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mardi 14 avril 2026

Sukima-onna, la femme des interstices



Sukima-onna, la femme des interstices, est une des légendes urbaines les plus connues du Japon, pourtant peu de films lui sont entièrement consacrés. Son principe est cependant fascinant puisqu’elle hante les fentes, les écarts entre les choses, parfois infimes. Par exemple l’espace entre deux meubles, ou sous un mobilier, entre deux casiers d’une gare… ses possibilités sont infinies. Son origine remonte au Mimibukuro (le sac d'oreilles), recueil de faits étranges collectés par Negishi Yasumori (1737–1815), samouraï et magistrat de l’époque d’Edo. 

Un jeune homme, qui vivait seul, eut un jour l’impression d’être observé. Comme il n’y avait personne autour de lui, il mit cela sur le compte de son imagination. Pourtant, il éprouva cette sensation de plus en plus souvent. Il n’avait plus l’esprit tranquille et soupçonnait quelqu’un de vivre en secret dans sa maison. Il inspecta tous les recoins. Toujours personne. Finalement, alors qu’il était au bord de la folie, il l’aperçut ! Elle se tenait dans l’espace de quelques millimètres entre sa commode et le mur et le fixait droit dans les yeux.

Encyclopédie des Yokai modernes de Toshitaro Yamaguchi


Une telle histoire, qui ne fait pas appel au folklore, peut aisément être adaptée à toutes les époques, et rejoint également le concept de « Ma », ce terme japonais qui signifiant « intervalle », « espace », « durée », « distance ». 

A l’époque moderne, elle connut un regain de popularité grâce à l'humoriste Sakura Kinzo ayant raconté son histoire à une heure de grande écoute. Je n’ai malheureusement pas retrouvé le nom de l’émission ni sa date de diffusion. Peut-être s’agit-il d’une nouvelle légende urbaine. Sakura Kinzo l’aurait désignée comme « Le fantôme d'un millimètre ».

Un homme ne s’était pas présenté à son travail depuis une semaine. Inquiets ses collègues lui rendirent visite. Il se trouvait bien chez lui mais était dans un état étrange. Il leur avoua qu’il ne pouvait se rendre au travail car « il ne voulait pas la laisser seule. » Pourtant, aucune femme ne se trouvait dans la maison. C'est alors que l'un d'eux l'aperçut. Sukima-onna les fixait à travers l'interstice d'un millimètre qui séparait le mur de la commode. Les collègues s'enfuirent immédiatement de la maison, et l'on n'entendit plus jamais parler de l'homme.

Ou encore cette variation extraite de « La Grande Encyclopédie des Yokai de Wakayama » par la mangaka Tetsuya Maeoka (voir ici)



Mme M. est collectionneuse de livres anciens, et des dizaines de milliers d'ouvrages sont soigneusement rangés sur les étagères de sa bibliothèque. Récemment, cependant, quelque chose la tracassait. Lorsqu'elle entrait dans sa bibliothèque, les livres étaient déplacés ou avaient disparu des étagères. Bien sûr, seule Mme M. possède la clé de la pièce. Un jour, alors qu'elle se rendait à sa bibliothèque comme à son habitude, elle sentit une présence. Pensant qu'un cambrioleur s'était introduit par effraction, elle alluma rapidement la lumière. Dans la pénombre, elle aperçut une femme au visage pâle, debout au fond de la pièce. « Qui est là ? » Mme M. braqua aussitôt sa lampe torche dans la pièce, et la femme esquissa un sourire narquois en passant derrière les étagères. Surprise, Mme M. s'arrêta de la suivre. Les étagères étaient plaquées contre le mur, et il n'y avait pratiquement pas d'espace derrière elles.

La faculté de Sukima-onna de se glisser dans d’infime interstices a été exploitée par Takashi Shimizu dans la série des Ju-on puisque Kayako et son fils peuvent se tapir dans des espaces bien trop exigus pour un être matériel. Récemment dans le second volet de sa nouvelle et excellente série « Sana », le fantôme se dissimule sous un distributeur de boissons.

 



Comment se protéger de Sukima-onna : en bouchant les interstices de sa maison, en collant du scotch entre les meubles, et les appareils ménagers. Celui-ci est bien entendu rouge pour rappeler les ustensiles votifs. On en retrouve l’écho dans Kairo de Kiyoshi Kurosawa. Du ruban adhésif  rouge colmate le pourtour d’une porte dans la cour d’un immeuble. Ce détail insolite attire un garçon qui arrache la protection et pénètre dans une cave qui se relève une antichambre du monde des fantôme. 



Si elle s’est disséminée dans la J-horror, Sukima-onna n’a pas elle-même une longue filmographie. Le pionnier de la J-horror Norio Tsuruta (Scary True Storie), adapte sa légende dans un sketch de l’excellente anthologie Dark Tales of Japan (2004). (voir ici)

En visitant l'appartement d'un ami disparu, un jeune homme découvre à sa grande surprise que chaque interstice de son appartement a été bouché avec du ruban adhésif rouge. 



En examinant les fichiers informatiques et vidéo de son son ami, il comprend que celui-ci était obsédé par l’idée que quelqu’un l'observait. Mais comment a-t-il pu disparaître sans laisser de traces ? Un des moments les plus délirants du sketch : les doigts de Sukima-onna apparaissant entre le réservoir d’une chasse-d’eau et le mur. Le garçon disparaîtra à son tour puisqu’un des pouvoirs de Sukima-onna est d’attirer dans son monde infinitésimal ses victimes, faculté qu’elle partage avec les spectres de Ju-on. 

En 2014, elle est cependant l’héroïne d’une production de V-cinéma à petit budget. 



Ce court film (1h07), s’il n’est pas un chef-d’œuvre est cependant correctement réalisé et interprété par des « idols » des groupes AKB48 et Tokyo Cheer 2 Party (des castings assez courant dans la J-horror). Rendant visite à sa sœur cadette, qu’elle n’a pas visité depuis longtemps, une jeune femme la découvre en état de choc dans sa baignoire et bien entendu son appartement tapissé de ruban adhésif rouge. 



Parallèlement, une autre jeune fille emménage avec son père dans une maison à la campagne où le meurtre d’une femme aurait été commis. Bien sûr, là se trouve l’origine de Sukima-onna. Le film de Jirô Nagae emprunte très largement aux Ju-on de Shimizu, mais offre à la femme des interstices un catalogue d’apparitions dignes de sa légende. 



Un grand film de J-horror qui exploiterait le caractère à la fois absurde et terrifiant de Sukima-onna, reste cependant à tourner. 

Pensez-y,  pour échapper à Sukima-onna, il faudrait colmater tous les interstices du monde. 





 


mercredi 1 avril 2026

Dollhouse (2025) de Shinobu Yaguchi


La poupée sanglante japonaise


Dollhouse de  Shinobu Yaguchi (dont la comédie Waterboys en 2001 avait connu un certain succès) est un bon film de J-horror, empruntant beaucoup de ses effets à Dark Water d’Hideo nakata, l’enjeu étant d’empêcher la possession d’une fillette par un spectre ayant trouvé refuge dans le corps d’une poupée. 


L’héroïne dont la fille est morte à l’âge de cinq ans, trouve un moment de consolation avec une poupée achetée sur une brocante qu’elle coiffe et habille comme la disparue. Apprenant qu’elle est à nouveau enceinte, elle perd tout intérêt pour le simulacre qui se retrouve remisé dans un placard. La seconde fille, quelques années plus tard, découvre la poupée, mais celle-ci évidemment est furieuse d’avoir été abandonnée. 

Elle va tout faire  pour persécuter l’enfant et pousser la mère à la folie. Les parents découvrent que le jouet est en réalité hanté par le spectre d’une petite fille dont le père était fabricant de poupées.

Avec efficacité, Yaguchi tire parti de l’architecture anonyme d’une maison de banlieue, et des angoisses d’une mère ne sachant plus si la créature en face d’elle est sa fille ou la poupée hantée.



Rien de génial mais un film honnête qui aurait aussi bien pu être tourné en 2002, faisant s’insinuer l’horreur dans la vie plate d’un médecin et de son épouse, femme au foyer. L’intérêt principal est la créature elle-même entre le jouet moderne et la poupée traditionnelle. 

Cependant une question me taraude. Alors que les poupées sont un art séculaire au Japon et un accessoire commun des maisons hantées de fêtes foraines pourquoi sont-elles inexistantes dans la J-horror ? Ne parlons pas non plus de la popularité des « doll artists » japonais, inspirés par Hans Bellmer tels Simon Yotsuya, Mari Simizu ou Etsuko Miura. 



Aucune poupée iconique ne s’est glissée entre Sadako et Kayako, alors que Chucky était une star aux USA et plus proche de nous la cyborg M3GAN et la célèbre Annabelle. On peut penser à juste titre que la Aya de Dollhouse tente de s’aligner sur ces succès, bien qu'on ne voit jamais la poupée en tant que telle s'animer. Ce n'est que lorsque le spectre se révèle qu'Aya prend vie en changeant d'apparence. Dollhouse se base surtout sur la célèbre légende urbaine de Kukiko et Okiku. Elle lui emprunte son jouet hanté par une enfant morte, les rituels d’exorcisme bouddhistes et surtout les cheveux qui poussent. 



En 1918, Eikichi Suzuki, alors âgé de 17 ans et vivant à Hokkaido, acheta une poupée japonaise aux cheveux courts pour sa sœur Kikuko, âgée de 3 ans, dans une boutique de la rue commerçante Tanukikoji à Sapporo. Cette poupée, vêtu d’un kimono, et les yeux noirs et brillants, avait une coiffure de type « okappa ». Celle-ci était courante chez les poupées japonaises traditionnelles, avec une courte frange sur le front et les cheveux s’arrêtant à hauteur de la mâchoire. La poupée était le sosie de la petite fille. L'enfant aimait tellement sa nouvelle poupée qu'elle la nomma Okiku, anagramme de son prénom, et l'emmenait partout avec elle, dormant même avec elle dans son lit. Malheureusement, la fillette tomba malade et décéda subitement l'année suivante. Pour que Kikuko ne soit pas seule parmi les morts, la famille conserva la poupée au sein de l'autel familial, à côté de l’urne contenant les cendres de l’enfant. 

la poupée Okiku au temple Mannenji


Chaque jour, les membres de la famille priaient devant l'autel à la mémoire de leur chère Kikuko. Peu à peu, ils remarquèrent quelque chose d'étrange : les cheveux d’Okiku poussaient. Plus étrange encore, les lèvres de la poupée s’étiraient pour former un sourire. Aucun doute, la poupée était possédée par l'esprit de la fillette. Des années plus tard, en 1938, la famille devant déménager, le père de Kikuko confia la poupée Okiku au sanctuaire Mannenji. La poupée est toujours conservée au temple d'Hokkaido et les prêtres continuèrent de lui couper les cheveux tous les ans afin qu'ils ne dépassent jamais ses genoux.





mardi 17 mars 2026

Best Wishes to All de Yûta Shimotsu



La campagne japonaise est souvent décrite au cinéma comme un hâvre de paix, où, au contraire de l’aliénation des grandes villes, on vient se ressourcer, renouer avec les croyances ancestrales et une vie plus « authentique ». La représentation de la campagne comme source d’enchantement est évidemment une aubaine pour la veine pastorale du cinéma japonais, Naomi Kawase en tête. Il n’y a qu’à compter le nombre de films d’animation qui, dans le sillage de Miyazaki, racontent comment un enfant des villes, contraint de résider à la campagne, découvre le monde des yokaïs. Yûta Shimotsu (né en 1990) ne participe pas à cette veine souvent bêtifiante. Dans Best Wishes to All (2023), une étudiante revient dans la région de son enfance et  y retrouve ses grands-parents, qui sont à l’image de ces vieux japonais accueillants, sages et souriants.    



Yûta Shimotsu va s’évertuer à briser ce cliché et l’innocent loisir des aïeuls, taillant patiemment leurs bonsaïs, annonce un usage plus sanglant des scalpels et des aiguilles. La campagne est bien une allégorie du bonheur japonais, mais à quel prix ? La jeune fille va découvrir sur quoi est basée la félicité de sa famille.  Le bonheur de certains ne s’atteint qu’au prix de la souffrance des autres. Celle-ci est parfois même acceptée par les victimes, comme un sacrifice, au nom d’une dévotion au « bien commun ». Shimotsu déconstruit le modèle capitaliste mais plus encore fouille dans la mythologie japonaise des « doux vieillards ».

Il y a quelques années, un ami japonais me disait qu’en l’absence de toute revendication politique il ne restait plus dans ce pays que la politesse et la gentillesse comme valeurs. Celles-ci étant bien sûr les paravents de l’égoïsme, et d’une idéologie réactionnaire. La vérité du bonheur de la famille se trouve au grenier, d’où percent des gémissements dont personne ne semble se soucier. Dans le décor rassurant de ce village préservé du brouhaha de la vie moderne, commence pour l’héroïne un étrange « survival horror ».  Point culminant du film, une prodigieuse scène d’horreur absurde sur une route de campagne en plein soleil. 



Il y a chez Shimotsu une volonté de faire basculer la J-horror dans la modernité en l’expurgeant de ses figures devenues folkloriques (Sadako en tête), qui le rapproche du Ari Aster d’Hérédité et Midsommar. Lorsque la jeune fille refuse de perpétuer le système familial, une série de catastrophes s’abat sur le village, et elle se retrouve accusée de la désagrégation de la communauté. Sortir du rang, remettre en cause les fausses valeurs, entraîne la réprobation sociale et la culpabilisation.



Yûta Shimotsu est d’ores et déjà, au-delà même de la J-horror, une des voix les plus fortes du cinéma japonais contemporain, maniant un humour noir et virulent. Son second film, New Group, sorti en 2025, interroge également la notion d’appartenance forcée à la communauté. Une adolescente est confrontée dans son lycée à une épidémie de « pyramides humaines », signe d’une dérive fasciste et violente. 



mercredi 18 février 2026

Exit 8 de Genki Kawamura

Bienvenue dans l'enfer carrelé



J’ai posé à Google une question simple : quelle est la superficie de la gare de Shinjuku ? Eh bien j’ai trouvé celle de la gare de Nagoya (la plus grande du monde) : plus de 410 000m². Celle de la salle de spectacle Tokyo Dome : 46 755m². Celle du parc Gyoen de Shinjuku : 58 hectares. Et celle de bien d’autres lieux encore. Mais je n’ai pas trouvé la superficie de la gare de Shinjuku, même pas sur sa page Wikipedia officielle. Bien sûr tous les sites s’accordent à dire qu’elle est immense avec ses 200 sorties, ses 52 quais et ses 3,5 millions de passagers par jour, dont j’ai fait bien des fois partie. Mais sa taille réelle on ne la trouve nulle part, ce qui en fait une construction aberrante, comme les villes « cyclopéenne » de Lovecraft. Une monstruosité d’horreur non-euclidienne.



Mes déambulations dans cet enfer carrelé, m’ont permis de me forger un petit guide de survie que je communique à tous les amis qui se rendent à Tokyo pour la première fois. La gare de Shinjuku n’a rien à voir avec les grandes gares parisiennes, même Chatelet, Gare du nord ou Montparnasse, où l’on parvient tout de même à retrouver son chemin. Il faut être scrupuleux, ne pas foncer n’importe comment (surtout si l’on a un rendez-vous), et regarder attentivement les panneaux. TRES attentivement, sous peine de confondre « South Exit » avec « New South Exit » et se retrouver dans une gare routière souterraine. Pareil pour « New East Exit » qui ne vous conduira pas du tout à Kabukicho. 



Parfois, même en suivant scrupuleusement les panneaux, pendant de longues minutes, ceux-ci disparaissent brutalement, à l’entrée par exemple d’une galerie commerciale, ce qui nous fait plonger dans un vide quasi métaphysique. Ne pas paniquer, respirer profondément et retourner sur ses pas pour retrouver le panneau qui nous a échappé. Une de mes premières erreurs avait été de penser qu’en empruntant n’importe quelle sortie, pour échapper à la claustrophobie, je parviendrai à retrouver mon chemin. Funeste erreur car on risque de débarquer dans une zone inconnue du quartier, parfois très loin de notre destination. Il faut donc à tout prix rester dans la gare, et atteindre la bonne sortie, même si cela implique de passer éternellement par les mêmes couloirs, et emprunter sans fin les mêmes escalators. 



Le labyrinthe est si complexe qu’il ne sert à rien de demander son chemin, car il n’est pas sûr que les usagers japonais, qui font chaque jour le même parcours, en sachent plus long que vous.

Mais une fois qu’on a réussi à atteindre la sortie désirée, c’est une telle fierté et une telle joie qu’on est prêt vaillamment, en récompense, à vider quelques bières au Golden Gai, en s’imaginant qu’on est enfin devenu Tokyoïte. 



Ces sensations je les ai retrouvées dans Exit 8 de Genki Kawamura, le film d’horreur qui se devait d’être fait sur le métro de Tokyo. Je ne suis pas sûr qu’il se déroule à Shinjuku Station mais qu’importe. Le couloir en coude que ne cesse d’arpenter le héros, est une parfaite miniature du labyrinthe de la gare. Ayant manqué la « sortie 8 », le personnage passe devant le panneau de la « sortie 0 » (qui ne peut exister). L’empruntant tout de même, il se retrouve exactement dans le même couloir, et à nouveau face au panneau de la « sortie 0 ». 

Est-il coincé dans la boucle de la « sortie 0 » ? Pas tout à fait car de minuscule anomalies apparaissent sur les affiches ou les murs. S’il les repère, il doit rebrousser chemin, et monte à chaque fois d’un niveau, atteignant la « sortie 1 », puis « 2 », puis « 3 ». Mais s’il en rate une, il revient à zéro, c’est-à-dire la « sortie 0 », et il doit tout recommencer, et déjouer de nouveaux pièges. De façon perverse certains couloirs ne comportent aucune anomalie, ce qui lui permet de monter d’un niveau. Mais comment être sûr qu’un détail ne lui a pas échappé ? L’un des plus sournois est le « 8 » d’un panneau fixé au plafond, écrit la tête en bas. Ce 8 est le signe de l’infini, et raccorde avec l’affiche d’une exposition Escher, le peintre des escaliers se raccordant à l’infini, confondant le bas et le haut, la montée et la descente. 



Il lui arrive aussi de croiser d’autres égarés comme lui, par exemple un salarymen au sourire crispé, qui semblent à peine le voir, à moins qu’il ne s’agisse de spectres, d’émanations de sa culpabilité. Car le labyrinthe est évidemment mental, né de l’hésitation du personnage sur une décision cruciale. Et que dire de ces rats mutants qui grouillent derrière les murs carrelés ? 



Fruits d’une expérience ratée ? Mélange d’humains et d’animaux piégés dans ces couloirs sans fin. Exit 8 pousse à l’extrême le principe de la série B pouvant faire tenir un film entier dans un couloir de quelques dizaines de mètres. Et bien sûr le spectateur ne cesse lui-même de scruter les détails, de tenter de saisir les « anomalies ». 



En ce sens « Exit 8 » est un parfait entraînement pour affronter la véritable gare de Tokyo. 


dimanche 28 décembre 2025

Tokyo, mars 2025 : fantômes d’une exposition fantôme



Avant de passer à 2026, il est temps de régler son compte à cette année maudite. 

Jadis les choses se dégradaient plus au moins lentement ; maintenant, avec l’effrayante rapidité de notre époque, elles disparaissent purement et simplement. J’en ai fait l’expérience avec une expo sur laquelle je travaillais depuis plus de deux ans et qui, en juillet, trois mois avant son ouverture a été annulée par son commanditaire, la structure en charge du Grand Palais Immersif. 

Il s’agissait d’une nouvelle exposition sur les fantômes d’Asie qui cette fois aurait été composée de projections, de théâtres d’ombres, dans des couloirs de métro hantés et de maisons d’Edo. Le but était de créer une attraction de maison hantée japonaise (Yūrei-ya) terrifiante et poétique. La raison de l’annulation : le projet était, parait-il, trop effrayant pour un public familial et d’enfants. En quoi une exposition sur les fantômes asiatiques ne devrait pas être effrayante et serait destinée à des enfants ? Je vous laisse juge. Une réflexion quand même : certaines puissances financières au lieu de s’investir dans la création, et de prendre des risques, préfèrent détruire des projets sur lesquels une dizaine d’artistes étaient en train de travailler.

Des films tournés à Tokyo en mars avec Charles Carcopino et Constant Voisin, il ne reste que  quelques photos. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus, et j’en ferai sans doute des cauchemars pendant longtemps. Nous avions tourné avec le Dairakudakan, la mythique troupe de danse butô d’Akaji Maro. A part ces photos, demeure le souvenir de moments exceptionnels : voir les fantômes que j’avais imaginés prendre vie grâce aux géniaux danseurs du Dairakudakan. Ce fut une semaine de transe où dans le studio de Maro, nos journées ressemblaient à des séances de spiritismes. 

Laissez-moi vous présenter nos fantômes. 

Oiwa, la star des fantômes classiques 

Oiwa est interprété par Yang Jongye et maquillée par Maria Colarossi qui a parfaitement recréée la défiguration d'Oiwa, la pauvre joueuse de biwa rendue folle par son mari, Iemon le samouraï cruel. 



Tomoko Miura, la collégienne spectrale du métro


Interprète : Yuka

Tomoko n’est pas rentrée chez elle après les cours, et jamais plus sa famille n'a entendu parler d'elle. Elle apparaît parfois à l’heure du dernier métro, dans les stations désertes de la banlieue de Tokyo, demandant son chemin aux usagers.


Rei Takahashi, le fantôme de l'institutrice

Interprète : Takakuwa Akiko

Alors qu’elle quittait l’école où elle enseigne, Rei Takahashi a été assassinée. Stalker ? Vengeance ? Meurtre sans mobile ? L’affaire n’a jamais été résolue. Plusieurs élèves ont déclaré avoir vu mademoiselle Takahashi errer en pleurant dans les couloirs de l’école. Elle aime les enfants mais elle leur fait peur, telle est la malédiction de l'institutrice.





Koji Tanaka, l'esprit vengeur du salaryman

Interprète Oda Naoya

Koji Tanaka est mort à son travail (karoshi), d’une crise cardiaque. Il hante depuis l'immeuble de son entreprise, apparaissant dans l'ascenseur, et les bureaux.




Akaji Maro

Et bien sûr Maro lui-même personnifiant les spectres des kaidan de l’ère Edo, ces terrifiantes histoires surnaturelles rapportées par Lafcadio Hearn.







Après les tournages, bien sûr les fantômes, démaquillés, se retrouvaient dans les restos et les petits bars de Golden gai.













La disparition de Golden Gai


Qu’en était-il d’ailleurs de Golden Gai, l’un de mes endroits préférés au monde, et mon inspiration depuis de nombreuses années ? Le moins qu’on puisse dire est que le quartier filait un mauvais coton. Bien sûr peu à peu, au fil de mes séjours, la ville fantôme était devenue un lieu touristique mais cette année pour la première fois, je voyais des guides avec leur petit fanion se déplacer dans les ruelles, entourés de grappes de voyageurs dégainant leur iPhone devant les fenêtres des bars du rez-de-chaussée, comme s’ils étaient au zoo. Certains jeunes serveur en rajoutaient par ailleurs dans la connerie, balançant de la musique débile pour faire consommer toute la nuit des Américains ou Australiens. Certes, les mama-san, dont le quotidien est précaire faisaient leur chiffre d’affaires mais jamais elles ne m’ont semblé si fatiguées et sans entrain. Je prenais des verres avec quelques amis, dont la délicieuse fan de manga d’horreur Chiemi, mais je désespérais de retrouver mon Golden Gai ténébreux.


Jusqu’au moment où par hasard, je tirais le rideau d’un bar sombre et lugubre où je pense n’être jamais entré. Un seul usager, et de petites bougies posées sur le comptoir pour seul éclairage. Quelques touristes passaient leur tête sous le rideau mais décampaient prestement. La serveuse était une belle jeune fille aux longs cheveux noirs, excessivement pâle. Pas de R’N’B comme dans les bars pour jeunes mais un envoûtant morceau de piano. Je demandais de quoi il s’agissait. « Morisu Rabelu » me répondit le joli spectre. Comprendre « Maurice Ravel ». Et soudain ses yeux se révulsèrent et elle fut saisie de tremblement comme si la musique la traversait.  Même si ce bar, comme tous les autres, ne faisait que quelques mètres carrés, il conservait l’ambiance unique de Golden Gai, tout comme l’éternelle photo d’Asakawa Maki, usée par la pluie, sur la porte de l’Utamaro.