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vendredi 29 mai 2026

Ken Takakura, à fleurs de peau



Ken-san est un documentaire réalisé en 2016 par Yûichi Hibi, revenant sur la carrière de Kan Takakura, à travers les témoignages d’une vingtaine d’intervenants dont les cinéastes japonais Yasuo Furuhata, Yoji Yamada et Tadashi Sawashima, les acteurs Tatsuo Umemiya et Nobuo Yana, l’actrice Ryoko Nakano, et des personnalités hors japon ayant croisé sa route comme Paul Schrader, Michael Douglas, John Woo, Jan de Bont ou tout simplement l’admirant comme Martin Scorsese. 



Les extraits comme d’habitude sont rares mais compensés par une riche iconographie.

Les plus belles images sont des dessins et peintures dont l'autrice (merci à Mohamed Bouaouina de me l'avoir signalé) se nomme Sayo Fukuyama. 

Ken Takakura fut un acteur puissamment graphique.













Des photos de plateau sont fascinantes comme la séance de maquillage couvrant Takakura de tatouages yakuza. 






La plastique de l’acteur, sa musculature puissante et sa peau deviennent le support d’une composition florale entrelaçant les fameuses pivoines. Le corps de l’homme est aussi orné que pourrait être le kimono d’une geisha. Ces fleurs magnifiques gravées sur la peau, dans la vraie vie d’un yakuza, ne s’acquèrent qu’au prix d’une grande souffrance. Leur beauté est également une souillure puisqu’elles le désignent comme membre de la pègre, lie de la société.






Tout cela se lit dans le jeu pudique et assombri de Takakura, dont bien peu de personnages connaissent le bonheur.La beauté de l’acteur est toujours empreinte d’une forme de passivité, dont se souviendra Paul Schrader lorsqu’il construira le personnage de Julian (Richard Gere) dans American Gigolo, appartenant aux monde de la prostitution comme ceux de Takakura appartenaient au monde des yakuzas.

 










jeudi 25 décembre 2025

Theater of Life (1963) de Tadashi Sawashima



« Theater of Life » n’est pas un film sur le théâtre japonais, à moins que l’on considère le monde des yakuzas comme un théâtre, avec ces acteurs prisonniers des codes et des rituels : les présentations lyriques, les échanges de coupes de saké pour sceller une amitié, le respect absolu des chefs, les tatouages dévoilés avant le combat final, la mutilation du petit doigt pour laver un affront. Evidemment, tout cela est motivé par le fameux code d’honneur, d’inspiration confucéenne, poussant à des extrémités absurdes, comme cette règle voulant que si l’on est hébergé, ne serait-ce que pour une nuit, par un clan, on soit près à mourir pour lui. 

Il y a donc la vie, celle que vous et moi menons, et le "théâtre", le monde  des yakuzas où sont exacerbés, mais de façon stylisée, les conflits moraux. Le titre de la longue saga de Shiro Ozaki, dont seul le chapitre concernant le yakuza Hishakaku est adapté, renvoie probablement à Shakespeare et à la fameuse réplique de Comme il vous plaira:  "Le monde est un un théâtre et les hommes n'en sont que les acteurs."   

La tragédie de ces hommes est de s’être enfermés volontairement dans des structures aliénantes qui ne leur procurent que de la souffrance. Nulle transcendance chez les yakuzas ; à peine peuvent-ils murmurer comme Ken Takakura « enfin je suis devenu un homme », alors qu’ils agonisent à l'issue d'un combat sacrificiel.  C’est pourquoi les films de yakuzas nous fascinent, car, comme le disait Chris Marker dans « Sans Soleil », même la douleur chez eux est ornée. Dans « Le Théâtre de la vie », qu’est-ce qui fait se fendiller cet univers à la masculinité crispée ? La femme bien sûr et l’amour. 


Hishakaku (Koji Tsuruta), séparé de sa compagne Otoyo (Yoshiko Sakuma) après plusieurs années de prison, ira la chercher jusqu’en Mandchourie. Durant son périple, il connaîtra l’amitié, la trahison et le pardon, fondera une famille, et deviendra lui-même chef de clan... Une vie écartelée entre l’honneur et les sentiments. Jamais dans un film d’action américain, un film noir ou un western on ne verra autant d’hommes pleurer. Car les yakuzas sont des sentimentaux, comme la « enka », ce déchirant blues japonais qui accompagne leurs sacrifices (ici par le grand chanteur Hideo Murata, également acteur dans le film). Et le public pleurait avec eux, composé d’étudiants engagés prêts à aller affronter les policiers, de salarymen du miracle économique, eux-mêmes dévoués à leurs chefs et s’épuisant pour eux. 

Parmi les spectateurs, des yakuzas venaient se resourcer à ce fameux « ninkyo », le code d’honneur chevaleresque, nostalgiques d’une époque valeureuse qui n’était pourtant qu’un songe. Car les yakuza-eiga ne sont que des fictions, des contes, de la propagande, commandés directement aux studios par des crapules parant de romantisme leurs exactions reposant sur la violence, l’extorsion et l’intimidation. Il est fort à parier que jamais un personnage de yakuza chevaleresque comme Hishakaku ait jamais existé. Selon le réalisateur Teruo Ishii, Noburo Ando, gangster devenu comédien, lui aurait déclaré à propos du modèle d’Hishakaku qu’il était « en fait un véritable salaud.»


Tadashi Sawashima pour ce premier film qui allait lancer la vague du ninkyo-eiga (plus de 200 films produits par la seule Toei) dote le genre d’une esthétique amoureusement conçue par les artisans du studio. Les petits quartiers ténébreux de Tokyo, à la fois urbains et campagnards, éclairés par la lune, ou les lanternes rouges des bordels. Ce monde en clair-obscur est par définition celui des yakuzas, à la lisière du crime et de la légalité. 

Le soin accordé aux décors et à l’« atmosphère » nous rappelle le réalisme poétique des années 30 de Marcel Carné et Grémillon, et l’on pourrait très bien imaginer Jean Gabin sortant de prison et allant jusqu’à Alger, dans la casbah, pour retrouver Mireille Balin devenue une épave dans un bouge à légionnaires.

On pense aussi à « Casque d’or » de Becker et à la lutte à mort de Manda et Leca pour une belle prostituée, exemple parfait de ninkyo-eiga français qui s’ignore, les apaches remplaçant les yakuzas. Comme dans le ninkyo partageant les bons yakuzas chevaleresque des mauvais, seulement avides d’argent et de puissance, Manda est un cœur pur qui ne croit qu’en l’amour et l’amitié, tandis que Leca est un truand embourgeoisé se donnant des airs « respectable » mais prêt à toutes les traitrises.

Ken Takakura et Koji Tsuruta, les deux piliers du ninkyo-eiga

Les yakuzas cinématographiques sont moins des personnages que des figures morales et esthétiques, comme le souligne leurs flamboyants tatouages. Alors oublions les vais yakuzas qui ne méritent que le mépris, et admirons le jeu magnifiquement stylisé de Ken Takakura, ses yeux toujours humblement baissés, sa voix basse mais chantante de bluesman, et la fureur qui le possède lors des combats, comme si l’encre de ses dessins lui brûlait la peau.

Les deux volets de « Theater of Life » sont édités par Roboto Films et peuvent-être commandés ici



lundi 7 février 2022

L’hiver des Yakuzas 2

 

The Story of a Man among Men

24 décembre

Sailor Suit and Machine Gun (1981) de Shinji Somai



La trame (presque le livret) de Sailor Suit and Machine Gun est classique et pourrait très bien être celle d’un des innombrables films de la Toei où un jeune homme, suivant le code de l’honneur, est contraint de renoncer à ses études et à une vie honnête pour prendre la tête d’un clan. La différence est que l’apprenti Oyabun est ici une collégienne de 14 ans, en uniforme marin, prenant la succession de son père. 



L’aventure d’Izumi devient alors un récit initiatique qui semble se dérouler pendant un été où elle va régler ses comptes avec l’œdipe, tomber amoureuse, connaître la mort, l’amitié, la séparation et le deuil. Tout le film épouse un rythme rêveur et escapiste, suivant cette jeune fille qui semble dériver dans les longs plans séquences de Somai, parfois exaltée, parfois un peu ivre. Somai offre même à la géniale Hiroko Yakushimaru, une superbe « marche vers le destin » avec ses deux compagnons survivants. L’un d’eux avoue qu’il est homosexuel et amoureux de son frère de sang. Lorsqu’il rendre son dernier soupir dans les bras de ce dernier, il déclarera mourir heureux. Un film inclassable, énigmatique, à la fois léger et sombre, sorte d’Alice au pays des yakuzas. Au terme d’un magnifique dernier plan où elle marche dans la rue, joue avec des enfants, et reproduit la pose de Marilyn dans Sept ans de réflexion, Izumi déclare en voix-off : « Mon premier baiser je l’ai eu avec un homme mur, je deviendrais donc une fille stupide. »



 

27 décembre

Fleurs d'hiver / Winter’s Flower / Fuyu no hana (1978) de Yasuo Furuhata



Un film magnifique où Ken Takakura est hanté par l’homme (Ryo Ikebe), un traitre au clan, qu’il a assassiné sur une plage sous les yeux de sa petite fille de trois ans. Au terme d’une peine de quinze ans, pendant laquelle il s’est occupé de l’orpheline sous une fausse identité, il revient à Yokohama et se retrouve en plein guerre des gangs. La beauté du film est de situer toujours Takakura en marge des évènements, de la violence et des luttes de pouvoir pour en faire une figure essentiellement mélancolique. Succession de scènes dans sa petite chambre vide, de café solitaire, d’océan.


Les compagnons d’autrefois comme Kunie Tanaka et Bin Amatsu répondent présents mais eux-aussi semblent las et les vieux oyabun, amoureux de Chagall, ne songent que se retirer pour se consacrer à la peinture.



C’est l’hiver des yakuzas. Furuhata déroule un film lent et silencieux, seulement accompagné par le concerto pour piano de Tchaïkovski et la guitare de Claude Ciari. Même en 1978, les splendeurs de la Toei étant derrière lui, Furuhata demeure un styliste, et on ne peut oublier le moulin en papier rouge de la petite fille qui revient tourner dans la mémoire de Ken Takakura.




Conquest/ Seiha (1982) de Sadao Nakajima



Cette saga yakuza peut faire penser au Parrain mais surtout par son esthétique assez plate aux dramas télévisuels. Pourtant Conquest est un bon divertissement principalement à cause de son casting avec rien moins que Toshiro Mifune dans le rôle du vénérable et droit oyabun et Mariko Okada dans celui de son épouse. On retrouve aussi Bunta Sugawara, Koji Tsuruta (dans un rôle de médecin), Tomisaburo Wakayama, Asao Koike, Tetsuro Tanba, Akira Kobayashi et Reiko Oshida. Il ne manque que Ken Takakura dans la réunion de famille. La figure de Mifune est évidemment écrasante mais pourtant c’est à sa mort que le film quitte sa mise en scène trop lisse, pour prendre une véritable ampleur. 




Mariko Okada devient une Oyabun,  inscrivant in extremis le film dans la série des femmes yakuza. La mise en scène des funérailles et de la réunion des clans devient extrêmement impressionnante et on regrette que le film ne commence pas à ce moment.



 

9 janvier

The Tattooed Hitman /Yamaguchi-gumi gaiden (1974) de  Kosaku Yamashita



Comme me l’a signalé Mohamed, le film s’inscrit dans une série de productions de Mitsuru Taoka, le fils de l’oyabun du Yamaguchi-gûmi. Il s’agit donc de films conçus au cœur du système yakuza pour en faire l’apologie. Si Conquest reposait sur la figure du chef et sa mort, The Tatooed Hitman s’intéresse à un homme de main des années 50 et 60 que l’on suppose donc mythique. Le film raconte le périple de ce yakuza exilé à Osaka et que son frère de sang, un oyabun, tente plus ou moins de maîtriser. Bunta Sugawara prolonge son rôle d’Okita le pourfendeur, c’est-à-dire qu’au code d’honneur va succéder la pulsion. La modernisation des figures héroïques et apolliniennes de Ken Takakura et Koji Tsuruta est une créature tourmentée mais aussi dirigée vers l’assouvissement de ses désirs. 



Il est ainsi sexuellement actif, fréquente les prostituées, et ses tatouages deviennent une force d’attraction érotique. Le fétichisme des armes à feu le conduira à une mort extrêmement sanglante : les balles percent son torse, son cou et même sa joue. Précédent cette mort, un long plan de son visage où se lit l’acceptation de son destin. 


Tout le personnage semble dirigé vers cet instant, une suspension du temps assez inattendue dans un film avant tout efficace. A noter parmi les habitués de la Toei (Bin Amatsu, Tsunehiko Watase, Tatsuo Umemiya…), la présence des trois acteurs fétiches de Nagisa Oshima : Fumio Watanabe, Kei Sato et Rokko Toura.




 

30 Janvier

Black Rain (1989) de Ridley Scott






L’esthétique japonaise a-t-elle été une des matrices du cinéma des année 80 ? C’est probable combien Tokyo a représenté pour les cinéastes mais aussi les vidéastes du clip, un monde déjà digital, avec ses écrans géants, ses clignotements de néons, son obsession futuristes. Un monde d’estampes vidéo reconduisant le japonisme du XIXe siècle. Personne mieux que Ridley Scott ne pouvait saisir à ce point l’esthétique des grandes villes japonaises : si Lang s’était inspiré de New York pour Metropolis, Scott avait emprunté largement à Tokyo pour Blade Runner. 



Curieusement, Black Rain se déroule à Osaka, comme si Scott avait eu besoin d’une cité moins connue pour la rendre abstraite. Il n’y a donc pas d’exotisme comme on pourrait le croire mais la poursuite d’obsessions visuelles. S’il ne peut nier son rapport au Yakuza de Pollack (ne serait-ce que par l’emploi de Ken Takakura), les deux films sont différents : à la surface des visages dissimulant les émotions, Scott préfère des surfaces visuelles, les langues focales aplatissant les images. 



Michael Douglas, éternelle erreur de casting, fait pale figure face à Takakura qui retrouve la timidité de ses  grands rôles, mais aussi d’un casting japonais de grande classe : Yusaku Matsuda, Tomisaburo Wakayama, Shigeru Kōyama, Yûya Uchida…




5 février

The Story of a Man among Men / Shura no Mure (1984) de Kôsaku Yamashita



Était-il possible, en 1984, de réaliser un ninkyo eiga agiographique comme dans les années 60. C’est le pari que semble s’être fixé Kosaku Yamashita en décrivant l’épopée d’un yakuza chevaleresque et sans tâche et en réunissant presque l’ensemble d’une distribution Toei classique. Le résultat est fascinant, comme si les années 70 n’avaient pas été occupées par la relecture critique des Combats sans code d’honneur de Fukasaku. Le film commence à Yokohama en 1935 et va traverser au moins 30 ans d’histoire japonaise, suivant l’élévation d’Hiroki Matsukata d’homme de main en oyabun, mais aussi d’une dizaine de personnages gravitant autour de lui. 



Saburo Kitajima est en particulier génial en yakuza drogué, habillé en gangster de Chicago, fasciné par les armes à feu et surnommé Morocco en raison de son culte pour le film de Joseph von Sternberg. Son « kioday » est Bunta Sugawara, toujours efflanqué, les mains dans les poches et un sourire pouvant passer de la goguenardise à la pure sentimentalité. Koji Tsuruta joue le mentor de Yamashita et retrouve le jeu exact de ses innombrables rôles de yakuza vertueux à la voix douce. Pourtant, The Story of a Man among Men n’est pas qu’une réunion d’acteurs mais montre le talent renversant du réalisateur de La Pivoine rouge et du Jeu présidentiel. On retiendra la scène où la femme du yakuza découvre sur le dos de leur fils, un tatouage écarlate, preuve que sa fascination pour son père lui a fait franchir la ligne et qu’il deviendra lui-même un yakuza. 



Les larmes de Bunta lorsque son kyodai meure dans ses bras. Le visage sillonné de rides de Koji Tsuruta. 



Les funérailles de Morocco, squelette calciné s’effritant sous les doigts de ses compagnons ; belle vanité sur ce qu’est vraiment la vie d’un yakuza.



Un final majestueux et mélancolique sur une page la nuit, les vagues s’éclatant sur les roches rappelant le célèbre générique de la firme. Licence poétique : malgré les décennies qui passent les acteurs ne vieillissent pas.


6 février

Godfather of Japan / Nihon no don kanketsuhen (1978) de Sadao Nakajima




Pendant le premier tiers du film on se dit que Sadao Nakajima ne possède pas la flamboyante de Furuhata ou Yamashita et puis il s’affirme pleinement pour ce qu’il est : un modeste mais efficace cinéaste d’action, menant parfaitement son récit. Godfather of Japan marque le basculement du film de yakuza à un genre proche du thriller économique, suivant en cela les tentatives des clans de se donner une respectabilité en investissant dans des entreprises légales. Autant dire que je n’ai rien compris pendant une bonne partie du film entre les alliances et les trahisons. 



La trame générale est en réalité plus simple puisqu’il s’agit de l’accession au pouvoir d’un oyabun (Mifune) qui gagne surtout parce que ces rivaux s’entretuent. Deux autres lignes narratives sont bien plus intéressantes : la corruption d’un médecin, fis d’un chef, qui se retrouve contraint de participer aux actions de son père, allant jusqu’à supprimer à l’hôpital un rival de celui-ci. Ce qui le mènera à un total dégout de lui-même. La fille d’un homme ayant vu son père endetté se suicider, qui devient la maîtresse d’un chef yakuza, puis la patronne d’un club, elle-aussi donc contaminée par le mal. Tous les deux perdront tout à la fin, dans un bain de sang. Cette dégradation morale va de pair avec la dégradation physique. L’hôpital qui donne au film un côté « drama » insiste aussi sur les corps malades de ces vieux yakuzas qui s’accrochent à leur pouvoir et en veulent encore plus : tension, infarctus, sénilité, invalidité, impuissance…



Rarement le sujet aura été abordé sans qu’en face on ne voit la relève qui, dans d’autres films, est généralement assuré par de jeunes loups. Mifune est presque en retrait pendant une partie du film, mais après sa victoire par défaut il impose son autorité naturelle, puisque c’est lui le Parrain du cinéma japonais.



Parmi les seconds rôles : les transfuges du cinéma d’Oshima, Fumio Watanabe et Kei Sato (les engage-t-on par deux ?), mais surtout Ko Nishimura second rôle immanquable du cinéma japonais, absolument génial en oyabun qui torture son gang avec d’interminables séances de karaoké.