jeudi 21 mai 2026

Koji Kitahara et les images étranges de l'ère Reiwa



En me baladant sur Instagram, sur la page de Japan Book Hunters, (voir ici) je découvre l’illustrateur Koji Kitahara. 

Né en 1966, cet ancien assistant d’Hirohiko Araki sur JoJo’s Bizarre Adventure (histoires Stardust Crusaders et Diamond is Unbreakable) est passionné par les illustrations horrifiques de l’ère Showa, comme celles d’Ishihara Gōjin. 



Son recueil  « Livre d'images étranges de l'ère Reiwa » est nourri de ces influences mais possède sa propre identité, entre stylisation et instantané photographique. L’horreur est comme figée dans le mouvement, rappelant les dessins de fait-divers hyperréalistes de d’Angelo Di Marco, comme si photographe prenait le cliché impossible au moment où la terreur est à son comble. 




L’univers de Kitahara appartient à la culture japonaise de l’apocalypse. Ces personnages sont souvent des jeunes filles en uniformes marin, projetées dans des scènes de fin du monde, attaquées par des yokaïs, des dauphins ou des têtes décapitées géantes. 




Evidemment, l’illustrateur-photographe, un peu « hentai » également saisit le moment où, dans le combat contre un monstre libidineux, elles ne songent pas à dissimuler leur culotte. 



Les créatures amphibies de Kitahara témoignent de la fascination des Japonais pour Lovecraft même si on pense aussi aux horreurs maritimes de l’écrivain britannique  William H. Hodgson (1977-1918)



Ce remix frénétique des mangas terrifiants et des illustrations de l’ère Showa fait tout simplement de Koji Kitahara un représentant japonais du surréalisme. 



Kitahara est investi d’une mission.

« En 1972, à six ans, écrit-il, ma première rencontre avec les livres d'horreur pour enfants fut l'« Encyclopédie illustrée des yōkai japonais » de la collection Jaguar Books de Rippu Shobo. 



Un ouvrage imposant trônait sur une table de la librairie Yamamoto Shoten, l'une des rares d'Higashikurume, en banlieue de Tokyo. D'abord fasciné par les illustrations et les schémas, le texte, d'apparence ennuyeuse, m'entraîna, une fois lu, dans un monde étrange et terrifiant. J'éprouvais une excitation différente de celle que me procuraient les bandes dessinées ou les encyclopédies animalières, avec le sentiment d'entrevoir une part d'ombre mystérieuse et dangereuse du monde réel.

Ishihara Gōjin


Parmi les illustrateurs emblématiques du genre, actifs aussi bien dans les livres d'horreur pour enfants que dans les albums illustrés de magazines, les plus célèbres étaient Ishihara Gōjin, Yanagi Shūji et Minamura Takayuki. 

Yanagi Shūji


Minamura Takayuki

Ishihara Gōjin, notamment, était particulièrement reconnu pour ses illustrations captivantes. 





Quand on parle d'albums d'horreur illustrés, beaucoup citent Ishihara Gōjin. J'ai été profondément influencé par son œuvre et il a été un modèle pour moi tout au long de ma carrière artistique. 

Attaque de kappas par Ishihara Gōjin 

et par Koji Kitahara




Cependant, je suis convaincu que se contenter de louer Ishihara Gōjin revient à reconnaître que le genre de l'« album d'horreur » appartient au passé. Si aucune nouvelle génération d'artistes d'horreur ne prend la relève, l'« album d'horreur » restera un phénomène culturel propre à l'ère Showa. 


Face à l'inaction de nombreux artistes et éditeurs, j'ai décidé de m'en charger moi-même. J'ai décidé de tout faire moi-même : dessin, écriture, édition et publication.





  

Dans ma volonté de faire revivre le genre de l'album d'horreur pour enfants de l'ère Showa, en cette nouvelle ère Reiwa, je souhaite également, dans une certaine mesure, élargir mon public cible aux adultes. 




Étant autodidacte, mon talent et ma sensibilité artistiques ne rivalisent peut-être pas avec ceux des artistes du passé, mais même si cela prend des années, voire des décennies, j'aimerais un jour les surpasser, ou du moins prouver qu'il existe encore aujourd'hui des artistes qui créent des « livres d'images étranges ». 



Pour cela, j'aurai besoin de votre collaboration. Mon rêve et mon défi sont de réaliser ensemble un livre d'horreur moderne pour enfants, le « Livre d'images étranges de l'ère Reiwa ».



Pour le soutenir dans sa quête on peut commander ses livres sur le site Fantasmic ici et chez Japan Book Hunter ici









dimanche 10 mai 2026

Koji Suzuki (1957-2026). Sadako est orpheline

Koji Suzuki est mort le 8 mai à Tokyo, à l’âge de 68 ans. Sans lui, Sadako n’aurait jamais vue le jour, et avec elle la figure iconique de la J-horror. Et probablement, je n’aurais jamais entrepris ce long voyage au pays des spectres. Pour lui rendre hommage, je reproduis ici le chapitre de « Fantômes du cinéma japonais » consacré à la naissance littéraire de Sadako.

À la parution de Ring en 1991, Suzuki était loin d'être un écrivain à succès, il a souvent évoqué sa situation d'homme au loyer, peu courante au japon: pendant que sa femme travaillait, Suzuki restait à la maison pour écrire et s'occuper de leur enfant. 

«A l'époque, ma fille était encore petite. Donc, le matin, je l'emmenais à la crèche. La crèche s'occupait d'elle de 9 heures du matin à 17h30 le soir. Le temps qu'elle passât là-bas, je pouvais me consacrer à mon travail. Je la préparais le matin pour aller à la crèche, j'emportais les vêtements de rechange que j'avais lavés moi-même. J'apportais les couches qui étaient encore en tissus à l'époque. Je lui donnais à manger le matin, du lait, de la bouillie, etc. Et à 9 heures je la portais sur mon dos ou je la mettais dans une poussette et on partait à la crèche. 

Une fois qu'elle était là-bas commençait mon travail d'écrivain. Le matin, en général, je relis ce que j'ai écrit la veille. Après le déjeuner, dans l'après-midi, j'écris. Et même si l'inspiration était là, même si j'étais en pleine action, à 17 heures, je devais arrêter. Et quand le bébé était à la maison, je ne travaillais pas. Pour écrire, je dois être concentré. Ring a été écrit dans ces conditions. Les gens imaginent que je l'ai écrit la nuit vers 2 ou 3 heures du matin, complètement terrorisé, mais pas du tout. Dans le roman Hasakawa est un homme et c'est aussi un père. Le héros du roman est un reflet de moi-même. Je me demandais ce que je ferais si un grand danger menaçait ma fille. »

Il y a bien sûr un élément humoristique dans cette condition d'écrivain pris, comme ses personnages, dans un compte à rebours. Suzuki devait chaque jour abandonner sa fille littéraire et maudite, Sadako, pour s'occuper de sa fille légitime. Ce n'est pas non plus un hasard si Suzuki est également connu pour des manuels d'éducation destinés aux pères de familles. Sadako, l'enfant non désiré, dont l'ascendant paternel est indéterminé et peut-être même pas humain, est la face sombre de l'écrivain. Cette figure d'enfant délaissée reviendra dans Dark Water.

Mais comment est née exactement Sadako? Comme toutes les créatures fantastiques, on pourrait dire qu'elle est née de la peur elle-même, de la nécessité de la terreur d'épouser, à un certain moment, une forme.

«Ring a été écrit sans véritable fil conducteur. Le point de départ était : et si quatre jeunes mouraient au même moment dans des conditions très bizarres? Au début, je me suis dit : ils ont attrapé le même virus, ils ont mangé ensemble quelque chose d'avarié. C'était très banal et j'ai abandonné cette idée. Je me suis dit qu'il fallait qu'ils aient vécu quelque chose d'effrayant ensemble. Ça voulait dire qu'ils avaient occupé un espace et un temps qui leur était commun. Pour l'endroit, j'ai pensé à une villa de location que j'occupais souvent quand j'étais étudiant. J'ai donc imaginé qu'ils avaient vécu une expérience effrayante ensemble dans cette villa. Ils ont vu un fantôme. Mais c'était également trop banal. 

J'étais en train de réfléchir à ce qu'ils avaient pu voir et mes yeux sont tombés sur une cassette vidéo. Et j'ai pensé : c'est ça. Ils ont vu une cassette vidéo dans cette villa. Comme il était trop convenu qu'ils aient regardé un film d'horreur, j'ai imaginé des scènes coupées, très courtes, de différentes natures, toutes effrayantes. Il fallait que soient des scènes incompréhensibles. Je devais tout de suite accoucher de ça. Je me suis aussitôt mis au travail et, sans me soumettre à une logique, j'ai écrit tout ce qui me passait par la tête. Après je me suis rendu compte que j'avais noté dix-sept scènes. 

Je me suis alors aperçu qu'on pouvait les classer en deux groupes. D'un côté, il y avait toujours un moment où l'écran était noir, c'est-à-dire qu'il correspondait au moment où l'on cligne des yeux. De l'autre, cet écran noir était absent, donc sans battement de paupière. Je me suis dit que dans le groupe se trouvaient des images qu'un œil humain avait regardées et que dans le second des images étaient apparues dans l'esprit de la personne mais sans passer par ses yeux. Ainsi, quand je me suis posé la question de savoir comment cette vidéo avait été faite, je me suis dit qu'une personne avec un pouvoir d'invocation très puissant avait impressionné la bande magnétique.

J'ai alors eu besoin de faire des recherches sur les pouvoirs surnaturels. Je suis allé à la bibliothèque et j'ai découvert qu'il y avait un professeur de l'université de Tokyo qui avait entrepris des expériences avec une personne douée de talents photo-psychiques. C'est la qu'est née Sadako. Voilà comment j'ai procédé. A chaque situation, j'ai essayé de trouver une solution. Le nom Sadako a une autre origine. Il y avait un professeur qui avait tendance à persécuter ma femme au lycée, et elle s'appelait Sadako.»



* Toutes les citations : Kôji Suzuki, conférence à la Maison de la culture du Japon à Paris, février 2006.









samedi 9 mai 2026

Kiichi Okamoto, explorateur du monde féérique des enfants


L’œuvre de l’illustrateur Kiichi Okamoto nous ramène, du point de vue des enfants, à l’époque Taishô (1912-1926), cette courte période de liberté, d’hédonisme et d’appétit pour la culture occidentale, qui précéda le militarisme. Ce sont des illustrations profondément immersives, de style occidental, même si ses sujets peuvent être aussi purement japonais avec ses bouddhas et ses fêtes rituelles.



J’emprunte ici largement au texte de Shae Makuni paru le 2 aout 2025.

Voir ici

Kiichi Okamoto nait le 12 juin 1888 à Sumoto, sur l'île d'Awaji, dans la préfecture de Hyogo. On peut dire qu’il est un enfant de la presse, et donc déjà de la modernité, puisque son père travaillait pour le journal Miyako Shimbun. Il passe son enfance à Hokkaido, mais en raison des mutations successives de son père, il déménage à Tokyo à l'âge de 14 ans. Dès son plus jeune âge, il fait preuve d'une imagination débordante et d'un profond intérêt pour la peinture. En 1906, à l'âge de 18 ans, il devient l'élève de Kuroda Seiki (1866-1924), leader du mouvement yōga d’inspiration occidentale. 


Kuroda Seiki


Il étudie la peinture à l'huile et forma un groupe artistique avec Kishida Ryusei et d'autres artistes.

Kishida Ryusei


En 1912, il co-organise l'exposition Fuzankai avec Kishida, Saito Yori et Kimura Sohachi, et se consacre au post-impressionnisme et au fauvisme. Cependant, cela provoqua la colère de Kuroda Seiki, qui mit fin à leur relation maître-élève.

À partir de 1914, il commence à créer des estampes et des illustrations pour des magazines pour enfants. En 1919, il réalise des couverture et des illustrations pour le magazine pour enfants « Kin no Fune » ( Le Navire d'Or ). 


En 1922, il devint l'illustrateur principal de « Kodomo no Kuni » (Le Pays des Enfants). Les illustrations d'Okamoto, malgré son style post-impressionniste initial, témoignent d'une forte influence des œuvres délicates et précises d'Edmund Dulac (1882 –1953) et d'Arthur Rackham.




Edmund Dulac


En 1927, Okamoto cofonde la Children's Artists Association avec Takeo Takei, Tomoyoshi Murakami et Yoshio Shimizu, et devient l'un des artistes pour enfants les plus populaires et les plus célèbres des années 1920. 



Cependant, le 29 décembre 1930, il décède à Tokyo à l'âge de 42 ans des suites de la fièvre typhoïde.

Keiichi Okamoto est l’une des figures phares de l’attrait de l’époque Taishô (1912-1926) pour les arts décoratifs. Comme une réponse au « japonisme » européen de la fin du XIXe, les artistes vont se passionner pour l’art occidental, par exemple dans le domaine de l’illustration qu’ils désignent du terme français d’« imagerie ».  



Durant l'ère Taisho, la culture populaire connait un véritable essor, profitant des progrès techniques en matière d'impression. Publié de janvier 1922 à mars 1944, « Kodomo no Kuni », avec son grand format, son impression en cinq couleurs et ses nombreuses doubles pages, bien que destiné aux enfants, pouvait également être apprécié par les adultes comme une revue d’art. 



Jusque-là, même les livres pour enfants ne comportaient que quelques petites illustrations, mais ce magazine, bien que coûteux, offrait une multitude de grandes illustrations en couleurs. C'était également une excellente opportunité pour les peintres et illustrateurs de faire connaître leur travail au public, ce qui explique sa popularité auprès des artistes.



Dans ses illustrations pour « Kin no Fune », Okamoto met en scène un petit monde étrange d’enfants comme descendus de la lune des lapins, ce mythe très populaire au Japon qui donnera naissance aux fameuses Sailor Moon et que l’on retrouve dans Dragon Ball. 




Avec leurs cagoules à longues oreilles, et leurs postures lapines, ces enfants semblent une autres espèce. Ils sont des « enfants » qui au fond ne sont pas reliés au monde des adultes puisqu’ils choisissent le lapin pour animal de référence. Cela rappelle la pratique, dérivée du kigurumi, de déguiser un animal mignon en un autre animal mignon, par exemple un chaton déguisé en lapin. Okamoto est bien l’un des ancêtres du « kawai ».

Les enfants d’Okamoto évoluent aussi parmi les insectes et les animaux marins, qui en font des créatures féériques rappelant celles d’Edmund Dulac.





Ils sont ainsi bien plus proches des kamis du shintoïsme que les adultes et participent à des « matsuri » (fêtes rituels) comme le « jour des enfants » le 5 mai, avec ses « Koi nobori », fanions représentant des carpes.





Nul doute qu'Okamoto ait été une grande inspiration pour Miyazaki et Isao Takahata.

Il y a également la cérémonie annuelle d'« Omiharai », un rituel de nettoyage de la statue de bronze du Grand Bouddha du temple Todai-ji, de 15 mètres de haut, et la plus ancienne du Japon.


Cependant, les enfants, épris de modernité, sont habillés à l’occidental, jouent au basket, vont au cinéma et bricolent des radios. Ils sont une image de la modernité, au même titre que les "moga" à même époque, ces « modern girls » vêtues à l’américaine et les cheveux coupées à la garçonne.






Okamoto, avec son style ligne claire, son style moderne pouvant parfois être monumental, sa sensibilité des rêveries enfantines me fait aussi penser à Winsor McCay et son Little Nemo.

Keeichi Okamoto, à travers ses figures enfantines, nous fait mesurer l'optimisme et la soif de culture de l'ère Taishö, bientôt détruite par la guerre et l'ultra-nationnalisme des années 30.