On connait peu le travail des illustrateurs japonais, surtout en dehors du manga. Ainsi Minaru Nagao dont j’ai acheté par hasard deux livres au fabuleux Village Vanguard (Exciting Book Store), le bazar pop de Shimokitazawa: « Basara Ningen » et « Kakumeiya: Onna to Kakumei to Yokubou », publiés en 1969.
« Basara Ningen », est une « Illustory », terme inventé par Nagao et que l’on peut rapprocher du roman graphique même s’il ne s’agit pas à proprement parler de bande dessinée, mais d’un récit où texte et dessin sont mêlés dans un style psychédélique.
Dès la première page, Miss Basara raconte : « J'ai sorti mon chameau adoré du parking de la résidence et je suis partie pour la fête de ce soir. Les femelles sont dociles, mais les mâles sont turbulents lorsqu’ils en chaleur. Je lui ai donné une tape sur le derrière pour le presser. « Moi aussi, je suis en chaleur ! » J'ai continué à le taper, accélérant jusqu'à 20 kilomètres par heure. »
Il s’agit de l'aveu de Nagao de dessiner le Shinjuku de cette fin des années 60 comme un film. Les lecteurs de ce blog savent que c’est l’un de mes sujets préférés, et que le quartier fut en son temps l’une des plus incroyables concentration d’artistes de toutes les disciplines, rivalisant avec New York et Londres.
En bichromie rouge et verte, les illustrations de Nagao sont aussi drôles et poétiques que celles d’Aquirax Uno, avec un dessin plus nerveux, plus humoristique aussi, produisant une vraie euphorie chez le lecteur.
Dans la vie folle du Shinjuku de cette époque, les identités sexuelles sont déjà fluides à l’image du film "Les Funérailles des roses" de Matsumoto.
Les aventures de Miss Basara sont délicieusement érotiques et fantaisistes. Avec son amant, elle s’amuse à échanger leurs sexe par une sorte d’opération de Frankenstein, ce qui leur procure un plaisir illimité.
Basara fréquente les dessinateurs, les futen (hippies), les théâtres d’avant-garde, les clubs de jazz, les gay boys et les bars à lesbiennes, et pratique l’amour libre sur des voiliers. La pratique du dessin de mode permet à Nagao de restituer de façon documentaire l’allure de la jeunesse libertaire de Shinjuku.
« Kakumeiya: Onna to Kakumei to Yokubou » ou « Révolutionnaire : Femmes, révolution et désir » est le fruit des voyages de sa jeunesse.
Son héros est un ancien membre révolutionnaire de la Fédération étudiante du Japon, qui poursuit des activités de guérilla en Amérique latine.
Il traverse le Mexique, le Pérou, Cuba, le Brésil… il a des aventures avec différentes femmes se réclamant de la révolution, dont une séduisante américaine nommée curieusement Marinche. J’apprends qu’il s'agit de la première œuvre japonaise rendant hommage à Guevara.
Les illustrations, toujours en monochrome rouge et vert, si elles conservent un style « pop révolutionnaire », sont moins psychédéliques et plus documentaires que celles de « Basara ». Certaines pages sont très audacieuses, usant de trames et de hachures, rappelant « Elégie en rouge » de Seiichi Hayashi le manga culte de la même époque.
L’insouciance et l’hédonisme laissent place à la lutte armée et aux guérilleros, Nagao incluant ses propres photos dans les pays que traverse son héros.
On espère évidemment lire un jour une traduction française des chefs-d’ œuvres de Minoru Nagao.
Voici une petite biographie de cet illustrateur-voyageur, recomposée à partir de son site ici
Minoru Nagao (1929-2016) était peintre, concepteur de livres, illustrateur et directeur artistique. Après avoir obtenu son diplôme de l'Institut des arts et métiers de l'Université Waseda, Nagao quitte son emploi de décorateur de théâtre et se lancé à l'âge de 23 ans dans un voyage autour du monde, sans un sou en poche, en Amérique du Sud et en Europe. « Parcourir le monde sans argent, dessiner, tout a commencé par un voyage cinématographique. » déclare-t-il. Il appareille sur le port Yokohama et fête son 24e anniversaire en mer, à Hawaï. Sa première escale fut Los Angeles, puis il traverse le Mexique, le Panama et la Colombie avant d'arriver à São Paulo, au Brésil, en 1954.
Il commence à gagner sa vie en peignant et en vendant des tableaux, notamment des affiches de cinéma et des œuvres destinées aux restaurants. Avec l'argent qu'il économise, il voyage en Europe en 1955. Gagnant sa vie dans chaque pays, il traverse la Suisse et le Portugal, puis l'Italie et la France, avant de visiter l'Égypte, le Liban, Ceylan, le Vietnam, les Philippines, Hong Kong et d'autres pays avant de retourner au Japon en 1956. De retour au Japon, il commence à illustrer des romans. « Aka-chan » (un roman-feuilleton de Nagai Rokusuke, Aoshima Yukio et Maeda Takehiko) débute sa publication dans Asahi Graph, avec de grands dessins sur double page. Cette œuvre est la première à utiliser le terme anglais « illustration ». C’est un mot nouveau à l'époque, et il devient la première personne au Japon à porter le titre d'illustrateur.
Il travaille à temps partiel pour une entreprise de vêtements, enseigne dans une école de couture, illustre des romans et concevait des couvertures de livres. On dit de lui qu'il est comme un marchand de fruits et légumes. Outre les romans, il illustre de nombreux livres pour enfants. Graphiste de talent, il conçoit et met en page les ouvrages, créant ainsi les couvertures de plus d'un millier de livres. Ses propres ouvrages, qu’il illustre, sont composés de textes spirituels et d’haïkus.
Il laisse derrière lui une œuvre considérable, comprenant des peintures de paysages lors de ses voyages, des croquis rapides d'instants fugaces, des illustrations de mode, des maquettes de disques et de CD, ainsi que des cartes postales qu'il réalisait souvent à titre privé. Ces œuvres conservent toute leur vitalité et suscitent encore aujourd'hui une impression de fraîcheur, voire de surprise.
« Depuis que j’ai été sauvé par les effets de “mon premier voyage autour du monde sans argent après la guerre”, j’ai vécu au jour le jour jusqu’à mes 83 ans. L’âge est-il un obstacle ? Non, il est même plutôt utile. Quand je me heurte à un mur, je n’abandonne pas : je tourne à gauche ou à droite et j’avance. »
Nagao illustra aussi les aventures de Sherlock Holmes voir ici






















