi que m’effacer du quartier.
Lorsque j’ai demandé au « Captain », la mama du Sea and Sun, où étaient passés les vieux habitués, elle m’a dit « Vous êtes l’un d’eux maintenant. »
Mes photos ne reflètent évidemment pas ce qu'est devenu le Golden Gai. Plutôt que photographier sa déchéance, j'ai tenté au moins, tant que je le pouvais encore, restituer ce que ce quartier avait pu m'offrir pendant presque vingt ans.














