samedi 21 février 2026

Soleil rouge, une histoire du cinéma rebelle japonais




En octobre 2025, j'étais interviewé par Ana Ilic pour Critikat à l'occasion de la sortie de mon livre "Soleil rouge, une histoire du cinéma rebelle japonais" (Façonnage éditions) voir ici.


Bushido et No future


par Ana Ilic

Dans Soleil Rouge, une histoire du cinéma rebelle japonais, Stéphane du Mesnildot retrace l’influence de la contre-culture dans le cinéma nippon des années 1960 – 1970 et montre comment toutes les contradictions d’une société rétive à l’américanisation parviennent à s’exprimer au sein de différentes formes – Nouvelle vague, films de genre, films érotiques.



Vous rappelez dans votre ouvrage que la Nouvelle Vague japonaise naît en réaction aux mouvements étudiants de l’époque.[1] Quels en sont les cinéastes emblématiques ? Où se situe leur modernité ?

Un réalisateur comme Seijun Suzuki, avec La Marque du tueur (1967), incarne une modernité extrêmement audacieuse. Mais d’autres cinéastes, sans doute moins extrêmes sur la forme, se sont eux aussi ouverts aux mutations de l’époque. Kinji Fukasaku, par exemple, est une figure centrale de cette Nouvelle Vague issue de l’intérieur des studios. On pourrait résumer l’esprit de ses films par une formule percutante : le capitalisme est un système criminel et les yakuzas en sont les capitalistes. Dans les années 1960, Oshima et Wakamatsu sont les plus reconnus mais dans les années 1970, Fukasaku s’impose comme l’un des plus grands cinéastes japonais – voire internationaux. La rapidité avec laquelle il enchaîne les volets de Combat sans code d’honneur est tout simplement exceptionnelle. Il met en scène près de quarante personnages, une dizaine de clans, couvre trente ans d’histoire et accompagne la reconstruction du Japon depuis ses ruines. Même s’il n’est pas un cinéaste oublié, il mériterait d’être redécouvert.

Hokuriku Proxy War, Kini Fukasaku, 1977


Vous considérez qu’il est sous-estimé ?

Oui, je le pense. On le réduit trop souvent à la série B, à des films de gangsters, sans toujours mesurer son génie formel. Sa manière presque documentaire de filmer les affrontements est très singulière ; il y a une véritable terreur qui traverse ses films. L’acteur Bunta Sugawara y incarne des personnages pris de panique face à la violence qu’ils déclenchent eux-mêmes. Lorsqu’ils tirent, on sent qu’ils sont terrifiés par leur propre arme. Les coups de feu partent de manière aléatoire, ce qui insuffle à ces scènes une énergie malfaisante, fiévreuse. La caméra vacille, les visages sont complètement exorbités et tétanisés. C’est quelque chose que je n’ai presque jamais vu ailleurs. Peut-être chez Don Siegel ou Samuel Fuller, ces cinéastes qui réinventent le film noir en le nourrissant de réalisme social et d’une tension documentaire, en filmant directement les rues. Fukasaku, quelque part, est leur frère.

Tombe de yakuza et fleur de gardénia, Kinji Fukasaku, 1975


Votre livre rend compte des effets ambigus de l’influence américaine. Ils s’incarnent dans des formes diverses, dynamiques : dépassement dialectique de figures imposées par la culture américaine, hybridation…

Oui, un bon exemple de cette dynamique, c’est la manière dont les années 1960 réinvestissent la figure du samouraï. À l’origine, le samouraï appartient à une structure féodale rigide. Mais on le transforme peu à peu en rônin, c’est-à-dire en samouraï sans maître, en personnage individualiste. Et c’est là quelque chose de profondément moderne, voire de paradoxal dans le contexte japonais, où l’attachement au groupe – à la famille, au clan – l’emporte traditionnellement sur l’individu mû par son propre intérêt. En ce sens, il se rapproche du cowboy des néo-westerns d'Anthony Mann, ou de ceux de Sergio Leone.

Goyokin, l'or du shogun, Hideo Gosha, 1969


Pourtant, vous soulignez que le fameux code d’honneur des samouraïs est en réalité une invention tardive.

Oui, les samouraïs sont comme des vétérans du Vietnam ou de la guerre du Pacifique. Ce sont des hommes perdus, traumatisés par les massacres auxquels ils ont participé et il fallait leur inventer une structure. Certains atteints de troubles mentaux devenaient une menace pour la popualtion. C’est à cela que sert le code d’honneur du Bushido. Le Traité des cinq roues de Musashi (1645), par exemple, qu’on cite souvent comme référence philosophique, est surtout un manuel technique sur l’art de tuer efficacement son adversaire. Sous l’ère Edo, en temps de paix, les samouraïs sont progressivement marginalisés. La culture guerrière se délite, remplacée par une culture urbaine et bourgeoise focalisée sur l’art et le plaisir. La figure de la geisha prend alors le pas sur celle du guerrier. Et ces anciens samouraïs, désœuvrés, déclassés, doivent vendre leurs sabres pour survivre. Des films comme Hara-Kiri le racontent très bien. Certains continuent malgré tout à s’acheter des sabres en bois, juste pour entretenir l’illusion. Ils deviennent artisans, errants ou mercenaires – vendus au plus offrant pour réprimer une révolte paysanne ou attaquer un baron voisin. Ce sont ces trajectoires qu’on retrouve dans de nombreux films des années 1960 : des rônins traumatisés par leurs combats passés. Et c’est précisément quand cette figure du samouraï sale et dépeigné devient trop dérangeante pour le Japon conservateur que surgit une nouvelle incarnation : le yakuza.

Brutal tales of Chivalry, Kiyoshi Saeki, 1965


Le yakuza prend donc le relais du samouraï.

Exactement. C’est une bascule très révélatrice. Les yakuzas vont incarner les valeurs chevaleresques que les samouraïs ne peuvent plus porter : loyauté, honneur et sens du sacrifice. Et c’est aussi ce qui m’a poussé à écrire ce livre, en grande partie consacré au cinéma criminel. Dès que j’ai commencé à regarder ces films, j’ai été happé. Ce sont de véritables westerns. On y croise des pêcheurs, des paysans, des mineurs rackettés par des yakuzas sans scrupules. Et arrive un yakuza errant – souvent incarné par Ken Takakura – qui va choisir de défendre les opprimés contre les truands. Ce qui est intéressant, c’est le brouillage initial : on ne sait pas très bien qui est qui. Est-ce que ces marins sont des yakuzas ou de simples travailleurs ? Il y a toujours un bon chef, souvent paternaliste, interprété par Takashi Shimura – l’acteur de Vivre de Kurosawa – et en face, des méchants, habillés à l’occidentale, corrompus, utilisant des méthodes purement capitalistes. Ce qui est fascinant et paradoxal, c’est que ces « méchants » emploient les techniques des véritables yakuzas… qui sont les producteurs de ces films. Les « bons » yakuzas se retrouvent à défendre une sorte de syndicalisme populaire, alors que les yakuzas réels, dans la société, sont eux du côté de la répression, notamment des grèves. C’est ce genre de contradictions qui rend ces films passionnants. Petit à petit, cette ambiguïté disparaît. Le peuple s’efface, et ne restent que les yakuzas entre eux. Les récits deviennent presque cornéliens : des luttes d’honneur, de loyauté, de dettes morales, etc.

Films noirs et cartes blanches

Abashiri Prison, Teruo Ishii, 1965


Pouvez-vous revenir sur le lien très particulier qui unit les studios et les yakuzas ?

Si l’on prend les premiers films de yakuzas produits par la Toei, on est dans une situation assez incroyable : ce sont littéralement les yakuzas eux-mêmes qui produisent les films. S’il n’est pas antinomique que cette contre-image de la société capitaliste passe par une diffusion de masse, il est tout de même étonnant que les yakuzas soient les premiers à profiter, comme toutes les organisations mafieuses, du miracle économique que connaît le pays. On retrouvera également cette dynamique dans le cinéma de Hong Kong, puis dans le cinéma coréen. Avec un grand succès public à la clef. Au Japon, des acteurs comme Ken Takakura ou Koji Tsuruta deviennent de véritables stars. Junko Fuji, qui joue dans La Pivoine rouge, acquiert également une grande popularité. Pour les jeunes réalisateurs issus de la contestation, ce contexte offre une opportunité : il y a un public, il faut produire vite, et au sein de ces rythmes industriels, certains parviennent à imposer une vision personnelle, parfois critique. C’est souvent dans ces interstices que naissent de vrais auteurs.

Stray Cat rock, Yasuharu Hasebe, 1970


C’est là qu’émerge aussi le genre du pinku eiga, investi par de jeunes réalisateurs contestataires.

Le pinku eiga – ou cinéma érotique – suit une trajectoire un peu différente, mais tout aussi révélatrice. Ce qui est sidérant, c’est que la Nikkatsu, l’un des plus grands studios japonais, fait le choix stratégique de se convertir au cinéma érotique. Comme les grands réalisateurs et les stars, à l’image de Meiko Kaji, refusent de suivre ce virage, les studios ouvrent la porte à une nouvelle génération. On donne donc leur chance à de jeunes assistants issus de la contre-culture. Leur seule contrainte : insérer une scène érotique toutes les dix minutes. Pour le reste, ils ont carte blanche. Cela va permettre l’émergence de films très différents : certains très sombres, d’autres influencés par le film noir, ou encore d’autres portés par une sensibilité à la Mizoguchi. Il y a plusieurs courants, mais disons que le système des studios n’est pas si oppressif pour eux.

Appartment Wife-Affairs in the afternoon, Sogoro Nishimayra, 1971


La contre-culture semble donc très largement diffusée. Pourtant, vous dites que les années 1970 incarnent déjà un consumérisme triomphant. Pourquoi ?

La période de foisonnement et d’éruption est en effet plutôt celle des années 1960. Les années 1970 sont différentes parce qu’elles sont marquées par l’amertume des révolutions ratées, le sabordage des deux pôles, d’extrême gauche et d’extrême droite. Ce qu’on appelle la « contre-révolution » émerge, comme dans beaucoup de pays capitalistes, que ce soit en France dans les années 1970, ou aux États-Unis et en Italie dans les années 1980. Il y a une reprise en main idéologique qui insiste sur la consommation, le confort domestique. Tout cela s’incarne dans cette figure centrale au Japon qu’est la jeune fille[2].

la chanteuse pop Momoe Yamaguchi


Que se passe-t-il dans les années 1980 ?

C’est l'apogée de la crise pour les grands studios. Les films de yakuzas se raréfient et de nouvelles compagnies, comme Kadokawa – qui était d’abord une maison d’édition –, prennent le relais. Elles vont surtout adapter leurs propres best-sellers littéraires. La logique des séries à rallonge cède la place à celle du blockbuster. Face à ce système qui se referme, les jeunes cinéastes cherchent d’autres moyens de faire exister leur cinéma. Beaucoup optent pour le Super 8, qui permet de tourner à moindre coût. Ils s’autoproduisent, participent à des festivals, essaient de se faire remarquer. Leurs films sont radicalement différents de ceux des années 1960 – 1970 : beaucoup plus punks. La musique y joue un rôle essentiel – il y a une vraie culture noise, des groupes très bruyants, très en colère.

Melody of Rebellion, Yukihiro Sawada, 1970


Peut-on faire un parallèle avec l’Allemagne ?

Oui, tout à fait. En réalité, ce sont souvent les pays de l’Axe qui ont vu émerger des cinéastes confrontés à la mémoire et aux séquelles du fascisme. La Nouvelle Vague japonaise affronte l’héritage impérialiste, comme Bellocchio affronte le fascisme italien ou Fassbinder la dénazification. Fukasaku et Fassbinder, par exemple, partagent les mêmes constats. Le Japon, comme l’Italie, connaît une transformation urbaine rapide : les maisons familiales à la Ozu, avec leurs générations entassées sous un même toit, laissent place à des HLM impersonnels. Les grands-parents sont relégués à la campagne, les femmes deviennent des femmes au foyer, isolées. Elle et lui (1963) de Susumo Hani, montre déjà cette crise de la modernité. Une femme s’ennuie dans son petit appartement. En dessous, il y a encore un bidonville et un ferrailleur ; elle va être fascinée par cet homme qui va la pousser à s’émanciper. Dès les années 1960, ces tensions sociales, économiques et affectives sont présentes dans le cinéma. Mais certains cinéastes vont encore plus loin, comme Wakamatsu, qui montre des jeunes en pleine décomposition mentale : ils violent, tuent, détruisent tout autour d’eux, y compris leurs propres sœurs, mères et voisins. Ce sont des films qui poussent la révolte à l’extrême. On aurait beaucoup de mal à produire de tels films aujourd’hui, mais ils sont essentiels pour comprendre les racines de la révolte.

L'Extase des anges, Koji Wakamatsu, 1972


Voyez-vous des héritiers de cette période dans le champ du cinéma japonais contemporain ?

Il y a bien sûr quelques cinéastes contemporains qu’on pourrait qualifier d’héritiers, mais ils sont rares. Hamaguchi, par exemple, représente à l'inverse ce que j’appelle le « Japon beige » : un cinéma lent, feutré, très influencé par l’art et essai international. Il y a aussi toute une vague de comédies indépendantes, à la fois commerciales et un peu formatées. Mais je ne vois pas vraiment de films qui aient la même hargne, la même énergie que ceux des années 1960 – 1970. Cela dit, dans un cinéma plus marginal, plus étudiant, on sent parfois revenir l’influence de Wakamatsu – dans des films qui traitent de l’hypersensibilité contemporaine, des acouphènes notamment. Le seul véritable héritier, à mes yeux, c’est Katsuya Tomita. Il a longtemps été routier – c’est presque devenu sa légende –, il vit entre le Japon et la Thaïlande, il est très proche des milieux rap, etc. Il est vraiment attaché au sous-prolétariat et à l’immigration. Saudade, par exemple, est un film bouleversant sur les travailleurs brésiliens d’origine japonaise, qui reviennent au Japon pour occuper les emplois les plus durs. Le film est long, presque trois heures, très ancré dans le réel, avec beaucoup de drogue, de misère. Bangkok Nites, aussi, était magnifique. On sent que Tomita est un véritable hériter de ce cinéma rebelle parce que ses sujets sont durs, qu’il a une personnalité très aventureuse, qu’il a du mal à faire ses films et n’est pas très connu. Mais dans les festivals, il a un vrai succès. Il a un côté voyou comme les cinéastes de l’époque dont nous parlions.




L'entretien peut être consulté sur le site de Critikat ici

Notes

Notes
1L’ANPO, le Traité de coopération et de sécurité mutuelle
Japon-USA, est signé le 8 septembre 1951.
Il permet le maintien de l’armée américaine sur le territoire
japonais. Cet accord, symbole de vassalisation, va provoquer
de vives contestations, menées notamment par
des étudiants d’extrême gauche.
L’une des conséquences de cette colère sera l’émergence,
à l’initiative même des studios,
d’une « Nouvelle Vague japonaise » calquée
sur le modèle français.
2voir Stéphane du Mesnildot, L’Adolescente japonaise ;
ou l’impératrice des signes
, Auxonne, Le Murmure, 2018.

mercredi 18 février 2026

Exit 8 de Genki Kawamura

Bienvenue dans l'enfer carrelé



J’ai posé à Google une question simple : quelle est la superficie de la gare de Shinjuku ? Eh bien j’ai trouvé celle de la gare de Nagoya (la plus grande du monde) : plus de 410 000m². Celle de la salle de spectacle Tokyo Dome : 46 755m². Celle du parc Gyoen de Shinjuku : 58 hectares. Et celle de bien d’autres lieux encore. Mais je n’ai pas trouvé la superficie de la gare de Shinjuku, même pas sur sa page Wikipedia officielle. Bien sûr tous les sites s’accordent à dire qu’elle est immense avec ses 200 sorties, ses 52 quais et ses 3,5 millions de passagers par jour, dont j’ai fait bien des fois partie. Mais sa taille réelle on ne la trouve nulle part, ce qui en fait une construction aberrante, comme les villes « cyclopéenne » de Lovecraft. Une monstruosité d’horreur non-euclidienne.



Mes déambulations dans cet enfer carrelé, m’ont permis de me forger un petit guide de survie que je communique à tous les amis qui se rendent à Tokyo pour la première fois. La gare de Shinjuku n’a rien à voir avec les grandes gares parisiennes, même Chatelet, Gare du nord ou Montparnasse, où l’on parvient tout de même à retrouver son chemin. Il faut être scrupuleux, ne pas foncer n’importe comment (surtout si l’on a un rendez-vous), et regarder attentivement les panneaux. TRES attentivement, sous peine de confondre « South Exit » avec « New South Exit » et se retrouver dans une gare routière souterraine. Pareil pour « New East Exit » qui ne vous conduira pas du tout à Kabukicho. 



Parfois, même en suivant scrupuleusement les panneaux, pendant de longues minutes, ceux-ci disparaissent brutalement, à l’entrée par exemple d’une galerie commerciale, ce qui nous fait plonger dans un vide quasi métaphysique. Ne pas paniquer, respirer profondément et retourner sur ses pas pour retrouver le panneau qui nous a échappé. Une de mes premières erreurs avait été de penser qu’en empruntant n’importe quelle sortie, pour échapper à la claustrophobie, je parviendrai à retrouver mon chemin. Funeste erreur car on risque de débarquer dans une zone inconnue du quartier, parfois très loin de notre destination. Il faut donc à tout prix rester dans la gare, et atteindre la bonne sortie, même si cela implique de passer éternellement par les mêmes couloirs, et emprunter sans fin les mêmes escalators. 



Le labyrinthe est si complexe qu’il ne sert à rien de demander son chemin, car il n’est pas sûr que les usagers japonais, qui font chaque jour le même parcours, en sachent plus long que vous.

Mais une fois qu’on a réussi à atteindre la sortie désirée, c’est une telle fierté et une telle joie qu’on est prêt vaillamment, en récompense, à vider quelques bières au Golden Gai, en s’imaginant qu’on est enfin devenu Tokyoïte. 



Ces sensations je les ai retrouvées dans Exit 8 de Genki Kawamura, le film d’horreur qui se devait d’être fait sur le métro de Tokyo. Je ne suis pas sûr qu’il se déroule à Shinjuku Station mais qu’importe. Le couloir en coude que ne cesse d’arpenter le héros, est une parfaite miniature du labyrinthe de la gare. Ayant manqué la « sortie 8 », le personnage passe devant le panneau de la « sortie 0 » (qui ne peut exister). L’empruntant tout de même, il se retrouve exactement dans le même couloir, et à nouveau face au panneau de la « sortie 0 ». 

Est-il coincé dans la boucle de la « sortie 0 » ? Pas tout à fait car de minuscule anomalies apparaissent sur les affiches ou les murs. S’il les repère, il doit rebrousser chemin, et monte à chaque fois d’un niveau, atteignant la « sortie 1 », puis « 2 », puis « 3 ». Mais s’il en rate une, il revient à zéro, c’est-à-dire la « sortie 0 », et il doit tout recommencer, et déjouer de nouveaux pièges. De façon perverse certains couloirs ne comportent aucune anomalie, ce qui lui permet de monter d’un niveau. Mais comment être sûr qu’un détail ne lui a pas échappé ? L’un des plus sournois est le « 8 » d’un panneau fixé au plafond, écrit la tête en bas. Ce 8 est le signe de l’infini, et raccorde avec l’affiche d’une exposition Escher, le peintre des escaliers se raccordant à l’infini, confondant le bas et le haut, la montée et la descente. 



Il lui arrive aussi de croiser d’autres égarés comme lui, par exemple un salarymen au sourire crispé, qui semblent à peine le voir, à moins qu’il ne s’agisse de spectres, d’émanations de sa culpabilité. Car le labyrinthe est évidemment mental, né de l’hésitation du personnage sur une décision cruciale. Et que dire de ces rats mutants qui grouillent derrière les murs carrelés ? 



Fruits d’une expérience ratée ? Mélange d’humains et d’animaux piégés dans ces couloirs sans fin. Exit 8 pousse à l’extrême le principe de la série B pouvant faire tenir un film entier dans un couloir de quelques dizaines de mètres. Et bien sûr le spectateur ne cesse lui-même de scruter les détails, de tenter de saisir les « anomalies ». 



En ce sens « Exit 8 » est un parfait entraînement pour affronter la véritable gare de Tokyo. 


lundi 9 février 2026

Akiyoshi Ran, le pays des plaisirs oniriques



Akiyoshi Ran est né en 1922 à Séoul pendant l’occupation japonaise, et mort en 1982. Jeune  artiste prometteur, il se retire en Chine après la défaite du Japon et gagne sa vie comme illustrateur, fournissant peintures à l’huile, gouaches et dessins pour des magazines érotiques spécialisés dans le SM, tels que Kitan Club et Utamaro, des années cinquante aux années soixante-dix. 



Sa vie est très peu connue mais, de son vivant, jamais son travail ne fut exposé ni rassemblé en recueil.  Si le terme d’érotisme SM évoque pour nous, occidentaux, un monde de combinaisons latex, de cuir et de fouet, ou pour le versant japonais de femmes en kimono ligotées, l’iconographie d’Akiyoshi Ran en est fort éloignée.



Chez lui on trouve des châteaux délirants taillés dans le granit, des visages formées dans la roche de paysages hallucinés, des forets de plantes vénéneuses. On trouve surtout des femmes oiseaux, des femmes plantes, des femmes contrebasses. Si la femme est chez lui, sans doute, une « domina », c’est plus par la pratiques des sciences occultes que par le sadisme. Cet autodidacte va puiser son inspiration dans les peintures occidentales : scènes infernales de Jerome Bosch, paysages lunaires et désertiques de Max Ernst, chevaux décomposés de Dali, mais surtout magiciennes de Leonor Fini qui me semble la première source de son imaginaire féminin. Nul sentiment que l’artiste ne cherche à emprisonner et maltraiter la femme par son trait, bien au contraire il l’approche avec délicatesse comme une déesse. Si, SM oblige, il représente des tortures, celles-ci ont lieu dans des enfers inspirés de Bosch, et ne sont pas l'oeuvre des hommes mais d'étranges démons semblant assemblés avec des squelettes d'oiseaux. 

Fin connaisseur du surréalisme, le mythique éditeur et traducteur Shibusawa Tatsuhiko loua son travail comme « l'expression intense de ses propres rêves ». Les recueils édités bien après sa mort, portent les beaux titres japonais de « Le pays des plaisirs oniriques », « Visions du monde primordial lointain », ou « Fantaisie et Eros ».


Sacra Femina








Les chimères






 

 Le jardin des délices

 


 Démons burlesques et pervers












L'encre des rêves













Les montagnes hallucinées









Une semaine de bonté










La page Instagram consacrée à Akiyoshi Ran et tenue par sa petite fille ici   

On peut y voir son autoportrait




 Quelques influences

(réelles ou supposées) 

 Max Ernst

L'Europe après la pluie (1941)

La tentation de Saint Antoine (1945)

Jérôme Bosch

Le Jardin des Délices (1490-1500)

 Félix Labisse

La femme avec un couteau (1970)

Le colloque de Loudun (1975)

Leonor Fini 

Costume pour le Bal de La Nuit du Pré Catelan, Paris, juin 1946 

Portrait de madame Hasellter (1942)

Costume pour le Bal Oriental (1951)

L'Homme aux chouettes (1945)



Dorothea Tanning

The Magic Flower Game (1941)

Arizona Landscape (1943)