Koji Suzuki est mort le 8 mai à Tokyo, à l’âge de 68 ans. Sans lui, Sadako n’aurait jamais vue le jour, et avec elle la figure iconique de la J-horror. Et probablement, je n’aurais jamais entrepris ce long voyage au pays des spectres japonais. Pour lui rendre hommage, je reproduis ici le chapitre de « Fantômes du cinéma japonais » consacré à la naissance littéraire de Sadako.
À la parution de Ring en 1991, Suzuki était loin d'être un écrivain à succès, il a souvent évoqué sa situation d'homme au loyer, peu courante au japon: pendant que sa femme travaillait, Suzuki restait à la maison pour écrire et s'occuper de leur enfant.
«A l'époque, ma fille était encore petite. Donc, le matin, je l'emmenais à la crèche. La crèche s'occupait d'elle de 9 heures du matin à 17h30 le soir. Le temps qu'elle passât là-bas, je pouvais me consacrer à mon travail. Je la préparais le matin pour aller à la crèche, j'emportais les vêtements de rechange que j'avais lavés moi-même. J'apportais les couches qui étaient encore en tissus à l'époque. Je lui donnais à manger le matin, du lait, de la bouillie, etc. Et à 9 heures je la portais sur mon dos ou je la mettais dans une poussette et on partait à la crèche.
Une fois qu'elle était là-bas commençait mon travail d'écrivain. Le matin, en général, je relis ce que j'ai écrit la veille. Après le déjeuner, dans l'après-midi, j'écris. Et même si l'inspiration était là, même si j'étais en pleine action, à 17 heures, je devais arrêter. Et quand le bébé était à la maison, je ne travaillais pas. Pour écrire, je dois être concentré. Ring a été écrit dans ces conditions. Les gens imaginent que je l'ai écrit la nuit vers 2 ou 3 heures du matin, complètement terrorisé, mais pas du tout. Dans le roman Hasakawa est un homme et c'est aussi un père. Le héros du roman est un reflet de moi-même. Je me demandais ce que je ferais si un grand danger menaçait ma fille. »
Il y a bien sûr un élément humoristique dans cette condition d'écrivain pris, comme ses personnages, dans un compte à rebours. Suzuki devait chaque jour abandonner sa fille littéraire et maudite, Sadako, pour s'occuper de sa fille légitime. Ce n'est pas non plus un hasard si Suzuki est également connu pour des manuels d'éducation destinés aux pères de familles. Sadako, l'enfant non désiré, dont l'ascendant paternel est indéterminé et peut-être même pas humain, est la face sombre de l'écrivain. Cette figure d'enfant délaissée reviendra dans Dark Water.
Mais comment est née exactement Sadako? Comme toutes les créatures fantastiques, on pourrait dire qu'elle est née de la peur elle-même, de la nécessité de la terreur d'épouser, à un certain moment, une forme.
«Ring a été écrit sans véritable fil conducteur. Le point de départ était : et si quatre jeunes mouraient au même moment dans des conditions très bizarres? Au début, je me suis dit : ils ont attrapé le même virus, ils ont mangé ensemble quelque chose d'avarié. C'était très banal et j'ai abandonné cette idée. Je me suis dit qu'il fallait qu'ils aient vécu quelque chose d'effrayant ensemble. Ça voulait dire qu'ils avaient occupé un espace et un temps qui leur était commun. Pour l'endroit, j'ai pensé à une villa de location que j'occupais souvent quand j'étais étudiant. J'ai donc imaginé qu'ils avaient vécu une expérience effrayante ensemble dans cette villa. Ils ont vu un fantôme. Mais c'était également trop banal.
J'étais en train de réfléchir à ce qu'ils avaient pu voir et mes yeux sont tombés sur une cassette vidéo. Et j'ai pensé : c'est ça. Ils ont vu une cassette vidéo dans cette villa. Comme il était trop convenu qu'ils aient regardé un film d'horreur, j'ai imaginé des scènes coupées, très courtes, de différentes natures, toutes effrayantes. Il fallait que soient des scènes incompréhensibles. Je devais tout de suite accoucher de ça. Je me suis aussitôt mis au travail et, sans me soumettre à une logique, j'ai écrit tout ce qui me passait par la tête. Après je me suis rendu compte que j'avais noté dix-sept scènes.
Je me suis alors aperçu qu'on pouvait les classer en deux groupes. D'un côté, il y avait toujours un moment où l'écran était noir, c'est-à-dire qu'il correspondait au moment où l'on cligne des yeux. De l'autre, cet écran noir était absent, donc sans battement de paupière. Je me suis dit que dans le groupe se trouvaient des images qu'un œil humain avait regardées et que dans le second des images étaient apparues dans l'esprit de la personne mais sans passer par ses yeux. Ainsi, quand je me suis posé la question de savoir comment cette vidéo avait été faite, je me suis dit qu'une personne avec un pouvoir d'invocation très puissant avait impressionné la bande magnétique.
J'ai alors eu besoin de faire des recherches sur les pouvoirs surnaturels. Je suis allé à la bibliothèque et j'ai découvert qu'il y avait un professeur de l'université de Tokyo qui avait entrepris des expériences avec une personne douée de talents photo-psychiques. C'est la qu'est née Sadako. Voilà comment j'ai procédé. A chaque situation, j'ai essayé de trouver une solution. Le nom Sadako a une autre origine. Il y avait un professeur qui avait tendance à persécuter ma femme au lycée, et elle s'appelait Sadako.»
* Toutes les citations : Kôji Suzuki, conférence à la Maison de la culture du Japon à Paris, février 2006.








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