vendredi 16 octobre 2026

Underground de Suehiro Maruo (1) : mode d’emploi

 


Maruo est un maître du collage, et du montage de références graphiques et culturelles. Underground (Ann gura, 2021-2023), son dernier livre paru en France, retrace le destin tragique d’une jeune comédienne (affligée de strabisme !) et d’un aspirant mangaka dans la fournaise du mai 68 japonais (qui s’est déroulé en 1969). C’est une vision anamorphosée de sa propre jeunesse, décalée dans le temps puisque c’est lors de la décennie suivante que le jeune provincial monte à Tokyo, et est publié dans la revue de manga « angura » Garo.

Je sors mes 33t d’acid-folk nippon achetés à Recofan et Disk Union, et c’est parti, dans l'ordre de lecture !

Qui croisons-nous dès les premières planches d’Underground ?



Ayant visité l’exposition Zurbaran se tenant au Louvre, la silhouette encapuchonnée m'est immédiatement identifiable : « Saint François contemplant un crâne » (1635). L’art mystique et ténébreux du peintre espagnol, ne pouvait que résonner avec l’imaginaire de Maruo. La scène se déroule lors d'une représentation théâtrale "angura" (déformation de "undergound")



Voici notre héroïne : Sachiko.


Son prénom provient d’ « Élégie en rouge » de Seiichi Hayashi publié dans Garo en 1970-1971. Ce manga culte des années rouges raconte justement les amours malheureuses de deux jeunes animateurs pauvres à Tokyo. 



Grand admirateur du manga, le chanteur folk  Agata Morio en a tiré son premier single sous le titre « Sekishoku Elegy ». 



A écouter donc en lisant les déambulations de Sachiko et Migeru dans Shinjuku.

Les vêtements de Sachiko sont d’inspiration anglaise avec son béret, sa robe-manteau croisée Mary Saunt, cintrée à la taille, ses mocassins à boucle et ses bas à motifs de losanges. Le col marin reste quant à lui tout à fait japonais.



De Londres à Tokyo, en passant par Paris où l’adoptent Sylvie Vartan, France Gall et Françoise Hardy, toutes les jeunes filles à la mode portent cette tenue.



Au Japon, la représentante absolue de ce mouvement est la délicieuse chanteuse pop Akiko Nakamura avec ses reprises de « Blue Château » des Blue Comets et de « Un anno d’amore » de Mina. Elle aurait parfaitement pu tenir le rôle de Sachiko.



On reconnait l’allure de Migeru avec sa mèche sur l’œil et son pull à rayure. C’est celle de Kitaro l’enfant yokaï de Shigeru Mizuki (dont le prénom rime avec Migeru). 



Kitaro est né dans  un cimetière et est sorti de la tombe de sa mère morte. Comme le provincial Migeru, ne trouvant pas sa place à Tokyo, Kitaro est un banni, le dernier représentant du peuple des fantômes. Une façon pour Maruo de dire que la vie terrestre de son héros sera courte.



Sachiko est modèle pour un peintre qui est également son propriétaire. En échange d’un loyer, il l’oblige à se livrer à des jeux sexuels. Le visage du pervers nous est familier. Il ne s’agit pas d’un artiste du Japon des sixties comme Tadanori Yokoo, mais de l’idole du Montparnasse des années 20, Foujita. Maruo relie ainsi la fièvre créatrice du Paris des années folles à celle du Tokyo de l’ère Shôwa.



Nous retrouvons Sachiko dans la pose de Thérèse rêvant (1938), une des plus célèbres peintures de Balthus.


Et puisque nous sommes dans l’histoire de l’art selon Maruo, notons au passage un emprunt à L’éternelle idole (1889) de Rodin.




Maruo ne représente pas le dramaturge d’avant-garde Juro Kara, mais l’évoque fortement par la pratique du théâtre de rue ou « théâtre des situations » (le concept de « situations » est emprunté non à Debord mais à Sartre). 




On peut avoir un aperçu des spectacles urbains révolutionnaires de Kara, sorte de kabuki hirsute, au début de « Journal d’un voleur de Shinjuku » (1969) d’Oshima.



Un immeuble surmonté d’une enseigne Minolta surplombait Shinjuku Est à la fin des années soixante. On peut la voir à la fin du film de Koji Wakamatsu, « L’Extase des anges » (1972), c’est vers elle que semble se diriger le révolutionnaire Octobre, bardé de dynamite. Curieusement, Maruo change le nom en Minalto.



Pour évoquer la bouche « lippue » de ce sosie japonais de Mick Jagger, Maruo fait flotter dans une case les lèvres des « Amoureux » de Man Ray.




Ouvert en 1947, le café Fugetsudo était au départ un endroit où l’on venait écouter en silence de la musique classique. Un loisir perpétué plus tard par les « jazz kissa » où sur des chaînes hi-fi parfaitement équilibrées, les passionnés venaient écouter Duke Ellington et Charlie Parker. 


Pendant les années soixante, le Fugetsudo a perdu son atmosphère paisible pour devenir le quartier général des « futen » (hippies) et artistes d’avant-garde. Akaji Maro me racontait qu’il y passait des heures en ne commandant qu’un seul café. A son emplacement se trouve désormais le magasin meubles IDC Otsuka Kagu.



Au Fugetsudo traînaient les membres de la troupe de Terayama. Si le génial dramaturge n’apparait pas dans Underground, Maruo consacre une case à son théâtre à Shibuya avec sa façade représentant une gigantesque tête de clown. 



La salle s’appelait le Tenjô Sajiki-kan, soit la maison du Tenjô Sajiki. Mais pour être plus précis, la « maison des enfants du Paradis », Terayama ayant nommé sa troupe d’après le film de Marcel Carné. 



Inauguré en 1969, la façade et l’intérieur du théâtre ont été conçus par le graphiste Awazu Kiyoshi et Enomoto Ryôichi. Il n’en reste plus rien aujourd’hui.



Référence majeure pour Maruo, Alex dans « Orange Mécanique ». 



Maruo a reproduit le maquillage à l’œil et le chapeau melon, remplacé par le casque blanc, marqué de l’idéogramme des syndicats étudiants (Zenkyoto) lors des émeutes de 1969.



Comme les étudiants gauchistes, ceux de l’ultra-droite et les yakuza, Migeru admire l’acteur de ninkyo-eiga, Ken Takakura. Avant d’aller se battre avec les CRS japonais, les étudiants se donnaient du courage en allant voir l’acteur découper en morceaux un clan rival, s’imprégnant de son sens du sacrifice. 



Le film en question, qui date bien de 1969, est « Brutal Tales of Chivalry 5: Man with the Karajishi Tattoo » (Shôwa Zankyôden : karajishi jingi) de Makino Masahiro. « Karajishi » désigne le tatouage de Takakura composé d’un lion chinois et de pivoine. Son affiche est la plus mythique du ninkyo-eiga.


 

The Jacks est un groupe psyché japonais de la fin des années soixante, dont la discographie compte deux LP : « Jacks no Sekai » (Vacant World) en 1968, avec les classiques Vacant World et Marianne, et « Jacks no Kiseki » (Super Session) (1969).




Après cela, le groupe se sépare. C’est donc la musique d’une formation éphémère qui accompagne la courte existence de Migeru. 



Le leader du groupe, Hayakawa Yoshio devient pour Maruo le symbole de tous les jeunes musiciens, chevelus et révoltés, de Tokyo.



Alors que Terayama et Juro Kara révolutionnaient les planches, un autre « théâtre des situations » se déroulait dans les rues de Tokyo. Maruo n’a pu observer ces émeutes que de loin.  Il n’avait que 13 ans et vivait dans sa région natale, la préfecture de Nagasaki, à Kyushu. Il a pu s’inspirer de nombreux documents pour dessiner celles d’Underground, mais peut-être aussi des films pinks de Koji Wakamatsu, qui confiait des caméras 16mm aux étudiants pour qu’ils filment les manifestations. 



Les images se retrouvaient ensuite en générique d’un film tel que « Running in Madness, Dying in Love » (1969).

Un autre spectre des sixties hante Underground, celui du jeune tueur fou Norio Nagayama. Nous y reviendrons dans un prochain billet.



 



mardi 13 octobre 2026

Mon démon talisman : Tsuno Daishi, le Grand Maître cornu



L’an dernier, j’ai acheté ce pin’s chez un bouquiniste de Nakano Broadway spécialisé dans l’ésotérisme. Comment résister à ce démon rouge et cornu au sourire jovial ?

Depuis, avec le pin’s du bar Le Temps (désormais introuvable), c’est l’un de mes bijoux favoris. 



Mais d’où vient ce diable japonais ?

Il s’agit bien d’un démon mais d’un démon anti-démons. J’en ai retrouvé récemment la trace dans « Les cent oracles de Ganzan Daishi, expliqués en japonais », circa 1850 ; encore une merveille numérisée par l’université de Kyoto (voir ici)




Le tirage des oracles, est une pratique de divination shintô et bouddhiste, consistant à secouer une boîte hexagonale percée d’un trou jusqu’à en faire sortir une baguette numérotée, puis à recevoir un papier correspondant à ce numéro. Le livre sert ensuite à en décrypter le message. En ce sens il est un objet sacré qu’il convient de manipuler avec soin. 



Sur la page, on peut lire : « Avant d’ouvrir ce livre, purifiez votre corps, rincez-vous la bouche, lavez-vous les mains et élevez-le respectueusement trois fois au-dessus de votre tête. Ne le posez pas directement sur le tatami nu : placez-le sur un support propre ou étendez du papier dessous. »

Mais pourquoi Ganzan Daishi, alias le maître des oracles Ryôgen, incarnation de Nyoirin Kannon voit-il notre démon apparaître dans un miroir ? 



En ce temps-là, vers 984, une épidémie ravagea le pays. Impuissant malgré ses invocations à Kannon, Ryôgen voyait le mal s’étendre. Mais soudain, dans son miroir, apparut Tsuno Daishi, « le Grand Maître cornu ». En réalité, ce n’était autre que Ryôgen lui-même qui s’était métamorphosé. Pas plus effrayé que ça, il appela ses disciples et leur ordonna de dessiner rapidement Tsuno Daishi avant qu’il ne reprenne sa forme initiale. Ils imprimèrent son image et la distribuèrent au peuple. Depuis, ce démon, plus sympathique qu’effrayant, est devenu un talisman protégeant des épidémies, du malheur et des esprits maléfiques. Pour cette raison, il est considéré comme un démon anti-démons. Il connut un regain de popularité pendant l’épidémie de Covid. 

Là encore des règles sont à suivre scrupuleusement.

« Pour éviter les influences néfastes, veuillez ne pas placer l'amulette de  Tsuno Daishi,  face au nord-est. Veuillez la fixer avec de la colle ou un adhésif similaire, et ne l'abîmez pas avec des punaises ou des clous. »



Ryôgen était par ailleurs un amateur de métamorphoses. Lui dont la beauté était légendaire portait parfois un masque de démon repoussant pour décourager les belles dames de la cour. Rien d’étonnant alors à ce que son incarnation diabolique possède une physionomie farceuse.

Tsuno Daishi est encore honoré dans bien des temples tel celui du temple Jindaiji, dans l’arrondissement de Chôfu à Tokyo, où se trouve cette belle sculpture. 



Source ici



vendredi 9 octobre 2026

Daisensenjiga Kedarana yo sa




En parcourant (j’allais écrire feuilletant) la page Instagram japaneseavantgardebooks, je découvre ce numéro de Playboy Custom de juillet 1969, avec ce très beau portrait de la chanteuse d’acid-folk Carmen Maki (chez les disquaires japonais, prononcez « Kaloumen maki »). 

Intrigué par le texte, je demande une traduction à Gemini. 

Il s’agit d’une chanson écrite par rien moins que le dramaturge Shûji Terayama, que je reproduis ici


Daisensenjiga Kedarana yo sa


Paroles : Shûji Terayama

Musique : Jujiro Tanaka


J'ai essayé de prier,

J'ai aussi essayé de ne pas prier,

Mais quand je me sens triste, j'essaie de prononcer des mots dont personne ne connaît le sens.

Une formule magique contre le malheur,

Un sortilège pour les moments difficiles,

Et une gymnastique de la bouche pour oublier les choses douloureuses.

Je ne veux pas d'une étrange logique comme celle-ci.

Ce que je disais souvent, c'était : « Daisensenjiga Kedarana yo sa ».

De la langue de quel pays s'agit-il ? Je l'ignore.

Dai-sen-sen-ji-ga-ke-da-ra-na-yo-sa.

Quand vous vous sentez seul, essayez de le dire.

C'est une formule magique pour les personnes solitaires.

Un sortilège pour oublier les souvenirs d'une personne dont on est séparé.

« Daisensenjiga Kedarana yo sa »

« Daisensenjiga Kedarana yo sa »

Si on le lit à l'envers,

Cela devient une chanson que cette personne m'a apprise :

« Si ce n'est qu'un adieu, alors c'est la vie »

« Si ce n'est qu'un adieu, alors c'est la vie »

« La vie n'est faite que d'adieux »


Et pour l’écouter



Carmen le chante elle-même, ce titre étrange « Daisensenjiga Kedarana yo sa » est en fait la prononciation à l’envers de « Sayonara dake ga jinsei da », qui veut donc dire « La vie n'est faite que d'adieux. » Le vers est emprunté à l'écrivain Masuji Ibuse qui l’avait lui-même tiré d'un poème chinois de Yu Wuling, datant de la dynastie Tang et appelé « Kan-shu » (Invitation à boire). (merci Gemini)

« La vie n'est faite que d'adieux »

Peut-on imaginer plus mélancolique ?

La chanson est extraite du premier album de Carmen, et son plus célèbre : Poems in the Midnight ('Til the Candle Goes Out).



Avec ses yeux vagues et ses cheveux châtains, Carmen Maki a représenté l’image même de la chanteuse folk vaporeuse de la fin des années soixante. Elle est ensuite passée à une musique plus agressive avec son groupe Blues Creation.

La pochette envoûtante nous plonge dans l’ambiance douce mais crépusculaire de la chanteuse, avec cette voix séraphique, comme en apesanteur.



Il faudra un jour que je parle des pochettes japonaises, qui sont parmi les plus belles du monde. 

Asakawa Maki (l’autre Maki) avec ses clichés ténébreux, au grain fourmillant, a l’air de sortir directement des photos de Daido Moriyama.



Morita Douji a une esthétique bizarre, hyperréaliste, proche de la SF qui nous inciterai à penser qu’elle est une créature artificielle, venue d’une autre galaxie (ce qui est probablement la vérité).



Plus tard, dans les années 80, Momoko Kikuchi, idolu synth-pop, se baigne dans des mers irréelles qui s’accordent parfaitement à ses sonorités électroniques.



Sinon, revenons aux paroles de « Daisensenjiga Kedarana yo sa ».

La vie est faite d’adieux

Cela froisse le cœur n’est-ce pas ?



L’album entier de Carmen Maki