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mercredi 8 avril 2026

Kazuo Kamimura, autopsie d'une pochette de 45 tours japonais



Kazuo Kamimura n’est pas seulement le dessinateur iconique des années 60 et 70 pour ses mangas, allant du récit sentimental sur la jeunesse (Lorsque nous vivions ensemble) à l’eroguro (Les Fleurs du mal), mais aussi pour ses pochettes de disque d’enka (voir ici), le blues japonais avec ses personnages de filles de bars, toujours trahies et noyant leur chagrin dans l’alcool, au fond des ténèbres d'un bar (voir ici). 



C’est à lui que l’on doit la pochette du 45t d’une des plus célèbres chansons d’enka : « Ça ne vaut pas la peine de se repentir » (Zange no Neuchi mo Nai /ざんげの値打ちもない), le premier single de Mirei Kitahara, sorti le 5 octobre 1970. 


Il s’agit d’une chanson déchirante, retraçant la vie d’une femme, évidemment malheureuse. La voix puissante de Mirei, comme étranglée par les sanglots, les notes de guitare comme des gouttes de pluie, les cordes qui s’élèvent, voluptueuses et mélodramatiques. La pochette se déplie comme un petit poster qu’on peut épingler sur son mur, et contempler en rêvassant.



C'était une nuit froide de février

Je venais d'avoir quatorze ans

La neige scintillante tombait derrière la fenêtre

La chambre était froide et sombre

Ce n'était pas de l'amour, mais

Je voulais qu’on m’enlace


C'était une nuit pluvieuse de mai

Le jour de mes quinze ans

On m'a offert une bague bon marché

Et une simple fleur

Ce n'était pas de l'amour, mais

Je voulais m'offrir


C'était une nuit chaude d'août

Je boudais, j'avais plus de dix-neuf ans

Je tenais un couteau fin et luisant

Et j'attendais cet homme odieux

Ce n'était pas de l'amour, mais

J'étais abandonnée et ça faisait mal


Et maintenant, en cette nuit sombre

J'ai oublié mon âge

Les lumières vacillent dans la ville

Et tout le monde prie

Ça ne vaut pas la peine de se repentir mais

Je voulais en parler





A l’origine, la chanson contenait un cinquième couplet, où la narratrice regarde le ciel bleu à travers les barreaux d’une prison. Sans doute a-t-elle tué cet « homme odieux ». C’est sous cette forme que l’interprète de nos jours la chanteuse folk Hako Yamasaki. 


Kamimura est un auteur mélodramatique. Si on devait le comparer avec un cinéaste, ce ne serait pas forcément Naruse ou Mizoguchi, bien qu’ils partagent la même affection pour les femmes de la nuit, mais avec le maître du mélodrame Douglas Sirk. Dans un très beau texte (« Sur six films de Douglas Sirk »), Fassbinder écrivait : « Sirk a dit : on ne peut pas faire des films sur les choses, on ne peut faire des films qu’avec les choses, avec les gens, avec la lumière, avec les fleurs, avec les miroirs, avec le sang, en fait avec toutes les choses fantastiques qui rendent la vie digne d’être vécue. » 



Les fleurs, Les miroirs et le sang, on les retrouve chez Kamimura. Mais aussi des verres à cocktails, des feuilles mortes, de la neige, des plages en automne, des cigarettes, des cartes à jouer et des papillons. Et surtout des larmes. Bref, toutes les choses fantastiques qui rendent la vie digne d’être vécue.

Kamimura, lorsqu’il illustre la chanson de Mirei Kitahara, en reprend et décompose les motifs. 



On reconnait la jeune fille de 14 ans à son col marin et ses nattes. La couleur est le sépia du passé, et un mouvement la porte vers un garçon sans visage qu’elle embrasse. « Ce n'était pas de l'amour, mais je voulais qu’on m’enlace. » Dans le même mouvement une tasse se brise dans une éclaboussure fuchsia. On pense à « La Cruche cassée » de Jean-Baptiste Greuze. La tâche représente alors probablement la virginité de la narratrice. « Ce n'était pas de l'amour, mais je voulais m'offrir » 

Le fuchsia devient le monochrome de la composition centrale, comme si celle-ci étaient née de ce premier baiser. 



Une des nattes de l’adolescence s’allonge tel un lierre et relie la jeune fille à son incarnation suivante : «  Le jour de mes quinze ans, on m'a offert une bague bon marché. » Comme pour la tasse, Kitamura effectue une décomposition cinétique, le coffret s’ouvre et dévoile la bague bleue d’où s’écoule une larme. Chez Kamimura, les choses qui provoquent le chagrin pleurent elles-aussi. 

Le centre de la composition est occupé par le visage de la narratrice adulte, les cheveux courts, et tenant un couteau devant son visage. Une larme tombe de son œil sur la lame du couteau. « Je tenais un couteau fin et luisant, dit la chanson. Et j'attendais cet homme odieux »

En haut et en bas de la pochette, deux décompositions cinétiques en bleu sombre. La première fragmente le mouvement de jambes courant dans les flaques de pluie. 



Cet élan, on imagine qu’il s’agit de la vie et de l’amour entraînant la narratrice. Elan bien sûr brisé. Le second est celui de l’héroïne, portant un imperméable, accessoire indispensable de la mélancolie de l’ère Shôwa. 



Elle jette un dernier regard sur son triste passé et s’éloigne, silhouette anonyme, dont le destin est celui des milliers d’autres femmes de ce temps-là, qui allaient acheter son disque, pour épancher leur chagrin et leur solitude.

Kamimura a offert à la chanson de Mirei Kitahara une véritable affiche de film, comparable à celle magnifique qu’il dessina pour Les Parapluies de Cherbourg. 


Ce n’est pourtant pas un mélo qui va porter le titre de la chanson de Mirei Kitahara, mais un film d’action pop, Delinquent Girl Boss : Worthless to Confess (1971), un de ces film de sukeban (girl boss) interprétés par Reiko Ôshida (voir ici). On y entend évidemment le tube, ainsi que dans sa bande-annonce. 




dimanche 11 décembre 2022

Emma Sugimoto, l’Emmanuelle japonaise

  




Keiko Matsukata nait le 17 juin 1950 à Osaka de parents japonais et américains. A la fin des années 60, elle adopte le prénom Emi ou Emma et le nom Sugimoto et devient mannequin et présentatrice d’une émission sportive.



En février 1969, elle pose nue pour la marque Papilio Cosmetics, ce qui était alors rare dans les publicités. Les affiches d'Emma était ainsi rapidement dérobées. Cette petite célébrité la fit apparaitre en seconds rôles dans une poignée de films de séries. Elle est la faire valoir des groupes de rock The Tigers et The spiders, joue dans des films de mystères ou de yakuza.


L’un de ses films les plus curieux semble une parodie de science-fiction de 1969:  Conto 55 : The Great Space Adventure (コント55号 宇宙大冒険), véhicule des comiques Kinichi Hagimoto et Jiro Sakagami. Ema Sugimoto y interprète Cléopâtre et la star transsexuelle Carrousel Maki, Jeanne d’Arc.


Ce fut le chant du cygne cinématographique d’Emma Sugimoto qui se consacra au mannequinat pour les magazines et à la photo de charme qui, comme souvent au Japon, est le terrain d’expérimentation de talentueux photographes.


On peut l’admirer dans Emma, private 2 de Shunji Okura en 1971 et Ema Nude in Africa de Masaya Nakamura, la même année. A noter que son prénom prend sur les couvertures parfois un seul M. Bien qu’elle n’ait pas tourné dans des films érotiques, Emma Sugimoto est synonyme d’un exotisme sensuel accentué par son métissage.
 











On l'imagine vivre des aventures érotiques en Afrique, continent alors très populaire chez les Japonais, ce qui ne manque pas d’intriguer vue la suite de sa carrière.A priori, rien de particulier à signaler chez cette belle jeune femme qui fit sans doute rêver à des destinations lointaines quelques salarymen épuisés. Pourtant, Emma Sugimoto allait connaître un curieux destin professionnel l’espace de deux années. Emmanuelle de Just Jaekin ayant remporté comme dans le reste du monde un succès phénoménal au Japon, elle fut en 1974 choisie pour interpréter la version japonaise de la chanson de Pierre Bachelet.

 



Elle s’en tire très bien, avec une grande sensualité, d’autant que la production rajoute quelques soupirs évocateurs, et même (si je ne m’abuse) quelques mots en français (« très bien »). Elle signa les paroles de l’adaptation ainsi que de neuf chansons de l’album Emma is Love, preuve qu’elle n’était pas une simple poupée et partageait un peu de l’indépendance de son modèle.





Ce n’est pas seulement à cause de son prénom qu’Emma Sugimoto fut choisie mais aussi pour son physique eurasien qui en font un double très réussi de Sylvia Kristel. Adoptant la coiffure et le maquillage de l’actrice hollandaise, quelques photos sont même à s’y méprendre. 






Son album de photo Ema nude in Africa prend un certain sens, rejoignant l’exotisme facile d’Emmanuelle et de sa version « black » Laura Gemser.

On peut imaginer qu’elle fut courtisée par les studios pink pour exploiter le succès du film Jaekin mais cela n’eut (malheureusement) pas lieu. Emmanuelle in Tokyo (1975) fut bien tourné par Akira Katô mais interprété par Kumi Taguchi qui malgré le brushing ressemble bien moins à Sylvia Kristel.



Cet ultime succès et cette étrange gloire marqua la fin de la carrière d’Emma Sugimoto qui se retira en 1975.











 

mercredi 27 avril 2022

Async (2017) de Ryuichi Sakamoto : une musique de pluie et de vapeur



J’ai découvert ce disque il y a cinq ans et je me suis mis à l’écouter sans arrêt. Il a couvert une étrange période de ma vie où je me sentais moi-aussi passer du côté du côté de la pluie et de la vapeur. Curieusement, cette musique composée des sons mêmes du monde, m’a permis de dériver tout en restant amarré à celui-ci.  Profitant de la nature cinématographique de l’album, j’avais écrit ceci pour Les Cahiers du cinéma. Mais le film dont elle a été pour moi la bande-son, personne ne l’a jamais vu. 



Le projet de Sakamoto avec Async était, comme il l’expose dans le livret, de « collecter les sons de choses et d’endroits, comme les ruines, la foule, les marchés, la pluie» et de créer une musique faite de vapeur, en transformant en brouillard les chœurs de Bach. Sakamoto ne s’éloigne pourtant pas du cinéma puisque Async est également conçu comme la BO d’un film imaginaire d’Andrei Tarkovski et un hommage à Edouard Artemiev, son compositeur. Outre l’impact du film sur les musiciens électroniques, les quelques minutes de voyage sur les voies d’autoroute suspendues de Tokyo avaient suffi pour incruster Solaris dans l’imaginaire Japonais et faire de Tarkovski un cinéaste asiatique.


On reconnait les accents de Solaris, qui donne d’ailleurs son titre à l’un des morceaux, et l’on peut sans rupture enchaîner l’écoute des deux disques, les sons du shô et du shamisen se mêlant aux orgues cosmiques. Hanté par les voix d’amis éloignés ou disparus, Sakamato dans Async, belle planète mélancolique, fait se croiser son gémeau David Bowie dont il retrouve les accents de la trilogie berlinoise, son complice David Sylvian (qui lit ici les poèmes de Tarkovski) ou Bernardo Bertolucci puisqu’il reprend les dernières paroles  d’Un Thé au Sahara dont il composa la musique : « Combien de fois verras-tu la pleine lune se lever? Peut-être vingt. Et pourtant, tout paraît être sans limites. » 



Ce que dessine le film est évidemment émouvant : une communauté d’artistes, voyageurs et rêveurs, que la musique et le cinéma ont réuni par-delà le temps et les continents, et dont Sakamato est l’un des derniers survivants. 



lundi 21 mars 2022

Akiko Wada, la rebelle




En France, pendant la période yéyé, Sylvie Vartan en blouson de cuir chantait "Comme un garçon", et Polnareff revendiquait une masculinité douce et romantique, gentiment provocatrice lorsqu’il chantait "Moi je veux faire l’amour avec toi". Ce bouleversement était timide, et surtout ne remettait pas en question la sexualité des chanteurs. Il faudra attendre la variété glam de Patrick Juvet et le milieu des années 70 pour qu’une figure bisexuelle émerge dans les hit-parades et se retrouve à la Une de Podium. Aussi bien par rapport à la France que les USA, le Japon avait pris de l’avance sur ces questions dès la fin des années 60.

L’archipel avait connu en 1969 le phénomène des gayboys dont le film "Les Funérailles des roses" s’était fait le témoin (voir ici) et certaines personnalités transgenres étaient de véritables célébrités. Miwa (voir ici) par exemple était une diva flamboyante et intimidante, ancré dans un intellectualisme « rive gauche » à la japonaise. Au contraire Peter apparaît comme un ragazzo des rues de Shinjuku, un peu sauvage, dont le surnom anglosaxon suggérait déjà un métissage. Tout le monde, garçons et filles pouvait s’identifier à lui.




Peu de temps après "Les Funérailles des roses", la Nikkatsu lance la série "Stray Cat Rock" sur des jeunes filles rebelles de Shinjuku. Le film s’amuse avec les genres, présentant des filles énergiques, en vestes indiennes à franges, gilets de cuir, et gros ceinturons, tandis que leurs compagnons sont des hippies délicats en chemises à fleurs. Si le film lance l’absolue modernité de Meiko Kaji, son actrice principale est Akiko Wada, motarde toute de jean vêtue et dépassant d’une tête ses compagnes.

 



Dans la bande, certaines ne sont pas insensibles au charme de cette « grande sœur » bravant les yakuzas. De la même façon que Peter était lancé à ses débuts comme un garçon sensible, apte à faire fondre le cœur des mémères, Akiko Wada, par la suite mariée, n’a jamais revendiqué une quelconque homosexualité. Cependant, les jeunes lesbiennes japonaises se reconnaissaient davantage en ce personnage androgyne que dans le cliché de deux geishas s’étreignant dans un onsen.



Née en 1950, Akiko Wada n’était pas à la base une actrice mais une chanteuse de blues. Je tire du wikipedia japonais quelques éléments biographiques. D’origines coréennes, de son vrai nom Kim Bok-ja, elle était la fille du directeur d’un dojo de judo d’Osaka. Avant sa première année de collège, elle était déjà premier dan de judo. Akiko détestait son père qui tenait son foyer sous une discipline de fer et l’obligeait à le saluer à genoux.  Dès la seconde année de collège, Akiko était cheffe de gang, possédait des hommes de main, buvait et fumait. Cette jeune rebelle avait une autre passion que la délinquence, le blues, et depuis l’âge de 15 ans chantait dans les cafés où elle fut repérée par le producteur Takeo Hori. A 18 ans, elle déménage à Tokyo où elle fait ses débuts de chanteuse. Son père, pensant que dans le show business, un nom l’identifiant comme coréenne zainichi l'aurait handicapée, l'a fit adopter par un oncle naturalisé nommé Wada (ce qui lui permit d'obtenir de fait la naturalisation). Son premier patronyme pour coller au style Rythm N’ Blues était Margareth Wada, changé ensuite en Akiko.



Elle subit les brimades d’autres chanteurs lui reprochant son attitude de « grande gueule ». Elle souligne qu’elle n’avait pas une attitude particulièrement arrogante mais que cette impression était provoquée par sa grande taille et sa voix grave. Elle résista aux pressions visant à la féminiser et conserva sa personnalité turbulente en particularité dans les bars où allaient boire les célébrité. « On voulait que je sois une “bonne personne” mais si telle est l'image d’“Akiko Wada”, pourquoi en changer? Une “Akiko Wada” qui ne boit pas, ne fait pas d'histoires et ferme sa gueule n'est pas une “Akiko Wada”. » 



Surnommée "La reine japonaise du rhythm 'n' blues", elle fait ses débuts sur disque le 25 octobre 1968 avec "Hoshizora No Kodoku". Le 25 avril 1969 (Showa 44), son deuxième disque, "Doshaburi no ame no nakade", devient un grand succès et se vend à 170 000 exemplaires. Elle a 20 ans lorsqu’elle tient le rôle principal de Stray Cat Rock et en 1972, elle remporte le prix de la meilleure chanson aux 14e Japan Record Awards pour "Ano Kane wo ringarunowa anata". Si elle délaisse le cinéma, elle alterne jusqu’à nos jours une carrière de chanteuse à succès et, à l’instar de Peter, de présentatrice et invitée à la télévision. 



Peter et Akiko Wada sont d’ailleurs apparus dans le film de « jeunes délinquantes » Three Pretty Devils (1970) de Sadao Nakajima et Motohiro Torii (voir ici), et ont fait l’objet d’un reportage photo les associant comme « fiancés » romantiques dans un très amusant jeu d'inversion des genres.