jeudi 17 septembre 2026

Les librairies sont pleines de spectres !


Cette année, il m’est arrivé une chose étonnante. Pour la première fois, depuis combien de temps, plus de dix ans peut-être, j’étais à Tokyo sans la moindre obligation : aucune interview, aucun article, aucun festival… J’étais absolument libre d’aller où il me plaisait, de passer la journée dans un quartier, de chercher une librairie obscure, de fouiner chez un disquaire, sans me préoccuper de rien d’autre. 
Seul dans Tokyo, j’allais en profiter pour me consacrer à ma passion, celle qui m’avait conduit dans cette ville à la fin des années quatre-vingt-dix. Vous avez deviné :  les fantômes bien sûr. 
J’ai donc suivi un fil invisible à travers la ville et ses librairies. 

Ce livre de poche, intitulé « Frisson ! Les histoires de fantômes de Nakano Broadway » (ぞくっ!中野ブロードウェイ怪談, Zoku! Nakano Broadway Kaidan) est consacré à la célèbre galerie marchande remplies de mangas, de figurines et livres rares. 



L'auteur, Koji Watanabe, tient lui-même un café souvent fermé (surnommé le « café qui n'ouvre jamais ») à Nakano Broadway. Il se met en scène comme un enquêteur du paranormal explorant les rumeurs locales. Ainsi, les anomalies architecturales ; les recoins secrets et interdits ; les boutiques maudites ou impossibles d'accès ; le tuyau suspect caché au milieu du câblage électrique chaotique du bâtiment ; des personnages grotesques et terrifiants qui hanteraient les couloirs tels que cette vieille femme étrange poussant un landau dans lequel se trouve un bébé couvert de poils ou  la momie en papier toilette errant sans but. 
Le premier fantôme que j’honorais était le mangaka Yoshiharu Tsuge disparu quelques semaines auparavant. Je trouvais à Taco Ché, la célèbre petite boutique underground, un tissus représentant le héros torturé de La Vis, serrant son bras mordu par la méduse. Le lendemain à Kinokunya, la librairie mythique de Shinjuku, je trouvais cette publication consacré à Tsuge et son chef d’œuvre, avec des photos de l’auteur et des reproductions des planches avant publication. 





Et un autre fantôme depuis peu, fardé celui-ci, Miwa à laquelle des présentoirs entiers étaient consacrés. Hommage à la Reine. Ici une biographie délicatement illustrée par Aquirax Uno


Ce jour-là je fis une découverte absolument enchanteresse. J’avais traqué les spectres japonais sous toutes leurs formes mais une m’avait échappée. Je n’y avais même jamais pensé, pourtant tous les indices étaient là : par exemple ces jeunes enfants, certains pas plus de dix ans, qui venaient hurler de peur dans les attractions de maisons hantées. Me trompant d’étage à Kinokunya, je me retrouvais par hasard au rayon jeunesse. Je découvris ces albums d’épouvante à destination des enfants nommés « kaidan ehon » ou album illustré de fantômes. Si en France on peut s’aventurer dans l’horreur pour enfants, ce sera forcément à base de monstres parodiques, et d’aventures comiques. Au Japon l’horreur reste de l’horreur et est destinée à faire peur même si elle peut prendre des formes absurdes. 




Dans « Faites-moi descende s’il vous plait ! » (おろしてください, Oroshite kudasai), écrit par Arisu Arisugawa et illustré par Tomaoki Ichikawa, un petit garçon perdu dans la campagne découvre une gare isolée. Un train arrive dans lequel il monte. À l'intérieur, voyagent des êtres ressemblant à des limaces, des poissons et des coquillages. Parviendra-t-il à descendre du train ?



Dans «Ils sont là » (いるよ…, Iru yo…), écrit par Nao Arita et illustré par Fracoco, prétendre n’avoir jamais vu de fantômes ne veut pas dire qu’ils n’existent pas. Il faut alors regarder différemment les endroits ordinaires : dans la rue, dans les trains, dans sa propre chambre et même dans des endroits où l’on pense être seul et y déceler des présences inquiétantes. 



« On me regarde » (こっちをみてる, Kocchi o Miteru) est écrit par Tonari Sōshichi, d’après son propre récit primé en 2018, et illustré par nulle autre que Junji Ito. Le récit, basé sur le phénomène de la paréidolie, est typique des mangas d’Ito comme Spiral, fondé sur la récurrence et le multiplication de motifs obsédants. Un jeune garçon remarque que le monde regorge de visages cachés : dans les nuages, les arbres, les rayures du bois des bureaux de l'école, les façades des maisons ou les reflets des fenêtres. Il est bien sûr le seul à les voir. Ces visages ne pourraient être que des illusions d’optiques mais l’un deux se met à le fixer. Bientôt chaque visage qu’il croise le suit du regard…




Il s’agit donc d’une œuvre hors catégories d’Ito dont on espère qu’elle sera publiée un jour en France pour donner le gout de l’horreur aux enfants. Mais ne l’espérons pas trop, dans notre pays tellement vertueux, il ne faut exposer les bambins qu’aux jolies choses bienveillantes et non aux spectres et autres innommables entités.
La découverte des « kaidan ehon » ne peut qu’augurer une nouvelle collection tentaculaire !
Sur la même table que les album, je découvrais cette « Encyclopédie des légendes urbaines japonaises », également destinée aux jeunes lecteurs.



Si je connaissais bien sûr Hanako-chan et la femme défigurée, j’ignorais tout en revanche de l’écorché véloce du collège, du chien à tête d’homme, du fantôme du distributeur de boissons, et de la main rouge sortant des toilettes !



S’il est un lieu de Tokyo où pullulent les spectres, c’est bien Jimbocho, le quartier des bouquinistes : ouvrages anciens de créatures surnaturelles, peintures de masques de kabuki, photos rares de chanbara aux samouraïs furieux et échevelés, cartes à collectionner de starlettes pop et de joueurs de base-ball, éditions originales de Mishima et Tanizaki, jeux de tarots et ouvrages ésotériques, et des milliers de livres de poches de « mistery » d’Edogawa Ranpo et Seishi Yokomizo.



J’y achetais cette brochure ni très belle ni très rare consacrée aux phénomènes surnaturels.



À l’intérieur, cependant, cette jolie illustration d’Oiwa-san découvrant dans un miroir son visage défiguré et provoquant la terreur de son époux, l’abject samouraï Iemon. Une scène classique de la légende de la mère de tous les fantômes japonais.


Au Mandarake de Shibuya, toujours ces livres (hors de prix) où des spectres beaux comme des écrivains décadents, et ressemblant à l’acteur Shigeru Amachi, côtoient des gangsters en borsalino, des femmes fatales aux œillades corrompues et les héritières des rusées femmes renards. 






J’y ai fait ma collecte rituelle de mangas d’horreur. Je dénichais trois pockets de Kazuo Umezz datant des années 70, rééditions d’histoires plus anciennes. 


Comment résister à ce monstre de Frankenstein au cou percé par un gigantesque clou ?


Dans "Le Visage aux écailles", Mako, la sœur d’Umezz, reçoit la lettre d'une jeune lectrice terrifiée: sa sœur aînée se paralyse petit à petit et commence à se couvrir d'écailles, se transformant lentement en un monstre reptilien humanoïde. Il est curieux qu’Umezz mette ainsi en scène sa propre famille. Mais cette sœur existe-t-elle vraiment ?



Le récit de "L’Homme-poisson" ressemble à celui du "Visage aux écailles": un jeune garçon nommé Jirō découvre que son grand frère est en train progressivement de se transformer en créature aquatique. L’ombre du Lovecraft d’Insmouth plane-t-elle sur ce récit ?


Le troisième volume est le plus étrange car s’inscrivant dans un érotisme noir dont le mangaka est finalement peu coutumier. Dans La Femme de la Caverne, un alpiniste découvre dans une grotte une femme nue qui lui affirme qu'elle l'attendait depuis toujours. Coupé du monde, l'homme commence à oublier sa routine, son travail et son épouse. Mais qui et réellement cette prédatrice. On croirait à une variation sur La Femme des sables de Kobo Abe. Dans La Tempête, un homme seul chez lui pendant une pluie torrentielle est persécuté par un intrus. Se battant dans la boue, il le tue à coup de pelle et se rend compte qu’il a en réalité assassiné sa propre femme. Umezz modernise un ressort classique des histoires de fantômes où les samouraïs sont le jouet d’hallucination provoquées par les spectres qui les poussent à assassiner leur propre famille. Comme dans ces récits, les éléments semblent complices des revenants. 





A Jimbocho, je tirais d’un distributeur quatre gashapon consacrés à Junji Ito. 
J’en découvrirai le contenu lors de mon retour en France.



mardi 8 septembre 2026

Yanaka : des bonbons pour les fantômes


Pour oublier le triste visage du Golden Gai, il faut vagabonder dans un vieux quartier lointain, comme celui de Yanaka. Bien sûr le cimetière, les temples et les échoppes sont visités par les touristes mais ces voyageurs curieux, couples et familles ne sont en rien comparables avec les barbares alcoolisés du Golden Gai.
C’est l’un de mes quartiers préférés, et j’en ai souvent parlé ici. Si par chance je me trouve à Tokyo au mois d’Août, je ne manque pas de visiter le Zenshôan, le temple des « yurei-ga » (peintures de spectres), et de saluer le fantôme d'Oyuki, si belle et si triste dans son kimono de brume. 





J’y ai acheté des bonbons fantômes. Que se passera-t-il si je les croque ? Un fantôme apparaîtra-t-il ?  Comment m’en défaire ? En croquant un autre bonbon ? Voilà, qui ferait un bon « kaidan », un conte de créatures surnaturelles. Dans le doute, je vais conserver intact le sachet et le ramener en France où il rejoindra ma boîte d’objets précieux. 
Il est interdit de prendre des photos dans la salle d’exposition, ce qui est une bonne chose pour décourager les amateurs de selfies. Il faut donc absolument se procurer le catalogue qui reproduit l’intégralité du parcours de cinquante peintures. Le possédant déjà, j’ai opté cette fois pour les quinze cartes postales de yurei-ga, idéales pour faire des compositions et recréer son propre temple aux fantômes.






Au fil du temps mon intérêt à un peu évolué. Au début, j’étais fasciné par les visages terrifiants de démons échevelés, tourmentés par l’urami (la rancœur) mais peu à peu d’autres figures, plus discrètes, m’ont davantage intriguées.
Celles-ci dérobent leurs visages derrière des rideaux de soie, des paravents ou la manche de leur kimono. Si en ce temps-là, la nudité était naturelle, c’était avec davantage de pudeur que ces dames dissimulaient leur nature spectrale.





Certains ne se montrent pas mais leur présence est perceptible. Dans ce vol de cormorans sous la lune vague, où est le fantôme ?


Ici un crâne énonce ce poème « Dans ce monde, l’inéluctable, le voilà. » Soit une vanité japonaise.


Il sert d’ailleurs d’emblème au temple et on le retrouve sur ce très utile éventail. 



Yanaka est le quartier des fantômes mais aussi des chats. Leur cousin est ce curieux lion mésopotamien rouge, gardien du temple Jōmyō-in, et œuvre du sculpteur Fumio Asakura (1883-1964), célébrité du quartier.



Les chats, qui autrefois protégeaient des rongeurs les manuscrits des temples, sont partout : en chair et en os dans le cimetière, et en pierre et en bois, sur le toit des boutiques de la rue Ginza. Ces sept chats du bonheur ont été offerts en 2008 aux commerçants par des étudiants en art. 




Aux chats et aux fantômes, il faut ajouter les Jizô, chargés de guider les enfants après leur mort, et sans doute pour ne pas les effrayer, leur ressemblant avec leur bavoir rouge et leur petit bonnet.




Ces enfants fantômes jouent peut-être à la nuit tombée sur les balançoires et tobogans du cimetière.





Certaines boutiques de Yanaka sont surmontées de peintures traditionnelles et d’« onigawara », ces «tuiles démons» dont les faces furieuses sont censées faire fuir les mauvais esprits. Comme si les habitants devaient se protéger des fantômes du Zenshôan qui pourraient bien s'évader du temple pour flotter dans les ruelles.






Ici une représentation du célèbre « oni » Shuten Doji et sa bataille contre les quatre rois célestes de Yorimitsu. 


Une peinture bien plus récente présente de curieux yokaïs à têtes de légumes ! connaissez-vous le kaidan du potager hanté ? 


Et partout dans les vitrines de Yanaka, des petites sculptures étranges et drolatiques.




Et des affiches de théâtres puisque les comédiens, qui souvent les interprètent, ont toujours entretenu une grande proximité avec les créatures surnaturelles.



Autre théâtre et autres visages, ceux des hommes politiques sur les affiches électorales. Sont-ils des fantômes ou des démons ? 



Celui-ci, rosé par la pluie et dont les traits s’effacent, ressemble à Sukekiyo Inugami, l’homme au masque de caoutchouc du roman « La Hache, le koto et le chrysanthème » de Seishi Yokomizo.


Ces politiciens pourraient se retrouver prisonniers du Yubiningyo Shokichi, le studio du malicieux sculpteur Mitsuaki Tsuyuki. Juste retour des choses pour ces manipulateurs qu’être métamorphosés en marionnettes à gaines.







Au détour d’une rue, une élégante apparition : une dame à la veste brodée d’« uzumaki ». Junji Ito a raison, les spirales sont partout au Japon !



Dans les vitrines du « koban » (commissariat du quartier), d’autres fantômes, ceux des « évaporé » et des criminels recherchés, parfois depuis des décennies. Sont-ils morts, les croise-t-on sous l’apparence de doux vieillards qu’on croirait sortis d’un film d’Ozu, sans se douter que certains ont massacré des familles entières.


Et un plus joli fantôme : Momoe Yamaguchi, ici dans sa radieuse jeunesse, qui comme bien des stars japonaises s’est retirée de la vie publique.


Il et temps de quitter Yanaka pour achever cette douce journée dans un des lieux les plus romantiques de Tokyo : le chemin qui borde le lac d’Ueno, avec ses nénuphars et ses cygnes-pédalos. Au crépuscule, je repense à ces fantômes qui m’ont attiré dans cette ville, et à l’appel desquels je réponds toujours. Comme je le dis souvent, au Japon entre les temples et les sanctuaires, les statues d’Inari, la déesse renard, et de la belle Benzaiten, les images de yokai partout, et… les restaurants de yakitori, j’ai beaucoup moins peur de la mort.





Bien sûr, j’ai ramené au fil de mes voyages de nombreux disques, livres et figurines, mais jamais je n’avais eu l’idée de me constituer une collection. C’est chose faite cette année avec ces « masques du démon ». Le premier, acheté à Yanaka représente Hannya, la démone de la jalousie du nô. Il ne s’agit pas d’un accessoire de théâtre mais d’un masque décoratif. Même s’il ne respecte pas totalement l’apparence d’Hannya avec ses yeux dorés, j’aime ses couleurs et son visage. Le second, déniché également à Yanaka, est une petite pièce de métal, représentant toujours Hannya. Je ne connais pas son utilité. Aucun n’est ancien ou de grande valeur, mais ils m’ont tapé dans l’œil. Le troisième est une photographie grand format d’un masque de Tengu, achetée à Jinbocho, le quartier des bouquinistes, autre lieu ésotérique de Tokyo.







NB: l'adorable boutique Irias, avec ses statuettes et cartes postales de yokaïs, uniques car conçus par des artisans du quartier a fermé en 2024, après 22 ans d'existence, ainsi que le café Ranpo.
Rendons leur ici hommage.