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samedi 12 mars 2016

La Fille de Fukushima

Je l’ai rencontrée l’an dernier, un soir d'octobre à Golden Gai. Elle aurait pu être belle mais son visage était émacié, un peu grêlé, et sa peau trop bronzée presque brûlée. Très vite, elle m’a parlé de Fukushima et de toute façon il n’y avait pas d’autre sujet de conversation possible.
Elle travaillait dans une agence de ventes de programmes audiovisuels et un jour un collègue lui  a dit : « Tu es Japonaise et pourtant tu fais comme si Fukushima n’existait pas. » Alors, elle est allée à Fukushima. Elle m’a montrée des photos sur son téléphone : les ruines que plus personne ne filme, les maisons abandonnées et les intérieurs détruits, non par le tremblement de terre mais par les animaux sauvages qui s’y introduisent. Elle m’a aussi parlé de ce petit commerce de la mort : les paysans qui malgré le danger des radiations restent à la lisière de la zone interdite pour percevoir des primes.  
Peu à peu, malgré l’intérêt de son témoignage, je voyais se dessiner son rapport personnel à Fukushima. Cela faisait moins de deux ans qu’elle avait eu cette révélation et depuis multipliait les voyages. Son corps avait emmagasiné les radiations et par deux fois elle avait dépassé la limite. « Je crois que je n’en ai plus pour très longtemps, et l’an prochain je serai peut-être morte d’un cancer. » Sur l’écran du bar, passait Mad Max Fury Road. « Je l’ai vu 16 fois » m’a-t-elle dit en montrant l’écran. Pour elle ce monde complètement ravagé existait déjà à Fukushima. « Au début, je voulais m’informer, Maintenant ce n’est même plus le Japon mais le monde entier que veux mettre en garde. » 
J’ai essayé de lui parler de Land of Hope de Sono Sion mais je me suis rendu compte qu’elle ne m’écoutait pas, et répétait son discours en boucle. Peut-être depuis le début me voyait-elle à peine. Bien sûr, elle devait être soule mais plus profondément c’étaient les radiations qui étaient devenues sa drogue. Dès le lendemain elle repartait là-bas, comme aimantée. Au fond, elle était aussi la proie d’une addiction plus ancienne, celle de Tokyo à l’électricité. La drogue est un mode de vie, écrivait Burroughs et l’électricité implique aussi un mode de vie, dans ces quartiers où la nuit est éclairée comme le jour et où la palpitation des néons efface la fatigue. Et ces fils électriques découverts qui sont comme les veines visibles de la ville où circule son énergie vitale. Fukushima Daiichi représentait alors pour la jeune femme la source la plus puissante d’électricité du Japon, et elle allait là-bas s’en charger jusqu’à l’overdose.














dimanche 3 janvier 2016

Tokyo 2015 #6. Shibuya



C’était à Shibuya, non loin de la statue d’Hachiko. Une lycéenne et un vieux monsieur attendaient ensemble, assis sur la rambarde d’une jardinière. Alors que défilaient les fashionistas du 109, lui était parfaitement immobile, observant derrière ses yeux mi-clos. On pense évidemment à Kitano devant ce visage faussement assoupi. Pourquoi pas un flic à la retraite, obligé de s’occuper de sa petite fille pendant un après-midi ? Celle-ci, une vraie peste, ne songe qu’à retrouver son fiancé, un jeune baka, apprenti malfrat. On imagine très bien le grand-père retrouvant alors la manière forte pour ramener les deux tourtereaux dans le droit chemin.

samedi 2 janvier 2016

Tokyo 2015 #5. Les sourires de Kabukicho.

A l’origine, Kabukicho a été construit après-guerre sur un quartier de Shinjuku rasé par les bombardements. Il devait accueillir, un grand théâtre Kabuki qui ne fut jamais construit. Mais le nom est resté, et au fond il lui va à merveille, comme si l’esprit sulfureux du vieux kabuki, la pratique du travestissement et la prostitution des jeunes actrices et acteurs avaient implicitement décidé de l’orientation du quartier. Lorsque je me rends à Golden Gai, j’aime toujours le traverser pour en sentir l’électricité presque palpable, au sens propre d’abord puisque les néons des boîtes en font sans doute l’une des plus grandes dépenses de Tokyo. J’aime regarder les hosts, ces jeunes garçons travaillant dans les clubs pour femmes esseulés, mince et habillés de noir, les cheveux oranges ébouriffés comme des chats de gouttières. Je suis toujours intrigué par la façon dont les rabatteurs sénégalais s’arrêtent à la lisière de Golden Gai, devant le bar karaoké philippin Champion, comme si une barrière magnétique de science-fiction séparait les deux mondes. Ce soir-là, la veille de mon retour en France, j’ai voulu emporter avec moi les sourires de Kabukicho.




vendredi 1 janvier 2016

Tokyo 2015 #4. Golden Gai.

Je me souviens de ce moment passé à Uramado, la chapelle de la musicienne Asakawa Maki, où l’on vient surtout écouter l’acid-folk des années 70. Uramado, bien qu’il se trouve dans la rue la plus excitante de Golden Gai (La Jetée, le Baltimore, Le Cambiare, le Jan June et le bar de Natsuco), j’ai toujours du mal à le trouver du premier coup, encore plus maintenant que la photo de Maki sur la porte, de plus en plus délavée, commence à tomber en miettes. Parfois j'ai aussi l'impression que ce bar n'est pas toujours là. Bref, à Uramado, ce soir-là, je parlais avec un couple de la mystérieuse chanteuse Morita Douji, qui s’évapora au début des années 80 en laissant huit albums ultra mélancoliques, emplis de violons qui emportent l'âme et de chœurs d’enfants fantômes. Je faisais une comparaison avec Nick Drake, lorsque le patron, sans doute le personnage le plus taciturne de Golden Gai, passe sans dire un mot Times of no Reply. J’étais dans un bar minuscule et sombre de Tokyo, avec mon verre de saké et mon paquet de Mevius et j’écoutais Nick Drake. Je n’aurai pas donné ma place pour un empire.


Tokyo 2015 #3. Le Temps

C’est un bar de Shinjuku, mais je ne vous en donnerai pas l’adresse. Son nom est l’un des plus beaux qui soit : Le Temps. Et il est ouvert de 18h à 28h30, tout pour en faire un de ces lieux à la croisée des mondes comme ceux que l’on trouve chez Rivette, comme dans Out 1, la librairie A l’angle du hasard (voir billet ici). Outre son nom, ce qui rend unique Le Temps est qu’il a été conçu par l’illustrateur Aquirax Ueno (voir billet ici), l’un des plus fascinants des années 70. On reconnait son style psychédélique et précieux, imprégné de culture française, dans les  affiches qu’il a dessinées pour Shuji Terayama, par exemple L’Empereur Tomato Ketchup et La Marie-Vison.  Au Temps, une grande fresque d’Aquirax, rappelant celle de Klimt à Vienne, couvre les murs et partout des affiches, des livres, des faïences.  Il vient parfois y prendre un verre, mais il n’était pas là ce soir. Rien à regretter puisque cela permet de faire la connaissance de l’adorable Kaori et de ce barman, dont je ne me rappelle plus le nom mais dont la grâce est telle qu’aucun Européen, en comparaison, ne pourrait se prétendre un dandy.