mercredi 18 février 2026

Exit 8 de Genki Kawamura

Bienvenue dans l'enfer carrelé



J’ai posé à Google une question simple : quelle est la superficie de la gare de Shinjuku ? Eh bien j’ai trouvé celle de la gare de Nagoya (la plus grande du monde) : plus de 410 000m². Celle de la salle de spectacle Tokyo Dome : 46 755m². Celle du parc Gyoen de Shinjuku : 58 hectares. Et celle de bien d’autres lieux encore. Mais je n’ai pas trouvé la superficie de la gare de Shinjuku, même pas sur sa page Wikipedia officielle. Bien sûr tous les sites s’accordent à dire qu’elle est immense avec ses 200 sorties, ses 52 quais et ses 3,5 millions de passagers par jour, dont j’ai fait bien des fois partie. Mais sa taille réelle on ne la trouve nulle part, ce qui en fait une construction aberrante, comme les villes « cyclopéenne » de Lovecraft. Une monstruosité d’horreur non-euclidienne.



Mes déambulations dans cet enfer carrelé, m’ont permis de me forger un petit guide de survie que je communique à tous les amis qui se rendent à Tokyo pour la première fois. La gare de Shinjuku n’a rien à voir avec les grandes gares parisiennes, même Chatelet, Gare du nord ou Montparnasse, où l’on parvient tout de même à retrouver son chemin. Il faut être scrupuleux, ne pas foncer n’importe comment (surtout si l’on a un rendez-vous), et regarder attentivement les panneaux. TRES attentivement, sous peine de confondre « South Exit » avec « New South Exit » et se retrouver dans une gare routière souterraine. Pareil pour « New East Exit » qui ne vous conduira pas du tout à Kabukicho. 



Parfois, même en suivant scrupuleusement les panneaux, pendant de longues minutes, ceux-ci disparaissent brutalement, à l’entrée par exemple d’une galerie commerciale, ce qui nous fait plonger dans un vide quasi métaphysique. Ne pas paniquer, respirer profondément et retourner sur ses pas pour retrouver le panneau qui nous a échappé. Une de mes premières erreurs avait été de penser qu’en empruntant n’importe quelle sortie, pour échapper à la claustrophobie, je parviendrai à retrouver mon chemin. Funeste erreur car on risque de débarquer dans une zone inconnue du quartier, parfois très loin de notre destination. Il faut donc à tout prix rester dans la gare, et atteindre la bonne sortie, même si cela implique de passer éternellement par les mêmes couloirs, et emprunter sans fin les mêmes escalators. 



Le labyrinthe est si complexe qu’il ne sert à rien de demander son chemin, car il n’est pas sûr que les usagers japonais, qui font chaque jour le même parcours, en sachent plus long que vous.

Mais une fois qu’on a réussi à atteindre la sortie désirée, c’est une telle fierté et une telle joie qu’on est prêt vaillamment, en récompense, à vider quelques bières au Golden Gai, en s’imaginant qu’on est enfin devenu Tokyoïte. 



Ces sensations je les ai retrouvées dans Exit 8 de Genki Kawamura, le film d’horreur qui se devait d’être fait sur le métro de Tokyo. Je ne suis pas sûr qu’il se déroule à Shinjuku Station mais qu’importe. Le couloir en coude que ne cesse d’arpenter le héros, est une parfaite miniature du labyrinthe de la gare. Ayant manqué la « sortie 8 », le personnage passe devant le panneau de la « sortie 0 » (qui ne peut exister). L’empruntant tout de même, il se retrouve exactement dans le même couloir, et à nouveau face au panneau de la « sortie 0 ». 

Est-il coincé dans la boucle de la « sortie 0 » ? Pas tout à fait car de minuscule anomalies apparaissent sur les affiches ou les murs. S’il les repère, il doit rebrousser chemin, et monte à chaque fois d’un niveau, atteignant la « sortie 1 », puis « 2 », puis « 3 ». Mais s’il en rate une, il revient à zéro, c’est-à-dire la « sortie 0 », et il doit tout recommencer, et déjouer de nouveaux pièges. De façon perverse certains couloirs ne comportent aucune anomalie, ce qui lui permet de monter d’un niveau. Mais comment être sûr qu’un détail ne lui a pas échappé ? L’un des plus sournois est le « 8 » d’un panneau fixé au plafond, écrit la tête en bas. Ce 8 est le signe de l’infini, et raccorde avec l’affiche d’une exposition Escher, le peintre des escaliers se raccordant à l’infini, confondant le bas et le haut, la montée et la descente. 



Il lui arrive aussi de croiser d’autres égarés comme lui, par exemple un salarymen au sourire crispé, qui semblent à peine le voir, à moins qu’il ne s’agisse de spectres, d’émanations de sa culpabilité. Car le labyrinthe est évidemment mental, né de l’hésitation du personnage sur une décision cruciale. Et que dire de ces rats mutants qui grouillent derrière les murs carrelés ? 



Fruits d’une expérience ratée ? Mélange d’humains et d’animaux piégés dans ces couloirs sans fin. Exit 8 pousse à l’extrême le principe de la série B pouvant faire tenir un film entier dans un couloir de quelques dizaines de mètres. Et bien sûr le spectateur ne cesse lui-même de scruter les détails, de tenter de saisir les « anomalies ». 



En ce sens « Exit 8 » est un parfait entraînement pour affronter la véritable gare de Tokyo. 


lundi 9 février 2026

Akiyoshi Ran, le pays des plaisirs oniriques



Akiyoshi Ran est né en 1922 à Séoul pendant l’occupation japonaise, et mort en 1982. Jeune  artiste prometteur, il se retire en Chine après la défaite du Japon et gagne sa vie comme illustrateur, fournissant peintures à l’huile, gouaches et dessins pour des magazines érotiques spécialisés dans le SM, tels que Kitan Club et Utamaro, des années cinquante aux années soixante-dix. 



Sa vie est très peu connue mais, de son vivant, jamais son travail ne fut exposé ni rassemblé en recueil.  Si le terme d’érotisme SM évoque pour nous, occidentaux, un monde de combinaisons latex, de cuir et de fouet, ou pour le versant japonais de femmes en kimono ligotées, l’iconographie d’Akiyoshi Ran en est fort éloignée.



Chez lui on trouve des châteaux délirants taillés dans le granit, des visages formées dans la roche de paysages hallucinés, des forets de plantes vénéneuses. On trouve surtout des femmes oiseaux, des femmes plantes, des femmes contrebasses. Si la femme est chez lui, sans doute, une « domina », c’est plus par la pratiques des sciences occultes que par le sadisme. Cet autodidacte va puiser son inspiration dans les peintures occidentales : scènes infernales de Jerome Bosch, paysages lunaires et désertiques de Max Ernst, chevaux décomposés de Dali, mais surtout magiciennes de Leonor Fini qui me semble la première source de son imaginaire féminin. Nul sentiment que l’artiste ne cherche à emprisonner et maltraiter la femme par son trait, bien au contraire il l’approche avec délicatesse comme une déesse. Si, SM oblige, il représente des tortures, celles-ci ont lieu dans des enfers inspirés de Bosch, et ne sont pas l'oeuvre des hommes mais d'étranges démons semblant assemblés avec des squelettes d'oiseaux. 

Fin connaisseur du surréalisme, le mythique éditeur et traducteur Shibusawa Tatsuhiko loua son travail comme « l'expression intense de ses propres rêves ». Les recueils édités bien après sa mort, portent les beaux titres japonais de « Le pays des plaisirs oniriques », « Visions du monde primordial lointain », ou « Fantaisie et Eros ».


Sacra Femina








Les chimères






 

 Le jardin des délices

 


 Démons burlesques et pervers












L'encre des rêves













Les montagnes hallucinées









Une semaine de bonté










La page Instagram consacrée à Akiyoshi Ran et tenue par sa petite fille ici   

On peut y voir son autoportrait




 Quelques influences

(réelles ou supposées) 

 Max Ernst

L'Europe après la pluie (1941)

La tentation de Saint Antoine (1945)

Jérôme Bosch

Le Jardin des Délices (1490-1500)

 Félix Labisse

La femme avec un couteau (1970)

Le colloque de Loudun (1975)

Leonor Fini 

Costume pour le Bal de La Nuit du Pré Catelan, Paris, juin 1946 

Portrait de madame Hasellter (1942)

Costume pour le Bal Oriental (1951)

L'Homme aux chouettes (1945)



Dorothea Tanning

The Magic Flower Game (1941)

Arizona Landscape (1943)