mardi 13 octobre 2026

Mon démon talisman : Tsuno Daishi, le Grand Maître cornu



L’an dernier, j’ai acheté ce pin’s chez un bouquiniste de Nakano Broadway spécialisé dans l’ésotérisme. Comment résister à ce démon rouge et cornu au sourire jovial ?

Depuis, avec le pin’s du bar Le Temps (désormais introuvable), c’est l’un de mes bijoux favoris. 



Mais d’où vient ce diable japonais ?

Il s’agit bien d’un démon mais d’un démon anti-démons. J’en ai retrouvé récemment la trace dans « Les cent oracles de Ganzan Daishi, expliqués en japonais », circa 1850 ; encore une merveille numérisée par l’université de Kyoto (voir ici)




Le tirage des oracles, est une pratique de divination shintô et bouddhiste, consistant à secouer une boîte hexagonale percée d’un trou jusqu’à en faire sortir une baguette numérotée, puis à recevoir un papier correspondant à ce numéro. Le livre sert ensuite à en décrypter le message. En ce sens il est un objet sacré qu’il convient de manipuler avec soin. 



Sur la page, on peut lire : « Avant d’ouvrir ce livre, purifiez votre corps, rincez-vous la bouche, lavez-vous les mains et élevez-le respectueusement trois fois au-dessus de votre tête. Ne le posez pas directement sur le tatami nu : placez-le sur un support propre ou étendez du papier dessous. »

Mais pourquoi Ganzan Daishi, alias le maître des oracles Ryôgen, incarnation de Nyoirin Kannon voit-il notre démon apparaître dans un miroir ? 



En ce temps-là, vers 984, une épidémie ravagea le pays. Impuissant malgré ses invocations à Kannon, Ryôgen voyait le mal s’étendre. Mais soudain, dans son miroir, apparut Tsuno Daishi, « le Grand Maître cornu ». En réalité, ce n’était autre que Ryôgen lui-même qui s’était métamorphosé. Pas plus effrayé que ça, il appela ses disciples et leur ordonna de dessiner rapidement Tsuno Daishi avant qu’il ne reprenne sa forme initiale. Ils imprimèrent son image et la distribuèrent au peuple. Depuis, ce démon, plus sympathique qu’effrayant, est devenu un talisman protégeant des épidémies, du malheur et des esprits maléfiques. Pour cette raison, il est considéré comme un démon anti-démons. Il connut un regain de popularité pendant l’épidémie de Covid. 

Là encore des règles sont à suivre scrupuleusement.

« Pour éviter les influences néfastes, veuillez ne pas placer l'amulette de  Tsuno Daishi,  face au nord-est. Veuillez la fixer avec de la colle ou un adhésif similaire, et ne l'abîmez pas avec des punaises ou des clous. »



Ryôgen était par ailleurs un amateur de métamorphoses. Lui dont la beauté était légendaire portait parfois un masque de démon repoussant pour décourager les belles dames de la cour. Rien d’étonnant alors à ce que son incarnation diabolique possède une physionomie farceuse.

Tsuno Daishi est encore honoré dans bien des temples tel celui du temple Jindaiji, dans l’arrondissement de Chôfu à Tokyo, où se trouve cette belle sculpture. 



Source ici



vendredi 9 octobre 2026

Daisensenjiga Kedarana yo sa




En parcourant (j’allais écrire feuilletant) la page Instagram japaneseavantgardebooks, je découvre ce numéro de Playboy Custom de juillet 1969, avec ce très beau portrait de la chanteuse d’acid-folk Carmen Maki (chez les disquaires japonais, prononcez « Kaloumen maki »). 

Intrigué par le texte, je demande une traduction à Gemini. 

Il s’agit d’une chanson écrite par rien moins que le dramaturge Shûji Terayama, que je reproduis ici


Daisensenjiga Kedarana yo sa


Paroles : Shûji Terayama

Musique : Jujiro Tanaka


J'ai essayé de prier,

J'ai aussi essayé de ne pas prier,

Mais quand je me sens triste, j'essaie de prononcer des mots dont personne ne connaît le sens.

Une formule magique contre le malheur,

Un sortilège pour les moments difficiles,

Et une gymnastique de la bouche pour oublier les choses douloureuses.

Je ne veux pas d'une étrange logique comme celle-ci.

Ce que je disais souvent, c'était : « Daisensenjiga Kedarana yo sa ».

De la langue de quel pays s'agit-il ? Je l'ignore.

Dai-sen-sen-ji-ga-ke-da-ra-na-yo-sa.

Quand vous vous sentez seul, essayez de le dire.

C'est une formule magique pour les personnes solitaires.

Un sortilège pour oublier les souvenirs d'une personne dont on est séparé.

« Daisensenjiga Kedarana yo sa »

« Daisensenjiga Kedarana yo sa »

Si on le lit à l'envers,

Cela devient une chanson que cette personne m'a apprise :

« Si ce n'est qu'un adieu, alors c'est la vie »

« Si ce n'est qu'un adieu, alors c'est la vie »

« La vie n'est faite que d'adieux »


Et pour l’écouter



Carmen le chante elle-même, ce titre étrange « Daisensenjiga Kedarana yo sa » est en fait la prononciation à l’envers de « Sayonara dake ga jinsei da », qui veut donc dire « La vie n'est faite que d'adieux. » Le vers est emprunté à l'écrivain Masuji Ibuse qui l’avait lui-même tiré d'un poème chinois de Yu Wuling, datant de la dynastie Tang et appelé « Kan-shu » (Invitation à boire). (merci Gemini)

« La vie n'est faite que d'adieux »

Peut-on imaginer plus mélancolique ?

La chanson est extraite du premier album de Carmen, et son plus célèbre : Poems in the Midnight ('Til the Candle Goes Out).



Avec ses yeux vagues et ses cheveux châtains, Carmen Maki a représenté l’image même de la chanteuse folk vaporeuse de la fin des années soixante. Elle est ensuite passée à une musique plus agressive avec son groupe Blues Creation.

La pochette envoûtante nous plonge dans l’ambiance douce mais crépusculaire de la chanteuse, avec cette voix séraphique, comme en apesanteur.



Il faudra un jour que je parle des pochettes japonaises, qui sont parmi les plus belles du monde. 

Asakawa Maki (l’autre Maki) avec ses clichés ténébreux, au grain fourmillant, a l’air de sortir directement des photos de Daido Moriyama.



Morita Douji a une esthétique bizarre, hyperréaliste, proche de la SF qui nous inciterai à penser qu’elle est une créature artificielle, venue d’une autre galaxie (ce qui est probablement la vérité).



Plus tard, dans les années 80, Momoko Kikuchi, idolu synth-pop, se baigne dans des mers irréelles qui s’accordent parfaitement à ses sonorités électroniques.



Sinon, revenons aux paroles de « Daisensenjiga Kedarana yo sa ».

La vie est faite d’adieux

Cela froisse le cœur n’est-ce pas ?



L’album entier de Carmen Maki



mercredi 7 octobre 2026

Rina Yoshioka et la littérature surnaturelle de l’ère Shôwa



Comme vous le savez, Rina Yoshioka est mon artiste vivante préférée. Elle peint tout simplement ce Japon chaleureux et malicieux (plein de malice érotique également) que j’essaye de retrouver lors de mes voyages. Je ne pourrais pas visiter son exposition qui se tient en novembre mais j’ai adoré son affiche où l’on retrouve tout son humour et sa tendresse pour le petit peuple de Tokyo avec ses gentilles adolescentes et ces vieux messieurs aussi drôles et bienveillants que des chats.


Mais laissons Rina nous parler du monde des mini-livres avec ce texte écrit spécialement pour « Jours étranges à Tokyo ».

« Le thème de cette exposition personnelle est le « livre ». Les œuvres que j'ai peintes pour cette occasion, y compris l'illustration du visuel principal utilisé pour l'annonce, représentent des paysages où se trouve un « livre » ou un « magazine ». J'ai ensuite reproduit le livre que lit le personnage de chaque tableau sur une mini-toile au format carte postale.

La jeune fille et le monsieur sur l'illustration du visuel principal sont des personnes de notre époque contemporaine, en 2026. Le décor est un teishoku-ya (un restaurant de quartier traditionnel japonais servant des menus fixes). Même à notre époque, il reste encore un petit nombre de ces restaurants typiques au charme d'antan.

Le livre que lit la jeune fille fait partie d'une série de livres d'occultisme pour enfants, publiés au Japon lors du boom du paranormal dans les années 1970. Parmi les thèmes comme les « objets volants non identifiés », les « pouvoirs psychiques » ou les « yokai », elle est en train de lire un ouvrage intitulé « Le mystère des soucoupes volantes ». Près d'elle, on aperçoit aussi un livre intitulé « « Le grand livre des phénomènes ultra-mystérieux »», qui rassemble des histoires de fantômes.

Alors qu'aujourd'hui la plupart des gens ont les yeux rivés sur leur smartphone et que plus personne ne lit, cette jeune fille dévore un livre d'occultisme de l'ère Showa, même pendant son repas. Elle est totalement absorbée par le plaisir de la lecture. Le monsieur à côté d'elle la regarde avec surprise et joie. En effet, il ressent une grande nostalgie en voyant une lycéenne d'aujourd'hui plongée dans les mêmes livres d'occultisme de l'époque Showa qui le passionnaient tant lorsqu'il était enfant. C'est l'instant précis où un homme mûr et une lycéenne, qui n'auraient normalement aucun point commun, se retrouvent connectés grâce à un « livre ». »



Présentation officielle de l’exposition

Cette année, mon exposition personnelle à la librairie Kastori Shobo a pour thème le « livre ». J'avais très envie de proposer une exposition sur ce thème dans un lieu qui est lui-même une librairie.

Avant l'apparition des smartphones, il était tout à fait normal de croiser des gens en train de lire dans le train ou dans les cafés, alors qu'aujourd'hui, presque tout le monde regarde un écran. Je fais d'ailleurs partie de ces personnes qui lisent moins qu'avant et qui ne pourraient plus vivre sans leur smartphone. C'est précisément pour cela que l'objet « livre » m'est devenu si précieux et cher au cœur. Aimant le livre en tant qu'objet physique, j'ai voulu exprimer toute sa beauté à travers cette exposition.

Les peintures encadrées représentent des scènes de vie mettant en scène divers ouvrages. Les livres peints au sein de ces œuvres sont ensuite matérialisés sur de mini-toiles, donnant l'impression que les livres s'échappent des tableaux pour apparaître dans la réalité. J'espère que vous apprécierez cet univers de « mini-livres » sur mini-toiles.

« Mini Hon no Sekai-ten » (ミニ本の世界展 — L'exposition du monde des mini-livres), elle se tiendra à la célèbre librairie spécialisée Kastori Shobo située à Tokyo, dans le quartier de Yoshiwara (Taito-ku)

« Kastori Shobo est l'unique librairie du Japon spécialisée dans l'histoire des quartiers de plaisirs (Yuwaku). C'est précisément au sein de cet espace empreint de souvenirs et d'une douce mélancolie que l'atmosphère peinte par Rina Yoshioka entre en parfaite résonance pour toucher le cœur des visiteurs.

Découvrez le monde fascinant des « mini-livres », un univers chaleureux, empreint de nostalgie et revivant avec intensité sur de minuscules canevas. Que vous soyez amoureux des livres, désireux de vous plonger dans l'ambiance nocturne de l'ère Showa, ou curieux de découvrir le nouveau défi artistique de Rina Yoshioka, nous vous invitons chaleureusement à venir nous rendre visite dans le quartier historique de Yoshiwara, près d'Asakusa. »

• Dates : Du 21 au 29 novembre 2026 (Fermé le mardi 24 novembre).

• Horaires : De 12h00 à 18h00 (jusqu'à 17h00 le dernier jour).

• Lieu : Librairie Kastori Shobo (1F, 3-21-14 Senzoku, Taito-ku, Tokyo)

Site : Blog officiel de Kastori Shobo.



Mes autres billets sur l'art de Rina Yoshioka ici


dimanche 4 octobre 2026

Ju-on : The Live, au théâtre avec Kayako



Cet été, j’ai commis un larcin au Golden Gai. C’était après minuit, l’heure du crime, et je suis tombé en arrêt devant une grande affiche scotchée dans un escalier. « Ju-on, The Live ». Kayako, plus sinistre que jamais, émergeant d'une flaque de sang où ses victimes sont englouties, comme une parfaite image de l’enfer. Quelle splendeur ! Calculant mes chances, proches de zéro, de dénicher cette affiche avant mon départ, je la décollais prestement et la roulais en tuyau. Ni vu ni connu. Hmm… pas si sûr.

« - Franchement, tu te plains, mais tu fais tout pour te retrouver hanté.

- Je sais bien mais comment résister ?! »

C’est quoi d’ailleurs ce « Ju-on : The Live ? »

Après les Direct to Video, les films, les adaptations américaines, télévisées et les « battles » avec Sadako, Kayako Saeki et le petit Toshio ont donc brûlé les planches en 2023, l’affiche dérobée étant celle de sa reprise cette année. La pièce n’adapte pas les films mais, de judicieuse façon, les deux premiers DTV, renommés en Europe The Curse. 

C’est donc le meurtre de Kayako et son fils, et leur retour spectral, qui sont relatés dans un espace scénique à 360° : la scène représentant la demeure des Saeki tourne pendant la représentation, ne présentant jamais une face unique. Les spectres peuvent surgir de tous les côtés, y compris au milieu des spectateurs. 


Et bien sûr que serait un Ju-on sans le bruit de gorge de Toshio ? Celui provient de haut-parleurs dissimulés autour et au-dessus des fauteuils, faisant craindre que l’enfant à la peau bleutée ne surgisse derrière vous.

« Kayako est apparu juste devant moi, et j'ai croisé le regard de Toshio sur scène, ce qui a créé une impression de réalisme incroyable. » (Tanimoto pour le site Synchronous, voir ici)


La salle est entourée d'un rideau noir, semblable à de la gaze, qui sert d'écran pour la projection d'images. 

Cependant, le plus étonnant semble la mise en scène d’actions parallèles appartenant à des époques différentes dans divers endroits de la maison. On retrouve ici les boucles et superpositions temporelles chères à Shimizu.

« Pour cette série de représentations, la salle est divisée en quatre catégories de places : le « Siège le plus terrifiant » (déjà complet), les zones « Malédiction » (Ju) et « Rancœur » (On), ainsi que la zone « Fuite » (Nige), spécialement conçue pour les personnes qui n'aiment pas l'horreur. Mikie Hara, qui interprète le rôle de Kyoko Suzuki, souligne d'ailleurs : « Je pense que l'on fait des découvertes différentes selon le siège que l'on occupe. » Il est donc fortement recommandé de renouveler l'expérience depuis plusieurs zones tout au long de la période d'exploitation. » 

(Kazuma Kubota, pour le site The Movie Walker, voir ici)


Le décor et sa scénographie ont été conçus par Hirofumi Gomi, dont je parlais dans le billet consacré aux obakeyashiki (voir ici). Autant dire que c’est un virtuose qui joue ici avec les nerfs des spectateurs.

Plus que le Grand-Guignol, le dispositif immersif rappelle le kabuki où une passerelle partant du fond de la scène s’avançait au milieu des spectateurs, accentuant ainsi la proximité des spectateurs avec les samouraïs et fantômes. « Ju-on : The Live » est donc un retour à l’art théâtral des fantômes. 




mardi 29 septembre 2026

Le fantôme d'Oiwa hante la bibliothèque universitaire de Kyoto




La bibliothèque universitaire de Kyoto a eu la grande idée de numériser ses livres rares et d’en offrir le partage sur internet. C’est ainsi que j’ai découvert cette histoire illustrée des fantômes de Yotsuya, datant de 1834, par Tsuruya Nanboku et illustré par Shunbaisai Hokuei. Un véritable trésor.

Il est issu de la collection Daiso, du nom d’une importante bibliothèque de prêt de Nagoya du milieu de l’ère Edo à 1898.  Comme l’explique la notice sur le site de l’université de Kyoto « Le fait que sa collection comprenne non seulement des romans populaires, mais aussi des ouvrages dans tous les domaines du savoir, confère à Daiso une place unique parmi les libraires de l'époque. On peut affirmer que Daiso a joué un rôle plus important que les bibliothèques publiques actuelles à une époque où le peuple empruntait couramment des livres auprès de libraires. »

A sa fermeture, Daiso vendit son stock de livre à plusieurs bibliothèques. « Une partie des ouvrages acquis par l'Université impériale de Tokyo ayant été détruite par un incendie lors du grand tremblement de terre de Kantô en 1923, la bibliothèque de l'Université de Kyoto possède aujourd'hui la plus importante collection de livres Daiso: 3 667 titres, soit 13 081 volumes. »

(voir ici pour l’histoire de la collection Daiso)


Le titre original est 絵本いろは假名四谷怪談 ou « L'histoire des fantômes de Yotsuya en Irohagana, version illustrée », ce qui signifie que le texte a été transcrit en kana pour le rendre plus accessible. Il était donc destiné à des lecteurs populaires, mais peut-être aussi aux troupes kabuki s’inspirant de ses illustrationd pour les costumes et le maquillage d’Oiwa dont le visage est très détaillé.

Spécialisé dans les représentations d’acteurs de kabuki, Shunbaisai Hokuei a rendu Oiwa autant effrayante que pathétique. L’usure du papier et ses taches, comme un écho à la défiguration d’Oiwa, rendent l’objet encore plus mystérieux, comme un véritable parchemin magique, extirpé des marais, et qui aurait le pouvoir d’invoquer la triste dame de Yotsuya. 












Pour le consulter dans son intégralité, voir ici


Et puisque nous parlons une fois de plus de notre chère Oiwa-san, en faisant des recherches sur le livre, je suis tombé sur ce site  passionnant.

A consulter ici


Commentaires d’un amateur de kabuki

« Il s'agit du « site de recherche sur les arts du spectacle traditionnels » du critique Yoshinosuke Yamamoto, consacré à l'exploration du « cœur du Japon et de l'esprit de l'art » sous différents angles à travers des arts du spectacle traditionnels tels que le Kabuki et le Bunraku. »

« Une interprétation possible de « Yotsuya Kaidan » est que « le monde des 47 rōnin » est fait de faux-semblants issus du code des samouraïs, où la logique de la loyauté et de la vengeance est imposée à Iemon. Ce dernier se rebelle contre cette logique et tente de vivre librement, mais finit par être tué par ce monde d'illusions. Dans ce cas, le fantôme d'Oiwa peut être vu comme une force opposée qui impose la logique de la loyauté à son mari. Afin de créer la terrifiante Oiwa dans une pièce de théâtre fantastique, Iemon, objet de son esprit vengeur, devait également être dépeint comme un personnage à part entière. La transformation d'Iemon en un « vilain misérable » est probablement due à cette conception. »


L’auteur donne ensuite d’intéressant éclairages sur la légende d’Oiwa

« Oiwa était la fille de Tamiya Matazaemon, un connétable de l'avant-garde du Shogun. Atteinte de variole, elle avait le visage défiguré. Elle était mariée à Iemon, un rônin de la province de Settsu. Un yoriki (officier de police) nommé Ito Kihei tenta d'imposer sa maîtresse, Ohana, à Iemon. Ce dernier, de connivence avec Kihei et d'autres, tourmenta cruellement Oiwa, la répudia et la chassa de la maison. On ignore ce qu'il advint d'Oiwa après sa folie, mais bientôt d'étranges phénomènes commencèrent à se produire autour d'Iemon, et l'on raconte que tous les protagonistes périrent. Oiwa n'apparaît pas comme un fantôme dans ce récit. Cependant, il était clair pour tous que l'incident était dû à son esprit vengeur. C'est l'histoire contée dans le « Yotsuya Zatsudanshu » (Recueil de contes divers de Yotsuya).

L'important ici est qu'Oiwa peut être perçue comme une sorte d'esprit local protégeant la terre défrichée par ses ancêtres. La légende d'Oiwa raconte l'histoire de la fille d'un agent de police, spoliée de ses terres par les manœuvres d'un officier et maudite par ressentiment. J'imagine qu'avec le développement rapide des terres au début de l'époque d'Edo et les tensions qui en résultèrent entre les habitants d'origine et les nouveaux arrivants, l'esprit d'Oiwa s'est associé à la terre d'Edo et fut craint par ses habitants. L'essentiel est qu'Oiwa est liée à l'image indigène d'Edo. »

L’intégrale du texte ici

mercredi 23 septembre 2026

Tokyo des maléfices


La veille de son départ…

Il a laissé son reflet dans le miroir obscur d’une librairie de Jimbocho.



Il a salué une dernière fois Inari au sanctuaire d’Hanazono.




Au cœur de la nuit, il a croisé la plus belle rose de Nichome, avec sa mantille gitane et son collier de médailles, et, dans ses yeux cernés de rouge, ce n’était plus seulement Tokyo mais une Andalousie sanglante et ténébreuse. 
« Nous nous retrouverons ici même, l'an prochain, l’année du feu ! »

 

lundi 21 septembre 2026

L'hôpital japonais et ses fantômes



Un de mes grands plaisirs au Japon est de parcourir les Obakeyashiki ou « attraction de maison hantée ». J’ai plusieurs fois visité celle du parc d’attraction d’Asakusa, artisanale et typique avec ces étudiants interprétant les monstres (un des plus bizarres arubaito qui soit) ; celle des studios de la Toei à Kyoto, sublime et traditionnelle ;  à la Tokyo Tower, j'ai progressé dans les décors jaunâtre de l’antre d’un tueur en série. L’an dernier, j’ai visité celle, géniale, scénarisée par la star du genre Hirofumi Gomi au Tokyo Dome : Onryou Zashiki (La demeure de l'esprit vengeur) où une femme assassinée par son fiancé était enterrée sous la maison que nous parcourions pieds nus. En travaillant le caractère immersif des expos au musée du Quai Branly, je dois avouer que le métier qui me fait plus rêver n’est pas cinéaste mais « créateur d’attractions de maisons hantées ».



Je suis retourné cet été à la Tokyo Tower pour Senritsu Meikyu: Mei – Kaii Kakusei / Sadako Tokubetsu Chousa : Le Labyrinthe de la Terreur : Obscurité – L'Éveil des Phénomènes Surnaturels / L'Enquête Spéciale Sadako . Cette attraction est la version VR d’une des plus célèbres Obakeyashiki : le Labyrinthe de la Terreur du parc Fuji-Q Highland. Située dans un hôpital peuplée d’expériences monstrueuses sur des êtres humains, elle durait entre quarante et cinquante minutes, ce qui est extrêmement long et terrorisant pour une Obakeyashiki qui se traverse en général en 15 minutes. La version VR est d’une durée de 30 minutes ce qui est un bon compromis. A noter que Takashi Shimizu a adapté Labyrinthe de la terreur, dans un long métrage en relief (mais avec anaglyphe) qui faisait moins peur que très mal à la tête. 


Même si elle n’et pas conforme à l’attraction originale, je choisissais évidement la version avec Sadako, coûtant 1000 yens de plus, et je partais explorer ce sinistre hôpital. Le casque VR sur la tête je me retrouvais devant le bâtiment, saisi par l’impression d’espace, la façade désagrégée et le ciel aux nuages sinistres. 

Sur un balcon en hauteur, une silhouette familière en robe blanche : Sadako ! Le parcours intérieur était extrêmement fluide, une main tendu permettant d’éclairer ses pas comme avec une lampe de poche. Si le visuel se rapproche quand même de celui d’un jeu vidéo, il faut très peu de temps pour avoir la sensation de déambuler dans un véritable espace, alors qu’en réalité on circule dans une grande pièce vide. Couloirs, salles d’opérations, chambres, ascenseur pour monter d’un étage, tout s’enchaîne avec réalisme.



L’autre impression de réel concerne évidemment les créatures que l’on croise : un enfant assis sur son lit, un pendu, un homme qui se tranche la gorge, des spectres apparaissant de face devant nous. C’est l’une des différences avec les Obakeyashiki en live interprétés par des acteurs. Ceux-ci apparaissent généralement derrière nous, en biais, fugacement, ou derrière des vitres pour ne pas risquer une réaction violente et spontanée des visiteurs. C’est à mon sens l’une des raisons pour lesquelles les Obakeyashiki virtuelles vont se développer. 



Et Sadako dans tout ça ? Même si je n'ai pas très bien compris ce qu'elle faisait dans cet hôpital, elle m’est apparue plusieurs fois, désarticulée, au fond d’un couloir. L’impression de croiser « réellement » ma créature chérie était délicieusement terrifiante. A la toute fin on nous invite à nous assoir sur un fauteuil roulant qui file à travers un couloir au bout duquel, nous attend Sadako ! Génial, non ?




Mais la vraie peur est venue d'une expérience bizarre que je ne parviens toujours pas à expliquer. On croise d’autres visiteurs pendant l’expérience, sous la forme d’êtres de vapeur sans visage, ce qui permet de ne pas nous heurter. A un moment deux de ces « êtres de vapeur », plutôt petits et je crois féminins ce sont approché de moi et se sont mis à hurler d’un voix stridente. Puis elles ont couru et traversé les murs de l’hôpital (rien de plus normal puisque ces cloisons n’existent pas). Trois fois elles ont reproduit ce manège, me retrouvant à chaque fois, et il m’a semblé comprendre dans leurs cris quelque chose comme « No sound ! No sound ». J’ai alors pensé qu’elles étaient elle aussi des créatures virtuelles, faisant partie de l’attraction. Tendant le bras, j’ai pourtant rencontré quelque chose de solide, ce qui a définitivement provoqué leur fuite. 

Les agents de l’attraction n’ont pas été en mesure de m’expliquer de qui ou de quoi il s’agissait.

De vrais fantômes se seraient-ils glissé dans ce programme virtuel ? N'étais-je pas moi-même le fantôme qui les terrorisait ? Peut-être est-ce cela l'Obakeyashiki ultime.