mercredi 1 avril 2026

Dollhouse (2025) de Shinobu Yaguchi


La poupée sanglante japonaise


Dollhouse de  Shinobu Yaguchi (dont la comédie Waterboys en 2001 avait connu un certain succès) est un bon film de J-horror, empruntant beaucoup de ses effets à Dark Water d’Hideo nakata, l’enjeu étant d’empêcher la possession d’une fillette par un spectre ayant trouvé refuge dans le corps d’une poupée. 


L’héroïne dont la fille est morte à l’âge de cinq ans, trouve un moment de consolation avec une poupée achetée sur une brocante qu’elle coiffe et habille comme la disparue. Apprenant qu’elle est à nouveau enceinte, elle perd tout intérêt pour le simulacre qui se retrouve remisé dans un placard. La seconde fille, quelques années plus tard, découvre la poupée, mais celle-ci évidemment est furieuse d’avoir été abandonnée. 

Elle va tout faire  pour persécuter l’enfant et pousser la mère à la folie. Les parents découvrent que le jouet est en réalité hanté par le spectre d’une petite fille dont le père était fabricant de poupées.

Avec efficacité, Yaguchi tire parti de l’architecture anonyme d’une maison de banlieue, et des angoisses d’une mère ne sachant plus si la créature en face d’elle est sa fille ou la poupée hantée.



Rien de génial mais un film honnête qui aurait aussi bien pu être tourné en 2002, faisant s’insinuer l’horreur dans la vie plate d’un médecin et de son épouse, femme au foyer. L’intérêt principal est la créature elle-même entre le jouet moderne et la poupée traditionnelle. 

Cependant une question me taraude. Alors que les poupées sont un art séculaire au Japon et un accessoire commun des maisons hantées de fêtes foraines pourquoi sont-elles inexistantes dans la J-horror ? Ne parlons pas non plus de la popularité des « doll artists » japonais, inspirés par Hans Bellmer tels Simon Yotsuya, Mari Simizu ou Etsuko Miura. 



Aucune poupée iconique ne s’est glissée entre Sadako et Kayako, alors que Chucky était une star aux USA et plus proche de nous la cyborg M3GAN et la célèbre Annabelle. On peut penser à juste titre que la Aya de Dollhouse tente de s’aligner sur ces succès, bien qu'on ne voit jamais la poupée en tant que telle s'animer. Ce n'est que lorsque le spectre se révèle qu'Aya prend vie en changeant d'apparence. Dollhouse se base surtout sur la célèbre légende urbaine de Kukiko et Okiku. Elle lui emprunte son jouet hanté par une enfant morte, les rituels d’exorcisme bouddhistes et surtout les cheveux qui poussent. 



En 1918, Eikichi Suzuki, alors âgé de 17 ans et vivant à Hokkaido, acheta une poupée japonaise aux cheveux courts pour sa sœur Kikuko, âgée de 3 ans, dans une boutique de la rue commerçante Tanukikoji à Sapporo. Cette poupée, vêtu d’un kimono, et les yeux noirs et brillants, avait une coiffure de type « okappa ». Celle-ci était courante chez les poupées japonaises traditionnelles, avec une courte frange sur le front et les cheveux s’arrêtant à hauteur de la mâchoire. La poupée était le sosie de la petite fille. L'enfant aimait tellement sa nouvelle poupée qu'elle la nomma Okiku, anagramme de son prénom, et l'emmenait partout avec elle, dormant même avec elle dans son lit. Malheureusement, la fillette tomba malade et décéda subitement l'année suivante. Pour que Kikuko ne soit pas seule parmi les morts, la famille conserva la poupée au sein de l'autel familial, à côté de l’urne contenant les cendres de l’enfant. 

la poupée Okiku au temple Mannenji


Chaque jour, les membres de la famille priaient devant l'autel à la mémoire de leur chère Kikuko. Peu à peu, ils remarquèrent quelque chose d'étrange : les cheveux d’Okiku poussaient. Plus étrange encore, les lèvres de la poupée s’étiraient pour former un sourire. Aucun doute, la poupée était possédée par l'esprit de la fillette. Des années plus tard, en 1938, la famille devant déménager, le père de Kikuko confia la poupée Okiku au sanctuaire Mannenji. La poupée est toujours conservée au temple d'Hokkaido et les prêtres continuèrent de lui couper les cheveux tous les ans afin qu'ils ne dépassent jamais ses genoux.





lundi 23 mars 2026

Shin Taga, cauchemars gravés sur cuivre



Je tiens ce blog pour rêver, et peut-être vous faire rêver. Ce mois-ci le passeur de rêves, et bien sûr de cauchemars se nomme Shin Taga.

L’artiste est un mystère, sa biographie étant presque vide. A peine savons-nous, sur sa fiche du Wikipedia japonais qu’il est né le 14 décembre 1946, et vit à Ichikawa, dans la préfecture de Chiba. Comme bien des créateurs japonais, son art est toute sa vie. Illustrateur, il est surtout un graveur sur cuivre, et devint populaire grâce aux couvertures d’une collection de poche, « Le Monde d’Edogawa Ranpo ». Au Japon, son art est donc indissociable des noirs récits du maître de l’eroguro. Shin Taga n’illustre pas les récits mais les interprète, avec un trait fin et chimérique rappelant les créatures hybrides d’Hans Bellmer. Accouplements de plantes vénéneuses, anges jumeaux décomposés, anatomies hallucinées où vulves et phallus se mélangent. Shin Taga est un maître du surréalisme japonais. 






Il est aussi un maître de cet art suranné des ex-libris, ces illustrations que le lecteur collait sur ses livres pour signifier qu’ils lui appartenaient. Ceux de Shin Taga sont des petites vignettes à l’humour léger et  ésotérique, comme un bordel onirique de la « belle époque » ou les phénomènes d’un cirque érotique.








L’esthétique « fin de siècle » est une grande influence pour de Taga dont certaines gravures peuvent rappeler le démoniaque Félicien Rops. On rêve d’une édition des Fleurs du mal illustrée par Shin Taga. 


















Des influences indoues 





L’une des obsessions de Shin Taga est les poissons, ce qui fait penser à la passion des Japonais pour Lovecraft et les créatures amphibies du Cauchemar d’Innsmouth. Accouplements contrenatures de poissons humanoïdes, poissons sphynx, poisson bus, poisson phallique chevauché par une nymphe, poisson attablé devant une assiette de petits êtres humains. L’imagination aquatique de Shin Taga semble sans limite. 










En 2020,, Lors d’une exposition consacrée à ses gravures de poissons, à la Galerie Yart à Tokyo, Shin Taga écrivait :

« En 2018, je suis retourné en Inde pour la première fois en quarante ans. Le Gange à Varanasi était toujours aussi pollué, mais le guide se vantait de son amélioration. Il expliquait qu'aujourd'hui, même sans argent pour le bois, on vous incinérerait et on dispersait vos cendres. Autrefois, les noyés se transformaient en poissons, puis en humains, et le cycle des réincarnations se poursuivait sans fin. Cette série de poissons, créée en 1978, exprime cette réalité (qui m'a profondément choqué) avec un humour noir. Les âmes résident dans les poissons, les animaux et les oiseaux, et s'entremêlent à celles des humains, subissant des transformations. J'espère qu'à travers cette œuvre, vous méditerez sur la vie et la mort, qui semblent être l'œuvre de la volonté divine.»