Affichage des articles dont le libellé est Cinéma. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Cinéma. Afficher tous les articles

dimanche 3 mai 2026

Vanished: Age 7 de Miyake Ryuta


Miyake Ryuta fait partie, comme Norio Tsusuta et Takeshi Shimizu, des purs réalisateurs de J-horror, ceux pour qui j’ai la plus grande sympathie. Si son œuvre cinématographique est courte, il est en revanche un scénariste prolixe, en particulier pour Hideo Nakata, et a aligné jusqu’à aujourd’hui un nombre impressionnant de sketchs pour diverses anthologies d’horreur. Il se fait connaître en 2003 avec Tales of Terror from Tokyo and All Over Japan: The Movie (2004), et Ju-on: White Ghost (2009). Dans ces deux films, il met en scène un spectre très bizarre : une vieille femme en blanc, dépeigné et très ridée, hantant un gymnase, et tenant un ballon de basket entre les mains. Avoir mis en scène, non pas une fois mais deux, ce fantôme du troisième âge indiquerait qu’il terrorise réellement Miyake Ryuta, et peut-être remonte à ses propres années de collège.

 



Son cinéma, avec ses « yurei » un peu absurdes et ses récits gigognes est très proche de celui de Takashi Shimizu. Tourné en 2011, donc après la grande vague de la J-horror, Vanished: Age 7 en récupère les éléments de façon ludique. 



Enquête, récit surnaturel, thriller, Miyake Ryuta prend plaisir à emboîter les genres sans choisir entre le réalisme ou l’occulte. Le générique prend la direction du film policier documentaire, avec un rappel des cas d’« évaporation » au Japon. Plus de 200.000 nous dit un texte. La moitié de ces cas est élucidé, mais les autres ne trouvent aucune résolution. Crimes parfaits, changement d’identité, les causes sont multiples, et renvoient à la faiblesse de la police japonaise (pour ne pas dire l’incompétence). Si certains adultes ont bien le droit de disparaître, que dire des enfants. Parmi eux, une fillette de sept ans : Sakura. Quel est le lien entre la disparition de Sakura et celle de trois autres jeunes filles une dizaine d’années plus tard ?

Elles se nomment Mayu (Kyoko Hinami et ses adorables oreilles décollées), tourmentée et très pieuse, Reina (Rin Asuka), une jeune actrice (de films d’horreur !) et Kaoru (Nanami Fujimoto), une « nerd » un peu excentrique. Rappelant la structure des Ju-on, à chaque jeune fille se voit attribuée une partie du film.





Ainsi Mayu voulant porter secours à une jeune fille prisonnière d’une camionnette, tombe elle-même entre les mains du ravisseur. L’histoire de Mayu, amusante et cruelle, s’apparente à un thriller, voir à un film de tueur en série. D’ailleurs, celui-ci est-il le ravisseur de la petite Sakura ? Ce serait un peu trop simple. 



L’histoire de Kaoru appartient au genre du « film de terreur de baby-sitter » (Terreur sur la ligne, Halloween, Annabelle 3) puisqu’elle vient garder son petit cousin pour la nuit. Elle découvre une effrayante poupée traditionnelle grandeur nature (voir ici), dans la collection de sa tante, mais celle-ci se révèle une intruse. 



Cette « scary true story » n’est que le prélude à son enlèvement. C’est elle, l’adolescente séquestrée dans la camionnette, à laquelle Mayu tente de venir en aide. Ainsi les disparitions provoquent d’autres disparition, dont l’origine se trouve dans celle de Sakura. 

Reina quant à elle tourne un film d’horreur dans un lycée abandonné. 



Le début de son histoire, mêlant romance et horreur est interrompu par le « cut » du réalisateur (nous sommes bien attrapés !) Abandonnée par mégarde par l’équipe de tournage, elle tente de rejoindre la gare en coupant à traves les bois mais se retrouve à nouveau devant l’école. 



Miyake Ryuta est bien un compagnon de route de Shimizu avec qui il partage le goût des structures circulaires. 



Après la consultation d’un docteur fantôme et une foule spectrale (de parents d’élèves ?) l’observant derrière les fenêtres, elle découvre dans les sous-sols Mayu et Kaoru ligotées. L’école est donc le repaire du serial-killer. Le destin des trois filles, autrefois amies inséparables à l’école primaire est donc lié. 

Je n’en dis pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de ce récit tortueux qui parvient habilement à retomber sur ses pieds.

Comme chez Shimizu, les flashbacks, les cauchemars, et les hallucinations provoquées par les spectres sont en définitif équivalents. Le fantôme n’est plus une forme individuée mais un double du réel, dans lequel on glisse, comme dans une faille, et dont on ne peut plus sortir. Le fantôme, comme la culpabilité, est notre geôlier.




mardi 14 avril 2026

Sukima-onna, la femme des interstices



Sukima-onna, la femme des interstices, est une des légendes urbaines les plus connues du Japon, pourtant peu de films lui sont entièrement consacrés. Son principe est cependant fascinant puisqu’elle hante les fentes, les écarts entre les choses, parfois infimes. Par exemple l’espace entre deux meubles, ou sous un mobilier, entre deux casiers d’une gare… ses possibilités sont infinies. Son origine remonte au Mimibukuro (le sac d'oreilles), recueil de faits étranges collectés par Negishi Yasumori (1737–1815), samouraï et magistrat de l’époque d’Edo. 

Un jeune homme, qui vivait seul, eut un jour l’impression d’être observé. Comme il n’y avait personne autour de lui, il mit cela sur le compte de son imagination. Pourtant, il éprouva cette sensation de plus en plus souvent. Il n’avait plus l’esprit tranquille et soupçonnait quelqu’un de vivre en secret dans sa maison. Il inspecta tous les recoins. Toujours personne. Finalement, alors qu’il était au bord de la folie, il l’aperçut ! Elle se tenait dans l’espace de quelques millimètres entre sa commode et le mur et le fixait droit dans les yeux.

Encyclopédie des Yokai modernes de Toshitaro Yamaguchi


Une telle histoire, qui ne fait pas appel au folklore, peut aisément être adaptée à toutes les époques, et rejoint également le concept de « Ma », ce terme japonais qui signifiant « intervalle », « espace », « durée », « distance ». 

A l’époque moderne, elle connut un regain de popularité grâce à l'humoriste Sakura Kinzo ayant raconté son histoire à une heure de grande écoute. Je n’ai malheureusement pas retrouvé le nom de l’émission ni sa date de diffusion. Peut-être s’agit-il d’une nouvelle légende urbaine. Sakura Kinzo l’aurait désignée comme « Le fantôme d'un millimètre ».

Un homme ne s’était pas présenté à son travail depuis une semaine. Inquiets ses collègues lui rendirent visite. Il se trouvait bien chez lui mais était dans un état étrange. Il leur avoua qu’il ne pouvait se rendre au travail car « il ne voulait pas la laisser seule. » Pourtant, aucune femme ne se trouvait dans la maison. C'est alors que l'un d'eux l'aperçut. Sukima-onna les fixait à travers l'interstice d'un millimètre qui séparait le mur de la commode. Les collègues s'enfuirent immédiatement de la maison, et l'on n'entendit plus jamais parler de l'homme.

Ou encore cette variation extraite de « La Grande Encyclopédie des Yokai de Wakayama » par la mangaka Tetsuya Maeoka (voir ici)



Mme M. est collectionneuse de livres anciens, et des dizaines de milliers d'ouvrages sont soigneusement rangés sur les étagères de sa bibliothèque. Récemment, cependant, quelque chose la tracassait. Lorsqu'elle entrait dans sa bibliothèque, les livres étaient déplacés ou avaient disparu des étagères. Bien sûr, seule Mme M. possède la clé de la pièce. Un jour, alors qu'elle se rendait à sa bibliothèque comme à son habitude, elle sentit une présence. Pensant qu'un cambrioleur s'était introduit par effraction, elle alluma rapidement la lumière. Dans la pénombre, elle aperçut une femme au visage pâle, debout au fond de la pièce. « Qui est là ? » Mme M. braqua aussitôt sa lampe torche dans la pièce, et la femme esquissa un sourire narquois en passant derrière les étagères. Surprise, Mme M. s'arrêta de la suivre. Les étagères étaient plaquées contre le mur, et il n'y avait pratiquement pas d'espace derrière elles.

La faculté de Sukima-onna de se glisser dans d’infime interstices a été exploitée par Takashi Shimizu dans la série des Ju-on puisque Kayako et son fils peuvent se tapir dans des espaces bien trop exigus pour un être matériel. Récemment dans le second volet de sa nouvelle et excellente série « Sana », le fantôme se dissimule sous un distributeur de boissons.

 



Comment se protéger de Sukima-onna : en bouchant les interstices de sa maison, en collant du scotch entre les meubles, et les appareils ménagers. Celui-ci est bien entendu rouge pour rappeler les ustensiles votifs. On en retrouve l’écho dans Kairo de Kiyoshi Kurosawa. Du ruban adhésif  rouge colmate le pourtour d’une porte dans la cour d’un immeuble. Ce détail insolite attire un garçon qui arrache la protection et pénètre dans une cave qui se relève une antichambre du monde des fantôme. 



Si elle s’est disséminée dans la J-horror, Sukima-onna n’a pas elle-même une longue filmographie. Le pionnier de la J-horror Norio Tsuruta (Scary True Storie), adapte sa légende dans un sketch de l’excellente anthologie Dark Tales of Japan (2004). (voir ici)

En visitant l'appartement d'un ami disparu, un jeune homme découvre à sa grande surprise que chaque interstice de son appartement a été bouché avec du ruban adhésif rouge. 



En examinant les fichiers informatiques et vidéo de son son ami, il comprend que celui-ci était obsédé par l’idée que quelqu’un l'observait. Mais comment a-t-il pu disparaître sans laisser de traces ? Un des moments les plus délirants du sketch : les doigts de Sukima-onna apparaissant entre le réservoir d’une chasse-d’eau et le mur. Le garçon disparaîtra à son tour puisqu’un des pouvoirs de Sukima-onna est d’attirer dans son monde infinitésimal ses victimes, faculté qu’elle partage avec les spectres de Ju-on. 

En 2014, elle est cependant l’héroïne d’une production de V-cinéma à petit budget. 



Ce court film (1h07), s’il n’est pas un chef-d’œuvre est cependant correctement réalisé et interprété par des « idols » des groupes AKB48 et Tokyo Cheer 2 Party (des castings assez courant dans la J-horror). Rendant visite à sa sœur cadette, qu’elle n’a pas visité depuis longtemps, une jeune femme la découvre en état de choc dans sa baignoire et bien entendu son appartement tapissé de ruban adhésif rouge. 



Parallèlement, une autre jeune fille emménage avec son père dans une maison à la campagne où le meurtre d’une femme aurait été commis. Bien sûr, là se trouve l’origine de Sukima-onna. Le film de Jirô Nagae emprunte très largement aux Ju-on de Shimizu, mais offre à la femme des interstices un catalogue d’apparitions dignes de sa légende. 



Un grand film de J-horror qui exploiterait le caractère à la fois absurde et terrifiant de Sukima-onna, reste cependant à tourner. 

Pensez-y,  pour échapper à Sukima-onna, il faudrait colmater tous les interstices du monde. 





 


mercredi 1 avril 2026

Dollhouse (2025) de Shinobu Yaguchi


La poupée sanglante japonaise


Dollhouse de  Shinobu Yaguchi (dont la comédie Waterboys en 2001 avait connu un certain succès) est un bon film de J-horror, empruntant beaucoup de ses effets à Dark Water d’Hideo nakata, l’enjeu étant d’empêcher la possession d’une fillette par un spectre ayant trouvé refuge dans le corps d’une poupée. 


L’héroïne dont la fille est morte à l’âge de cinq ans, trouve un moment de consolation avec une poupée achetée sur une brocante qu’elle coiffe et habille comme la disparue. Apprenant qu’elle est à nouveau enceinte, elle perd tout intérêt pour le simulacre qui se retrouve remisé dans un placard. La seconde fille, quelques années plus tard, découvre la poupée, mais celle-ci évidemment est furieuse d’avoir été abandonnée. 

Elle va tout faire  pour persécuter l’enfant et pousser la mère à la folie. Les parents découvrent que le jouet est en réalité hanté par le spectre d’une petite fille dont le père était fabricant de poupées.

Avec efficacité, Yaguchi tire parti de l’architecture anonyme d’une maison de banlieue, et des angoisses d’une mère ne sachant plus si la créature en face d’elle est sa fille ou la poupée hantée.



Rien de génial mais un film honnête qui aurait aussi bien pu être tourné en 2002, faisant s’insinuer l’horreur dans la vie plate d’un médecin et de son épouse, femme au foyer. L’intérêt principal est la créature elle-même entre le jouet moderne et la poupée traditionnelle. 

Cependant une question me taraude. Alors que les poupées sont un art séculaire au Japon et un accessoire commun des maisons hantées de fêtes foraines pourquoi sont-elles inexistantes dans la J-horror ? Ne parlons pas non plus de la popularité des « doll artists » japonais, inspirés par Hans Bellmer tels Simon Yotsuya, Mari Simizu ou Etsuko Miura. 



Aucune poupée iconique ne s’est glissée entre Sadako et Kayako, alors que Chucky était une star aux USA et plus proche de nous la cyborg M3GAN et la célèbre Annabelle. On peut penser à juste titre que la Aya de Dollhouse tente de s’aligner sur ces succès, bien qu'on ne voit jamais la poupée en tant que telle s'animer. Ce n'est que lorsque le spectre se révèle qu'Aya prend vie en changeant d'apparence. Dollhouse se base surtout sur la célèbre légende urbaine de Kukiko et Okiku. Elle lui emprunte son jouet hanté par une enfant morte, les rituels d’exorcisme bouddhistes et surtout les cheveux qui poussent. 



En 1918, Eikichi Suzuki, alors âgé de 17 ans et vivant à Hokkaido, acheta une poupée japonaise aux cheveux courts pour sa sœur Kikuko, âgée de 3 ans, dans une boutique de la rue commerçante Tanukikoji à Sapporo. Cette poupée, vêtu d’un kimono, et les yeux noirs et brillants, avait une coiffure de type « okappa ». Celle-ci était courante chez les poupées japonaises traditionnelles, avec une courte frange sur le front et les cheveux s’arrêtant à hauteur de la mâchoire. La poupée était le sosie de la petite fille. L'enfant aimait tellement sa nouvelle poupée qu'elle la nomma Okiku, anagramme de son prénom, et l'emmenait partout avec elle, dormant même avec elle dans son lit. Malheureusement, la fillette tomba malade et décéda subitement l'année suivante. Pour que Kikuko ne soit pas seule parmi les morts, la famille conserva la poupée au sein de l'autel familial, à côté de l’urne contenant les cendres de l’enfant. 

la poupée Okiku au temple Mannenji


Chaque jour, les membres de la famille priaient devant l'autel à la mémoire de leur chère Kikuko. Peu à peu, ils remarquèrent quelque chose d'étrange : les cheveux d’Okiku poussaient. Plus étrange encore, les lèvres de la poupée s’étiraient pour former un sourire. Aucun doute, la poupée était possédée par l'esprit de la fillette. Des années plus tard, en 1938, la famille devant déménager, le père de Kikuko confia la poupée Okiku au sanctuaire Mannenji. La poupée est toujours conservée au temple d'Hokkaido et les prêtres continuèrent de lui couper les cheveux tous les ans afin qu'ils ne dépassent jamais ses genoux.





mardi 17 mars 2026

Best Wishes to All de Yûta Shimotsu



La campagne japonaise est souvent décrite au cinéma comme un hâvre de paix, où, au contraire de l’aliénation des grandes villes, on vient se ressourcer, renouer avec les croyances ancestrales et une vie plus « authentique ». La représentation de la campagne comme source d’enchantement est évidemment une aubaine pour la veine pastorale du cinéma japonais, Naomi Kawase en tête. Il n’y a qu’à compter le nombre de films d’animation qui, dans le sillage de Miyazaki, racontent comment un enfant des villes, contraint de résider à la campagne, découvre le monde des yokaïs. Yûta Shimotsu (né en 1990) ne participe pas à cette veine souvent bêtifiante. Dans Best Wishes to All (2023), une étudiante revient dans la région de son enfance et  y retrouve ses grands-parents, qui sont à l’image de ces vieux japonais accueillants, sages et souriants.    



Yûta Shimotsu va s’évertuer à briser ce cliché et l’innocent loisir des aïeuls, taillant patiemment leurs bonsaïs, annonce un usage plus sanglant des scalpels et des aiguilles. La campagne est bien une allégorie du bonheur japonais, mais à quel prix ? La jeune fille va découvrir sur quoi est basée la félicité de sa famille.  Le bonheur de certains ne s’atteint qu’au prix de la souffrance des autres. Celle-ci est parfois même acceptée par les victimes, comme un sacrifice, au nom d’une dévotion au « bien commun ». Shimotsu déconstruit le modèle capitaliste mais plus encore fouille dans la mythologie japonaise des « doux vieillards ».

Il y a quelques années, un ami japonais me disait qu’en l’absence de toute revendication politique il ne restait plus dans ce pays que la politesse et la gentillesse comme valeurs. Celles-ci étant bien sûr les paravents de l’égoïsme, et d’une idéologie réactionnaire. La vérité du bonheur de la famille se trouve au grenier, d’où percent des gémissements dont personne ne semble se soucier. Dans le décor rassurant de ce village préservé du brouhaha de la vie moderne, commence pour l’héroïne un étrange « survival horror ».  Point culminant du film, une prodigieuse scène d’horreur absurde sur une route de campagne en plein soleil. 



Il y a chez Shimotsu une volonté de faire basculer la J-horror dans la modernité en l’expurgeant de ses figures devenues folkloriques (Sadako en tête), qui le rapproche du Ari Aster d’Hérédité et Midsommar. Lorsque la jeune fille refuse de perpétuer le système familial, une série de catastrophes s’abat sur le village, et elle se retrouve accusée de la désagrégation de la communauté. Sortir du rang, remettre en cause les fausses valeurs, entraîne la réprobation sociale et la culpabilisation.



Yûta Shimotsu est d’ores et déjà, au-delà même de la J-horror, une des voix les plus fortes du cinéma japonais contemporain, maniant un humour noir et virulent. Son second film, New Group, sorti en 2025, interroge également la notion d’appartenance forcée à la communauté. Une adolescente est confrontée dans son lycée à une épidémie de « pyramides humaines », signe d’une dérive fasciste et violente. 



samedi 28 février 2026

Cahier noir du premier mai 1971



L’humour noir est un terme inventé par Le comte de Lautréamont, et repris par André Breton pour sa célèbre « Anthologie de l’humour noir ». Pour les Japonais, grands amateurs de surréalisme, l’humour noir s’accorde parfaitement à leur propre courant subversif, l’« eroguro ». Cette revue, dénichée chez un bouquiniste de Tokyo, s’appelle "Cahier noir", avec comme sous-titre « Humour noir n°2 », et sa couverture, avec ces deux filles éventrant une autre adolescente avec le pédalier d’une bicyclette, rappelle Histoire de l’œil de George Bataille. Le style du dessin est également proche de Balthus.
Feuilletons ce magazine d'il y a 55 ans.
Il est au format de poche, mais des doubles pages permettent d'admirer de belles illustrations. Ici celle de Lide Mai, illustrateur dont je n'ai pas retouvé la trace.


"Les films du nouvel an éternel de Michio Okabe"
Il s'agit d'un cinéaste undergound, dans la lignée de Terayama et Juro Kara, recrutant les troupes d'avant-garde, de Zero Jingen aux danseurs butô, pour des films "hippies" (futen) et psychédéliques. A redécouvrir, donc.



Mishima s’est suicidé l’année précédente. Le magazine y revient avec cet article intitulé « Je voulais mourir en beauté à l’âge de vingt ans ». Est évoquée l’admiration de Mishima pour le romancier français Raymond Radiguet, protégé de Jean Cocteau et auteur du Bal du comte d’Orgel et « Le Diable au corps ». Radiguet est bien mort à l’âge de vingt ans. 




Sur cet étrange collage, on peut lire : "Réincarnation"



Une traduction de la nouvelle « Le rappel » (1950) de Boris Vian (encore un écrivain mort prématurément)… et un collage d’après une photo de Terence Stamp dans le Toby Dammit de Fellini.



"Un couple étrange"


Les revues «  surréalistes » japonaises sont aussi des revues érotiques. On peut les comparer à la revue française Plexus, émanation de l’ésotérique Planète qui, outre des récits et images érotiques, contenait des œuvres de Leonor Fini, des bandes dessinées, et des essais philosophiques. Ces photos nous rappellent que les poils pubiens étaient impitoyablement censurés au Japon. Le photographe fait donc des cuisses de son modèle des collines noires, et de sexe un gouffre où plonger et se perdre... pour l’éternité. 



"Chroniques de l'humoriste noir. Yoshiharu Tsuge. Le parfum du sang de la vierge éternelle."
Un article sur le génial Tsuge et son chef-d'oeuvre, l'hallucinant "La Vis", peut-être le plus grand manga underground japonais. Pour les japonisants, je mets l'article en entier.





"Les secrets de Venise" de Hikoaki Takahashi.
J'adore ces séduisantes filles masquées. 




"Le travestisme est un penchant anormal" 
Le titre est bien entendu ironique puisque les "gayboys" font partie de la vie du Tokyo underground depuis la fin des années soixante.



"Livre d'art noir" 
"Veuillez soumettre votre candidature pour le carnet noir"
Il s'agit apparemment d'un concours, et le gagnant dont les jolis dessins sont reproduits ici est un certain "Genichiro Nakamura, ville d'Itoigawa, préfecture de Niigata".



"Collection de publicités de la période Taisho"
Cette époque s'étend du 30 juillet 1912 au 25 décembre 1926 et est considérée comme un moment de libération artistique mais aussi sexuelle où les intellectuels japonais se passionnnent pour les avant-gardes occidentales. Le mouvement "eroguro" émerge à cette époque avec les premières nouvelles de Tanizaki et les romans d'Edogawa Ranpo.




"Poupée d'amour"
Pour terminer la revue, de  l'érotisme, en couleur cette fois, avec cette jeune fille s'amusant avec un mannequin !