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vendredi 9 octobre 2026

Daisensenjiga Kedarana yo sa




En parcourant (j’allais écrire feuilletant) la page Instagram japaneseavantgardebooks, je découvre ce numéro de Playboy Custom de juillet 1969, avec ce très beau portrait de la chanteuse d’acid-folk Carmen Maki (chez les disquaires japonais, prononcez « Kaloumen maki »). 

Intrigué par le texte, je demande une traduction à Gemini. 

Il s’agit d’une chanson écrite par rien moins que le dramaturge Shûji Terayama, que je reproduis ici


Daisensenjiga Kedarana yo sa


Paroles : Shûji Terayama

Musique : Jujiro Tanaka


J'ai essayé de prier,

J'ai aussi essayé de ne pas prier,

Mais quand je me sens triste, j'essaie de prononcer des mots dont personne ne connaît le sens.

Une formule magique contre le malheur,

Un sortilège pour les moments difficiles,

Et une gymnastique de la bouche pour oublier les choses douloureuses.

Je ne veux pas d'une étrange logique comme celle-ci.

Ce que je disais souvent, c'était : « Daisensenjiga Kedarana yo sa ».

De la langue de quel pays s'agit-il ? Je l'ignore.

Dai-sen-sen-ji-ga-ke-da-ra-na-yo-sa.

Quand vous vous sentez seul, essayez de le dire.

C'est une formule magique pour les personnes solitaires.

Un sortilège pour oublier les souvenirs d'une personne dont on est séparé.

« Daisensenjiga Kedarana yo sa »

« Daisensenjiga Kedarana yo sa »

Si on le lit à l'envers,

Cela devient une chanson que cette personne m'a apprise :

« Si ce n'est qu'un adieu, alors c'est la vie »

« Si ce n'est qu'un adieu, alors c'est la vie »

« La vie n'est faite que d'adieux »


Et pour l’écouter



Carmen le chante elle-même, ce titre étrange « Daisensenjiga Kedarana yo sa » est en fait la prononciation à l’envers de « Sayonara dake ga jinsei da », qui veut donc dire « La vie n'est faite que d'adieux. » Le vers est emprunté à l'écrivain Masuji Ibuse qui l’avait lui-même tiré d'un poème chinois de Yu Wuling, datant de la dynastie Tang et appelé « Kan-shu » (Invitation à boire). (merci Gemini)

« La vie n'est faite que d'adieux »

Peut-on imaginer plus mélancolique ?

La chanson est extraite du premier album de Carmen, et son plus célèbre : Poems in the Midnight ('Til the Candle Goes Out).



Avec ses yeux vagues et ses cheveux châtains, Carmen Maki a représenté l’image même de la chanteuse folk vaporeuse de la fin des années soixante. Elle est ensuite passée à une musique plus agressive avec son groupe Blues Creation.

La pochette envoûtante nous plonge dans l’ambiance douce mais crépusculaire de la chanteuse, avec cette voix séraphique, comme en apesanteur.



Il faudra un jour que je parle des pochettes japonaises, qui sont parmi les plus belles du monde. 

Asakawa Maki (l’autre Maki) avec ses clichés ténébreux, au grain fourmillant, a l’air de sortir directement des photos de Daido Moriyama.



Morita Douji a une esthétique bizarre, hyperréaliste, proche de la SF qui nous inciterai à penser qu’elle est une créature artificielle, venue d’une autre galaxie (ce qui est probablement la vérité).



Plus tard, dans les années 80, Momoko Kikuchi, idolu synth-pop, se baigne dans des mers irréelles qui s’accordent parfaitement à ses sonorités électroniques.



Sinon, revenons aux paroles de « Daisensenjiga Kedarana yo sa ».

La vie est faite d’adieux

Cela froisse le cœur n’est-ce pas ?



L’album entier de Carmen Maki



mercredi 8 avril 2026

Kazuo Kamimura, autopsie d'une pochette de 45 tours japonais



Kazuo Kamimura n’est pas seulement le dessinateur iconique des années 60 et 70 pour ses mangas, allant du récit sentimental sur la jeunesse (Lorsque nous vivions ensemble) à l’eroguro (Les Fleurs du mal), mais aussi pour ses pochettes de disque d’enka (voir ici), le blues japonais avec ses personnages de filles de bars, toujours trahies et noyant leur chagrin dans l’alcool, au fond des ténèbres d'un bar (voir ici). 



C’est à lui que l’on doit la pochette du 45t d’une des plus célèbres chansons d’enka : « Ça ne vaut pas la peine de se repentir » (Zange no Neuchi mo Nai /ざんげの値打ちもない), le premier single de Mirei Kitahara, sorti le 5 octobre 1970. 


Il s’agit d’une chanson déchirante, retraçant la vie d’une femme, évidemment malheureuse. La voix puissante de Mirei, comme étranglée par les sanglots, les notes de guitare comme des gouttes de pluie, les cordes qui s’élèvent, voluptueuses et mélodramatiques. La pochette se déplie comme un petit poster qu’on peut épingler sur son mur, et contempler en rêvassant.



C'était une nuit froide de février

Je venais d'avoir quatorze ans

La neige scintillante tombait derrière la fenêtre

La chambre était froide et sombre

Ce n'était pas de l'amour, mais

Je voulais qu’on m’enlace


C'était une nuit pluvieuse de mai

Le jour de mes quinze ans

On m'a offert une bague bon marché

Et une simple fleur

Ce n'était pas de l'amour, mais

Je voulais m'offrir


C'était une nuit chaude d'août

Je boudais, j'avais plus de dix-neuf ans

Je tenais un couteau fin et luisant

Et j'attendais cet homme odieux

Ce n'était pas de l'amour, mais

J'étais abandonnée et ça faisait mal


Et maintenant, en cette nuit sombre

J'ai oublié mon âge

Les lumières vacillent dans la ville

Et tout le monde prie

Ça ne vaut pas la peine de se repentir mais

Je voulais en parler





A l’origine, la chanson contenait un cinquième couplet, où la narratrice regarde le ciel bleu à travers les barreaux d’une prison. Sans doute a-t-elle tué cet « homme odieux ». C’est sous cette forme que l’interprète de nos jours la chanteuse folk Hako Yamasaki. 


Kamimura est un auteur mélodramatique. Si on devait le comparer avec un cinéaste, ce ne serait pas forcément Naruse ou Mizoguchi, bien qu’ils partagent la même affection pour les femmes de la nuit, mais avec le maître du mélodrame Douglas Sirk. Dans un très beau texte (« Sur six films de Douglas Sirk »), Fassbinder écrivait : « Sirk a dit : on ne peut pas faire des films sur les choses, on ne peut faire des films qu’avec les choses, avec les gens, avec la lumière, avec les fleurs, avec les miroirs, avec le sang, en fait avec toutes les choses fantastiques qui rendent la vie digne d’être vécue. » 



Les fleurs, Les miroirs et le sang, on les retrouve chez Kamimura. Mais aussi des verres à cocktails, des feuilles mortes, de la neige, des plages en automne, des cigarettes, des cartes à jouer et des papillons. Et surtout des larmes. Bref, toutes les choses fantastiques qui rendent la vie digne d’être vécue.

Kamimura, lorsqu’il illustre la chanson de Mirei Kitahara, en reprend et décompose les motifs. 



On reconnait la jeune fille de 14 ans à son col marin et ses nattes. La couleur est le sépia du passé, et un mouvement la porte vers un garçon sans visage qu’elle embrasse. « Ce n'était pas de l'amour, mais je voulais qu’on m’enlace. » Dans le même mouvement une tasse se brise dans une éclaboussure fuchsia. On pense à « La Cruche cassée » de Jean-Baptiste Greuze. La tâche représente alors probablement la virginité de la narratrice. « Ce n'était pas de l'amour, mais je voulais m'offrir » 

Le fuchsia devient le monochrome de la composition centrale, comme si celle-ci étaient née de ce premier baiser. 



Une des nattes de l’adolescence s’allonge tel un lierre et relie la jeune fille à son incarnation suivante : «  Le jour de mes quinze ans, on m'a offert une bague bon marché. » Comme pour la tasse, Kitamura effectue une décomposition cinétique, le coffret s’ouvre et dévoile la bague bleue d’où s’écoule une larme. Chez Kamimura, les choses qui provoquent le chagrin pleurent elles-aussi. 

Le centre de la composition est occupé par le visage de la narratrice adulte, les cheveux courts, et tenant un couteau devant son visage. Une larme tombe de son œil sur la lame du couteau. « Je tenais un couteau fin et luisant, dit la chanson. Et j'attendais cet homme odieux »

En haut et en bas de la pochette, deux décompositions cinétiques en bleu sombre. La première fragmente le mouvement de jambes courant dans les flaques de pluie. 



Cet élan, on imagine qu’il s’agit de la vie et de l’amour entraînant la narratrice. Elan bien sûr brisé. Le second est celui de l’héroïne, portant un imperméable, accessoire indispensable de la mélancolie de l’ère Shôwa. 



Elle jette un dernier regard sur son triste passé et s’éloigne, silhouette anonyme, dont le destin est celui des milliers d’autres femmes de ce temps-là, qui allaient acheter son disque, pour épancher leur chagrin et leur solitude.

Kamimura a offert à la chanson de Mirei Kitahara une véritable affiche de film, comparable à celle magnifique qu’il dessina pour Les Parapluies de Cherbourg. 


Ce n’est pourtant pas un mélo qui va porter le titre de la chanson de Mirei Kitahara, mais un film d’action pop, Delinquent Girl Boss : Worthless to Confess (1971), un de ces film de sukeban (girl boss) interprétés par Reiko Ôshida (voir ici). On y entend évidemment le tube, ainsi que dans sa bande-annonce. 




dimanche 11 décembre 2022

Emma Sugimoto, l’Emmanuelle japonaise

  




Keiko Matsukata nait le 17 juin 1950 à Osaka de parents japonais et américains. A la fin des années 60, elle adopte le prénom Emi ou Emma et le nom Sugimoto et devient mannequin et présentatrice d’une émission sportive.



En février 1969, elle pose nue pour la marque Papilio Cosmetics, ce qui était alors rare dans les publicités. Les affiches d'Emma était ainsi rapidement dérobées. Cette petite célébrité la fit apparaitre en seconds rôles dans une poignée de films de séries. Elle est la faire valoir des groupes de rock The Tigers et The spiders, joue dans des films de mystères ou de yakuza.


L’un de ses films les plus curieux semble une parodie de science-fiction de 1969:  Conto 55 : The Great Space Adventure (コント55号 宇宙大冒険), véhicule des comiques Kinichi Hagimoto et Jiro Sakagami. Ema Sugimoto y interprète Cléopâtre et la star transsexuelle Carrousel Maki, Jeanne d’Arc.


Ce fut le chant du cygne cinématographique d’Emma Sugimoto qui se consacra au mannequinat pour les magazines et à la photo de charme qui, comme souvent au Japon, est le terrain d’expérimentation de talentueux photographes.


On peut l’admirer dans Emma, private 2 de Shunji Okura en 1971 et Ema Nude in Africa de Masaya Nakamura, la même année. A noter que son prénom prend sur les couvertures parfois un seul M. Bien qu’elle n’ait pas tourné dans des films érotiques, Emma Sugimoto est synonyme d’un exotisme sensuel accentué par son métissage.
 











On l'imagine vivre des aventures érotiques en Afrique, continent alors très populaire chez les Japonais, ce qui ne manque pas d’intriguer vue la suite de sa carrière.A priori, rien de particulier à signaler chez cette belle jeune femme qui fit sans doute rêver à des destinations lointaines quelques salarymen épuisés. Pourtant, Emma Sugimoto allait connaître un curieux destin professionnel l’espace de deux années. Emmanuelle de Just Jaekin ayant remporté comme dans le reste du monde un succès phénoménal au Japon, elle fut en 1974 choisie pour interpréter la version japonaise de la chanson de Pierre Bachelet.

 



Elle s’en tire très bien, avec une grande sensualité, d’autant que la production rajoute quelques soupirs évocateurs, et même (si je ne m’abuse) quelques mots en français (« très bien »). Elle signa les paroles de l’adaptation ainsi que de neuf chansons de l’album Emma is Love, preuve qu’elle n’était pas une simple poupée et partageait un peu de l’indépendance de son modèle.





Ce n’est pas seulement à cause de son prénom qu’Emma Sugimoto fut choisie mais aussi pour son physique eurasien qui en font un double très réussi de Sylvia Kristel. Adoptant la coiffure et le maquillage de l’actrice hollandaise, quelques photos sont même à s’y méprendre. 






Son album de photo Ema nude in Africa prend un certain sens, rejoignant l’exotisme facile d’Emmanuelle et de sa version « black » Laura Gemser.

On peut imaginer qu’elle fut courtisée par les studios pink pour exploiter le succès du film Jaekin mais cela n’eut (malheureusement) pas lieu. Emmanuelle in Tokyo (1975) fut bien tourné par Akira Katô mais interprété par Kumi Taguchi qui malgré le brushing ressemble bien moins à Sylvia Kristel.



Cet ultime succès et cette étrange gloire marqua la fin de la carrière d’Emma Sugimoto qui se retira en 1975.