lundi 21 septembre 2026

L'hôpital japonais et ses fantômes



Un de mes grands plaisirs au Japon est de parcourir les Obakeyashiki ou « attraction de maison hantée ». J’ai plusieurs fois visité celle du parc d’attraction d’Asakusa, artisanale et typique avec ces étudiants interprétant les monstres (un des plus bizarres arubaito qui soit) ; celle des studios de la Toei à Kyoto, sublime et traditionnelle ;  à la Tokyo Tower, j'ai progressé dans les décors jaunâtre de l’antre d’un tueur en série. L’an dernier, j’ai visité celle, géniale, scénarisée par la star du genre Hirofumi Gomi au Tokyo Dome : Onryou Zashiki (La demeure de l'esprit vengeur) où une femme assassinée par son fiancé était enterrée sous la maison que nous parcourions pieds nus. En travaillant le caractère immersif des expos au musée du Quai Branly, je dois avouer que le métier qui me fait plus rêver n’est pas cinéaste mais « créateur d’attractions de maisons hantées ».



Je suis retourné cet été à la Tokyo Tower pour Senritsu Meikyu: Mei – Kaii Kakusei / Sadako Tokubetsu Chousa : Le Labyrinthe de la Terreur : Obscurité – L'Éveil des Phénomènes Surnaturels / L'Enquête Spéciale Sadako . Cette attraction est la version VR d’une des plus célèbres Obakeyashiki : le Labyrinthe de la Terreur du parc Fuji-Q Highland. Située dans un hôpital peuplée d’expériences monstrueuses sur des êtres humains, elle durait entre quarante et cinquante minutes, ce qui est extrêmement long et terrorisant pour une Obakeyashiki qui se traverse en général en 15 minutes. La version VR est d’une durée de 30 minutes ce qui est un bon compromis. A noter que Takashi Shimizu a adapté Labyrinthe de la terreur, dans un long métrage en relief (mais avec anaglyphe) qui faisait moins peur que très mal à la tête. 


Même si elle n’et pas conforme à l’attraction originale, je choisissais évidement la version avec Sadako, coûtant 1000 yens de plus, et je partais explorer ce sinistre hôpital. Le casque VR sur la tête je me retrouvais devant le bâtiment, saisi par l’impression d’espace, la façade désagrégée et le ciel aux nuages sinistres

Sur un balcon en hauteur, une silhouette familière en robe blanche : Sadako ! Le parcours intérieur était extrêmement fluide, une main tendu permettant d’éclairer ses pas comme avec une lampe de poche. Si le visuel se rapproche quand même de celui d’un jeu vidéo, il faut très peu de temps pour avoir la sensation de déambuler dans un véritable espace, alors qu’en réalité on circule dans une grande pièce vide. Couloirs, salles d’opérations, chambres, ascenseur pour monter d’un étage, tout s’enchaîne avec réalisme.



L’autre impression de réel concerne évidemment les créatures que l’on croise : un enfant assis sur son lit, un pendu, un homme qui se tranche la gorge, des spectres apparaissant de face devant nous. C’est l’une des différences avec les Obakeyashiki en live interprétés par des acteurs. Ceux-ci apparaissent généralement derrière nous, en biais, fugacement, ou derrière des vitres pour ne pas risquer une réaction violente et spontanée des visiteurs. C’est à mon sens l’une des raisons pour lesquelles les Obakeyashiki virtuelles vont se développer. 



Et Sadako dans tout ça ? Même si je n'ai pas très bien compris ce qu'elle faisait dans cet hôpital, elle m’est apparue plusieurs fois, désarticulée, au fond d’un couloir. L’impression de croiser « réellement » ma créature chérie était délicieusement terrifiante. A la toute fin on nous invite à nous assoir sur un fauteuil roulant qui file à travers un couloir au bout duquel, nous attend Sadako ! Génial, non ?




Mais la vraie peur est venue d'une expérience bizarre que je ne parviens toujours pas à expliquer. On croise d’autres visiteurs pendant l’expérience, sous la forme d’êtres de vapeur sans visage, ce qui permet de ne pas nous heurter. A un moment deux de ces « êtres de vapeur », plutôt petits et je crois féminins ce sont approché de moi et se sont mis à hurler d’un voix stridente. Puis elles ont couru et traversé les murs de l’hôpital (rien de plus normal puisque ces cloisons n’existent pas). Trois fois elles ont reproduit ce manège, me retrouvant à chaque fois, et il m’a semblé comprendre dans leurs cris quelque chose comme « No sound ! No sound ». J’ai alors pensé qu’elles étaient elle aussi des créatures virtuelles, faisant partie de l’attraction. Tendant le bras, j’ai pourtant rencontré quelque chose de solide, ce qui a définitivement provoqué leur fuite. 

Les agents de l’attraction n’ont pas été en mesure de m’expliquer de qui ou de quoi il s’agissait.

De vrais fantômes se seraient-ils glissé dans ce programme virtuel ? N'étais-je pas moi-même le fantôme qui les terrorisait ? Peut-être est-ce cela l'Obakeyashiki ultime.

jeudi 17 septembre 2026

Les librairies sont pleines de spectres !


Cette année, il m’est arrivé une chose étonnante. Pour la première fois, depuis combien de temps, plus de dix ans peut-être, j’étais à Tokyo sans la moindre obligation : aucune interview, aucun article, aucun festival… J’étais absolument libre d’aller où il me plaisait, de passer la journée dans un quartier, de chercher une librairie obscure, de fouiner chez un disquaire, sans me préoccuper de rien d’autre. 
Seul dans Tokyo, j’allais en profiter pour me consacrer à ma passion, celle qui m’avait conduit dans cette ville à la fin des années quatre-vingt-dix. Vous avez deviné :  les fantômes bien sûr. 
J’ai donc suivi un fil invisible à travers la ville et ses librairies. 

Ce livre de poche, intitulé « Frisson ! Les histoires de fantômes de Nakano Broadway » (ぞくっ!中野ブロードウェイ怪談, Zoku! Nakano Broadway Kaidan) est consacré à la célèbre galerie marchande remplies de mangas, de figurines et livres rares. 



L'auteur, Koji Watanabe, tient lui-même un café souvent fermé (surnommé le « café qui n'ouvre jamais ») à Nakano Broadway. Il se met en scène comme un enquêteur du paranormal explorant les rumeurs locales. Ainsi, les anomalies architecturales ; les recoins secrets et interdits ; les boutiques maudites ou impossibles d'accès ; le tuyau suspect caché au milieu du câblage électrique chaotique du bâtiment ; des personnages grotesques et terrifiants qui hanteraient les couloirs tels que cette vieille femme étrange poussant un landau dans lequel se trouve un bébé couvert de poils ou  la momie en papier toilette errant sans but. 
Le premier fantôme que j’honorais était le mangaka Yoshiharu Tsuge disparu quelques semaines auparavant. Je trouvais à Taco Ché, la célèbre petite boutique underground, un tissus représentant le héros torturé de La Vis, serrant son bras mordu par la méduse. Le lendemain à Kinokunya, la librairie mythique de Shinjuku, je trouvais cette publication consacré à Tsuge et son chef d’œuvre, avec des photos de l’auteur et des reproductions des planches avant publication. 





Et un autre fantôme depuis peu, fardé celui-ci, Miwa à laquelle des présentoirs entiers étaient consacrés. Hommage à la Reine. Ici une biographie délicatement illustrée par Aquirax Uno


Ce jour-là je fis une découverte absolument enchanteresse. J’avais traqué les spectres japonais sous toutes leurs formes mais une m’avait échappée. Je n’y avais même jamais pensé, pourtant tous les indices étaient là : par exemple ces jeunes enfants, certains pas plus de dix ans, qui venaient hurler de peur dans les attractions de maisons hantées. Me trompant d’étage à Kinokunya, je me retrouvais par hasard au rayon jeunesse. Je découvris ces albums d’épouvante à destination des enfants nommés « kaidan ehon » ou album illustré de fantômes. Si en France on peut s’aventurer dans l’horreur pour enfants, ce sera forcément à base de monstres parodiques, et d’aventures comiques. Au Japon l’horreur reste de l’horreur et est destinée à faire peur même si elle peut prendre des formes absurdes. 




Dans « Faites-moi descende s’il vous plait ! » (おろしてください, Oroshite kudasai), écrit par Arisu Arisugawa et illustré par Tomaoki Ichikawa, un petit garçon perdu dans la campagne découvre une gare isolée. Un train arrive dans lequel il monte. À l'intérieur, voyagent des êtres ressemblant à des limaces, des poissons et des coquillages. Parviendra-t-il à descendre du train ?



Dans «Ils sont là » (いるよ…, Iru yo…), écrit par Nao Arita et illustré par Fracoco, prétendre n’avoir jamais vu de fantômes ne veut pas dire qu’ils n’existent pas. Il faut alors regarder différemment les endroits ordinaires : dans la rue, dans les trains, dans sa propre chambre et même dans des endroits où l’on pense être seul et y déceler des présences inquiétantes. 



« On me regarde » (こっちをみてる, Kocchi o Miteru) est écrit par Tonari Sōshichi, d’après son propre récit primé en 2018, et illustré par nulle autre que Junji Ito. Le récit, basé sur le phénomène de la paréidolie, est typique des mangas d’Ito comme Spiral, fondé sur la récurrence et le multiplication de motifs obsédants. Un jeune garçon remarque que le monde regorge de visages cachés : dans les nuages, les arbres, les rayures du bois des bureaux de l'école, les façades des maisons ou les reflets des fenêtres. Il est bien sûr le seul à les voir. Ces visages ne pourraient être que des illusions d’optiques mais l’un deux se met à le fixer. Bientôt chaque visage qu’il croise le suit du regard…




Il s’agit donc d’une œuvre hors catégories d’Ito dont on espère qu’elle sera publiée un jour en France pour donner le gout de l’horreur aux enfants. Mais ne l’espérons pas trop, dans notre pays tellement vertueux, il ne faut exposer les bambins qu’aux jolies choses bienveillantes et non aux spectres et autres innommables entités.
La découverte des « kaidan ehon » ne peut qu’augurer une nouvelle collection tentaculaire !
Sur la même table que les album, je découvrais cette « Encyclopédie des légendes urbaines japonaises », également destinée aux jeunes lecteurs.



Si je connaissais bien sûr Hanako-chan et la femme défigurée, j’ignorais tout en revanche de l’écorché véloce du collège, du chien à tête d’homme, du fantôme du distributeur de boissons, et de la main rouge sortant des toilettes !



S’il est un lieu de Tokyo où pullulent les spectres, c’est bien Jimbocho, le quartier des bouquinistes : ouvrages anciens de créatures surnaturelles, peintures de masques de kabuki, photos rares de chanbara aux samouraïs furieux et échevelés, cartes à collectionner de starlettes pop et de joueurs de base-ball, éditions originales de Mishima et Tanizaki, jeux de tarots et ouvrages ésotériques, et des milliers de livres de poches de « mistery » d’Edogawa Ranpo et Seishi Yokomizo.



J’y achetais cette brochure ni très belle ni très rare consacrée aux phénomènes surnaturels.



À l’intérieur, cependant, cette jolie illustration d’Oiwa-san découvrant dans un miroir son visage défiguré et provoquant la terreur de son époux, l’abject samouraï Iemon. Une scène classique de la légende de la mère de tous les fantômes japonais.


Au Mandarake de Shibuya, toujours ces livres (hors de prix) où des spectres beaux comme des écrivains décadents, et ressemblant à l’acteur Shigeru Amachi, côtoient des gangsters en borsalino, des femmes fatales aux œillades corrompues et les héritières des rusées femmes renards. 






J’y ai fait ma collecte rituelle de mangas d’horreur. Je dénichais trois pockets de Kazuo Umezz datant des années 70, rééditions d’histoires plus anciennes. 


Comment résister à ce monstre de Frankenstein au cou percé par un gigantesque clou ?


Dans "Le Visage aux écailles", Mako, la sœur d’Umezz, reçoit la lettre d'une jeune lectrice terrifiée: sa sœur aînée se paralyse petit à petit et commence à se couvrir d'écailles, se transformant lentement en un monstre reptilien humanoïde. Il est curieux qu’Umezz mette ainsi en scène sa propre famille. Mais cette sœur existe-t-elle vraiment ?



Le récit de "L’Homme-poisson" ressemble à celui du "Visage aux écailles": un jeune garçon nommé Jirō découvre que son grand frère est en train progressivement de se transformer en créature aquatique. L’ombre du Lovecraft d’Insmouth plane-t-elle sur ce récit ?


Le troisième volume est le plus étrange car s’inscrivant dans un érotisme noir dont le mangaka est finalement peu coutumier. Dans La Femme de la Caverne, un alpiniste découvre dans une grotte une femme nue qui lui affirme qu'elle l'attendait depuis toujours. Coupé du monde, l'homme commence à oublier sa routine, son travail et son épouse. Mais qui et réellement cette prédatrice. On croirait à une variation sur La Femme des sables de Kobo Abe. Dans La Tempête, un homme seul chez lui pendant une pluie torrentielle est persécuté par un intrus. Se battant dans la boue, il le tue à coup de pelle et se rend compte qu’il a en réalité assassiné sa propre femme. Umezz modernise un ressort classique des histoires de fantômes où les samouraïs sont le jouet d’hallucination provoquées par les spectres qui les poussent à assassiner leur propre famille. Comme dans ces récits, les éléments semblent complices des revenants. 





A Jimbocho, je tirais d’un distributeur quatre gashapon consacrés à Junji Ito. 
J’en découvrirai le contenu lors de mon retour en France.