


C'est elle, la chanson criminelle, qui fait superposer à Ruiz la figure de Gogol sur celle de Schuhl ; fil d'Ariane entre Mad Love, Fassbinder, Ingrid Caven et Jean-Jacques Schuhl.









« Tu as toujours les mains dans les poches. Que caches-tu donc là ? Alors j'ai sorti de tes poches les ténèbres, les jours poussiéreux, et un vieil album photo. Je l'ai ouvert et je te l'ai montré. De beaux jours, et d'autres jours encore. » – Ken Katayama.
Encore un artiste japonais dont je ne sais presque rien. Les rares informations viennent de petite textes étranges :
« Il se décrit lui-même comme un peintre de troisième ordre. Récemment, il a acheté une combinaison de travail en jean pour 1 000 yens et a surpris ses voisins en se prenant pour un peintre. Il dit aussi être passionné par l'escrime et semble prendre plaisir à effrayer les gens. »
Ken Katayama semble avoir été actif dans les années 70. Exécuté au crayons, à la mine de plomb ou à la carte à gratter, son univers très personnel ne ressemble à aucun autre.
L’adolescence est son sujet de prédilection mais dans une vision extrêmement angoissante. La jeunesse de ses personnages à la minceur anormale, comme s’ils appartenaient à une espèce invertébrée, se déroule dans des espaces vides, les toilettes (souvent) ou la cour de leur école, frappés par une lumière dure. Garçons et filles sans expression, comme des somnambules, ont le même corps androgyne et adoptent des angles étranges, peut-être inspirés de Balthus, rendant encore plus douloureux cet état transitoire entre l’enfance et l’âge adulte. Une de leurs activités principale est de déféquer dans les recoins de l’école. Une impression poignante de solitude.
Ils sont souvent nus ou vêtus de costumes d’écolier, et tous identiques. Si les adultes sont parfois présents dans leur monde c’est sous la forme de gardiens, masse noire, alignés dans les mêmes postures. Ces enfants sont prisonniers d’une citadelle sans joie. On les prépare ainsi à devenir un peuple anonyme allant grossir les rangs des salarymen des entreprises, autre peuple asservi. Le plus célèbre recueil de dessins de Katayama, paru en 1969, se nomme Beautiful Days. Les jours heureux, vraiment ?
L’heure des anges (1971)
Sukima-onna, la femme des interstices, est une des légendes urbaines les plus connues du Japon, pourtant peu de films lui sont entièrement consacrés. Son principe est cependant fascinant puisqu’elle hante les fentes, les écarts entre les choses, parfois infimes. Par exemple l’espace entre deux meubles, ou sous un mobilier, entre deux casiers d’une gare… ses possibilités sont infinies. Son origine remonte au Mimibukuro (le sac d'oreilles), recueil de faits étranges collectés par Negishi Yasumori (1737–1815), samouraï et magistrat de l’époque d’Edo.
Un jeune homme, qui vivait seul, eut un jour l’impression d’être observé. Comme il n’y avait personne autour de lui, il mit cela sur le compte de son imagination. Pourtant, il éprouva cette sensation de plus en plus souvent. Il n’avait plus l’esprit tranquille et soupçonnait quelqu’un de vivre en secret dans sa maison. Il inspecta tous les recoins. Toujours personne. Finalement, alors qu’il était au bord de la folie, il l’aperçut ! Elle se tenait dans l’espace de quelques millimètres entre sa commode et le mur et le fixait droit dans les yeux.
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| Encyclopédie des Yokai modernes de Toshitaro Yamaguchi |
Une telle histoire, qui ne fait pas appel au folklore, peut aisément être adaptée à toutes les époques, et rejoint également le concept de « Ma », ce terme japonais qui signifiant « intervalle », « espace », « durée », « distance ».
A l’époque moderne, elle connut un regain de popularité grâce à l'humoriste Sakura Kinzo ayant raconté son histoire à une heure de grande écoute. Je n’ai malheureusement pas retrouvé le nom de l’émission ni sa date de diffusion. Peut-être s’agit-il d’une nouvelle légende urbaine. Sakura Kinzo l’aurait désignée comme « Le fantôme d'un millimètre ».
Un homme ne s’était pas présenté à son travail depuis une semaine. Inquiets ses collègues lui rendirent visite. Il se trouvait bien chez lui mais était dans un état étrange. Il leur avoua qu’il ne pouvait se rendre au travail car « il ne voulait pas la laisser seule. » Pourtant, aucune femme ne se trouvait dans la maison. C'est alors que l'un d'eux l'aperçut. Sukima-onna les fixait à travers l'interstice d'un millimètre qui séparait le mur de la commode. Les collègues s'enfuirent immédiatement de la maison, et l'on n'entendit plus jamais parler de l'homme.
Ou encore cette variation extraite de « La Grande Encyclopédie des Yokai de Wakayama » par la mangaka Tetsuya Maeoka (voir ici)
Mme M. est collectionneuse de livres anciens, et des dizaines de milliers d'ouvrages sont soigneusement rangés sur les étagères de sa bibliothèque. Récemment, cependant, quelque chose la tracassait. Lorsqu'elle entrait dans sa bibliothèque, les livres étaient déplacés ou avaient disparu des étagères. Bien sûr, seule Mme M. possède la clé de la pièce. Un jour, alors qu'elle se rendait à sa bibliothèque comme à son habitude, elle sentit une présence. Pensant qu'un cambrioleur s'était introduit par effraction, elle alluma rapidement la lumière. Dans la pénombre, elle aperçut une femme au visage pâle, debout au fond de la pièce. « Qui est là ? » Mme M. braqua aussitôt sa lampe torche dans la pièce, et la femme esquissa un sourire narquois en passant derrière les étagères. Surprise, Mme M. s'arrêta de la suivre. Les étagères étaient plaquées contre le mur, et il n'y avait pratiquement pas d'espace derrière elles.
La faculté de Sukima-onna de se glisser dans d’infime interstices a été exploitée par Takashi Shimizu dans la série des Ju-on puisque Kayako et son fils peuvent se tapir dans des espaces bien trop exigus pour un être matériel. Récemment dans le second volet de sa nouvelle et excellente série « Sana », le fantôme se dissimule sous un distributeur de boissons.
Comment se protéger de Sukima-onna : en bouchant les interstices de sa maison, en collant du scotch entre les meubles, et les appareils ménagers. Celui-ci est bien entendu rouge pour rappeler les ustensiles votifs. On en retrouve l’écho dans Kairo de Kiyoshi Kurosawa. Du ruban adhésif rouge colmate le pourtour d’une porte dans la cour d’un immeuble. Ce détail insolite attire un garçon qui arrache la protection et pénètre dans une cave qui se relève une antichambre du monde des fantôme.
Si elle s’est disséminée dans la J-horror, Sukima-onna n’a pas elle-même une longue filmographie. Le pionnier de la J-horror Norio Tsuruta (Scary True Storie), adapte sa légende dans un sketch de l’excellente anthologie Dark Tales of Japan (2004). (voir ici)
En visitant l'appartement d'un ami disparu, un jeune homme découvre à sa grande surprise que chaque interstice de son appartement a été bouché avec du ruban adhésif rouge.
En examinant les fichiers informatiques et vidéo de son son ami, il comprend que celui-ci était obsédé par l’idée que quelqu’un l'observait. Mais comment a-t-il pu disparaître sans laisser de traces ? Un des moments les plus délirants du sketch : les doigts de Sukima-onna apparaissant entre le réservoir d’une chasse-d’eau et le mur. Le garçon disparaîtra à son tour puisqu’un des pouvoirs de Sukima-onna est d’attirer dans son monde infinitésimal ses victimes, faculté qu’elle partage avec les spectres de Ju-on.
En 2014, elle est cependant l’héroïne d’une production de V-cinéma à petit budget.
Ce court film (1h07), s’il n’est pas un chef-d’œuvre est cependant correctement réalisé et interprété par des « idols » des groupes AKB48 et Tokyo Cheer 2 Party (des castings assez courant dans la J-horror). Rendant visite à sa sœur cadette, qu’elle n’a pas visité depuis longtemps, une jeune femme la découvre en état de choc dans sa baignoire et bien entendu son appartement tapissé de ruban adhésif rouge.
Parallèlement, une autre jeune fille emménage avec son père dans une maison à la campagne où le meurtre d’une femme aurait été commis. Bien sûr, là se trouve l’origine de Sukima-onna. Le film de Jirô Nagae emprunte très largement aux Ju-on de Shimizu, mais offre à la femme des interstices un catalogue d’apparitions dignes de sa légende.
Un grand film de J-horror qui exploiterait le caractère à la fois absurde et terrifiant de Sukima-onna, reste cependant à tourner.
Pensez-y, pour échapper à Sukima-onna, il faudrait colmater tous les interstices du monde.
Kazuo Kamimura n’est pas seulement le dessinateur iconique des années 60 et 70 pour ses mangas, allant du récit sentimental sur la jeunesse (Lorsque nous vivions ensemble) à l’eroguro (Les Fleurs du mal), mais aussi pour ses pochettes de disque d’enka (voir ici), le blues japonais avec ses personnages de filles de bars, toujours trahies et noyant leur chagrin dans l’alcool, au fond des ténèbres d'un bar (voir ici).
C’est à lui que l’on doit la pochette du 45t d’une des plus célèbres chansons d’enka : « Ça ne vaut pas la peine de se repentir » (Zange no Neuchi mo Nai /ざんげの値打ちもない), le premier single de Mirei Kitahara, sorti le 5 octobre 1970.
C'était une nuit froide de février
Je venais d'avoir quatorze ans
La neige scintillante tombait derrière la fenêtre
La chambre était froide et sombre
Ce n'était pas de l'amour, mais
Je voulais qu’on m’enlace
C'était une nuit pluvieuse de mai
Le jour de mes quinze ans
On m'a offert une bague bon marché
Et une simple fleur
Ce n'était pas de l'amour, mais
Je voulais m'offrir
C'était une nuit chaude d'août
Je boudais, j'avais plus de dix-neuf ans
Je tenais un couteau fin et luisant
Et j'attendais cet homme odieux
Ce n'était pas de l'amour, mais
J'étais abandonnée et ça faisait mal
Et maintenant, en cette nuit sombre
J'ai oublié mon âge
Les lumières vacillent dans la ville
Et tout le monde prie
Ça ne vaut pas la peine de se repentir mais
Je voulais en parler
A l’origine, la chanson contenait un cinquième couplet, où la narratrice regarde le ciel bleu à travers les barreaux d’une prison. Sans doute a-t-elle tué cet « homme odieux ». C’est sous cette forme que l’interprète de nos jours la chanteuse folk Hako Yamasaki.
Kamimura est un auteur mélodramatique. Si on devait le comparer avec un cinéaste, ce ne serait pas forcément Naruse ou Mizoguchi, bien qu’ils partagent la même affection pour les femmes de la nuit, mais avec le maître du mélodrame Douglas Sirk. Dans un très beau texte (« Sur six films de Douglas Sirk »), Fassbinder écrivait : « Sirk a dit : on ne peut pas faire des films sur les choses, on ne peut faire des films qu’avec les choses, avec les gens, avec la lumière, avec les fleurs, avec les miroirs, avec le sang, en fait avec toutes les choses fantastiques qui rendent la vie digne d’être vécue. »
Les fleurs, Les miroirs et le sang, on les retrouve chez Kamimura. Mais aussi des verres à cocktails, des feuilles mortes, de la neige, des plages en automne, des cigarettes, des cartes à jouer et des papillons. Et surtout des larmes. Bref, toutes les choses fantastiques qui rendent la vie digne d’être vécue.
Kamimura, lorsqu’il illustre la chanson de Mirei Kitahara, en reprend et décompose les motifs.
On reconnait la jeune fille de 14 ans à son col marin et ses nattes. La couleur est le sépia du passé, et un mouvement la porte vers un garçon sans visage qu’elle embrasse. « Ce n'était pas de l'amour, mais je voulais qu’on m’enlace. » Dans le même mouvement une tasse se brise dans une éclaboussure fuchsia. On pense à « La Cruche cassée » de Jean-Baptiste Greuze. La tâche représente alors probablement la virginité de la narratrice. « Ce n'était pas de l'amour, mais je voulais m'offrir »
Le fuchsia devient le monochrome de la composition centrale, comme si celle-ci étaient née de ce premier baiser.
Une des nattes de l’adolescence s’allonge tel un lierre et relie la jeune fille à son incarnation suivante : « Le jour de mes quinze ans, on m'a offert une bague bon marché. » Comme pour la tasse, Kitamura effectue une décomposition cinétique, le coffret s’ouvre et dévoile la bague bleue d’où s’écoule une larme. Chez Kamimura, les choses qui provoquent le chagrin pleurent elles-aussi.
Le centre de la composition est occupé par le visage de la narratrice adulte, les cheveux courts, et tenant un couteau devant son visage. Une larme tombe de son œil sur la lame du couteau. « Je tenais un couteau fin et luisant, dit la chanson. Et j'attendais cet homme odieux »
En haut et en bas de la pochette, deux décompositions cinétiques en bleu sombre. La première fragmente le mouvement de jambes courant dans les flaques de pluie.
Cet élan, on imagine qu’il s’agit de la vie et de l’amour entraînant la narratrice. Elan bien sûr brisé. Le second est celui de l’héroïne, portant un imperméable, accessoire indispensable de la mélancolie de l’ère Shôwa.
Elle jette un dernier regard sur son triste passé et s’éloigne, silhouette anonyme, dont le destin est celui des milliers d’autres femmes de ce temps-là, qui allaient acheter son disque, pour épancher leur chagrin et leur solitude.
Kamimura a offert à la chanson de Mirei Kitahara une véritable affiche de film, comparable à celle magnifique qu’il dessina pour Les Parapluies de Cherbourg.
Ce n’est pourtant pas un mélo qui va porter le titre de la chanson de Mirei Kitahara, mais un film d’action pop, Delinquent Girl Boss : Worthless to Confess (1971), un de ces film de sukeban (girl boss) interprétés par Reiko Ôshida (voir ici). On y entend évidemment le tube, ainsi que dans sa bande-annonce.