dimanche 2 août 2026

"Ningyo", la sirène japonaise et le samouraï zoologue

le Ningyo (1865) de Mauri Beien


Après avoir lu la géniale adaptation par Gou Tanabe du Cauchemar d'Innsmouth de Lovecraft, j’ai effectué des recherches sur la mythologie des créatures marines au Japon. Il s’agit peut-être d’une clé pour comprendre la popularité de Lovecraft au Japon, avec en outre de plus inquiétantes théories sur la pureté du sang et l’horreur des métissages.

J’y reviendrai dans un prochain billet. 

L’une de ces plus célèbres créature est la sirène japonaise ou « ningyo » qui n’a aucun rapport avec la belle jeune fille d’Andersen et du port de Copenhague mais ressemble à un poisson simiesque. Le corps momifié de cet hybride repoussant était exhibé dans les side-shows de fêtes foraines au XIXe siècle, au Japon comme ailleurs. La "sirène des îles Fidji" était ainsi l’une des attractions du cirque Barnum. Il s’agissait en réalité d’un « misemono » où phénomène truqué, car la sirène, de petite taille, était constituée du corps d’un singe, parfois recréé en papier-maché, et de la queue d’un saumon. Le résultat est aujourd’hui encore impressionnant et pourrait tout à fait évoquer les horribles créatures d’Innsmouth.

On la retrouve étrangement au milieu des crabes, des anémones de mer et des saumons des manuels de zoologie comme si elle était véritablement une habitante des fonds marins. 

En particulier celui de Mori Baien (1798–1851), le Baien Gyofu (littéralement « L'Atlas des poissons de Baien »). Baien est un de ces personnages attachants et inclassable de l’ére Edo. Il était à l’origine un samouraï de haut rang mais en cette période de paix, j’imagine qu’il n’a peut-être jamais combattu et était attaché à la garde personnelle du shogun, ce qui devait lui laisser pas mal de temps libre. Il le consacra à la culture d’un jardin de fleurs et plantes rares auquel fut attribué le titre de Sankaen (le jardin des fleurs rassemblées). Autant dire que notre ami Mori Baien était bien davantage un poète qu’un politicien ou un foudre de guerre. Seul l’intéressait faire pousser ses plantes mais aussi les dessiner. 



La beauté de ses planches fait de Baien l’un des artistes les plus délicats de son temps, même si, s’exprimant dans une discipline scientifique, son talent fut longtemps ignoré. Alors que ses pairs recopiait des manuels chinois, Baien exécutait ses dessins d’après nature, parfait seuls avec ses encres et pigments, à la recherche des fleurs et des champignons, mais aussi des oieaux.





S’il y a bien un jidaigeki qu’on aimerait voir un jour, ou pourquoi pas en dessin animé Ghibli, c’est une vie de Baien.

Du Mont Takao pour l'étude des végétaux et animaux forestiers, il passa ensuite à Hakone puis au col de Koboke, au mont öyama, puis aux les zones côtières d'Enoshima et Kamakura pour collecter des spécimens marins et des algues. 



Pour chaque créature ou plante trouvée, il appliquait un même protocole : observation du spécimen vivant, notation de la date exacte, géolocalisation précise de la capture et mesure des proportions réelles. Mais la finesse du trait est remarquable, de même que les teintes, dôtant sdes créatures d'une vie propre, telle ce chef-d'oeuvre représenatn une tortue.




Il se voyait ainsi bien plus comme un scientifique que comme un artiste, ne cherchant ni la célébrité ni la publication.









Et les sirènes alors, les avait-il observé de ses propres yeux? Evidemment il n’en avait jamais vu nager dans l’océan Pacifique, mais uniquement sous leur forme momifiée exhibée dans les foires. C’est celles-ci qu’il peignit avec la finesse habituelle de son trait. L'inclusion de ce yokaï dans le très sérieux Baien Gyofu dénote bien comment le surnaturel faisait pleinement partie du quotidien des Japonais en ce temps-là.



A la vision des planches de Baien, on perçoit comment on glisse imperceptiblement de la zoologie au fantastique.




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