Jean-Jacques Schuhl est un de mes auteurs favoris. Mais est-il japonais ? Après tout, c’est mon blog et je publie ce que je veux dessus, sans forcément justifier les liens du billet avec le Japon. Jours étranges à Tokyo est surtout un état d’esprit. Du reste, j’avais déjà fait franchir les douanes japonaises à un livre de Schuhl, "Entrée des fantômes" (comme par hasard !), l’incluant dans mes livres de survie (voir
ici). Cependant j’essaye de garder à ce blog une certaine cohérence. Alors suivons la trace d’un Jean-Jacques Schuhl japonais.
En tant que figure majeure de la littérature française des années 70, et même icône de cette époque grâce à son livre Rose poussière, il serait ce que les Japonais appellent un "écrivain Shôwa" appellation désignant cette époque. Il m’évoque également les figures bohêmes de l’ère Taishô, cette courte période entre 1912 et 1925 où les intellectuels découvraient le surréalisme et où Edogawa Ranpo publiait ses romans noirs. Les écrivains désargentés comme Osamu Dasai et Ryūnosuke Akutagawa logeaient dans des auberges, fréquentaient les cafés, cultivaient une certaine indolence, et écrivaient des histoires de fantômes. L’ère Taishô ressemble à un rêve.
Jean-Jacques Schuhl, globe-trotter sédentaire est lui-aussi un écrivain insulaire dans son logement du 8e arrondissement, avenue Pierre 1er de Serbie, et vit parmi les fantômes, ceux de Jean Eustache, de Fassbinder, de Jean-Pierre Rassam, et sans doute de lui-même et de sa jeunesse à la Coupole dans les années 60. Il y a au moins deux occurrences au Japon dans l’œuvre de Schuhl. Celle-ci étant très courte, c’est déjà pas mal.
Jean-Jacques Schuhl, tailleur pour spectres
Une brève nouvelle du recueil "Obsessions" (neuf pages dans l’édition Gallimard) paru en 2014, s’intitule «Gangster japonais». «Charles» reçoit une lettre anonyme (postée dans le Doubs !) lui ordonnant : « Ghost writer move your arm again ». Il n’en faut pas plus pour le «fantomiser». «J’ai pensé que l’expression, qui chez les Américains s’applique au «nègre» qui fait le livre pour un autre, devait dans mon cas être prise plus littéralement : écrivain fantôme, qui n’écrit presque pas, dont la présence est fantomatique.» Il va «se remettre à bouger son bras», ou tout au moins à sortir de chez lui, puisqu’un peu plus tard une amie l’invite à une soirée.
Dans la rue, il passe devant une boutique de vêtement où dans la vitrine un mannequin porte une tenue n’étant «pas du tout son genre» : «Sous une redingote à carreaux verts absinthe et anthracite, il portait un costume moiré à rayures, une cravate mauve et un chapeau borsalino en fibre synthétique orange scintillant et une écharpe vieux rose.» Peut-être est-ce la couleur de l’écharpe qui l’a happé mais curieusement ce costume lui rappelle une photo vue il y a quelques jours dans le journal : «le boss des Yamaguchi japonais lors de sa sortie de prison. Il était encadré par deux bodygards, avait une fine moustache à la Douglas Fairbanks Jr, et portait des vêtements semblables.»
Cette photo, la voici.
Il s’agit de Kenichi Shinoda, le chef du Yamaguchi-gumi, sortant de la prison de Fuchu, près de Tokyo, le 9 avril 2011, après avoir purgé une peine de six ans pour des infractions liées aux armes à feu. Schuhl prend bien sûr certaines libertés, le chapeau n’est pas un Borsalino synthétique mais un Fedora en cuir et l’écharpe est plus orange que vieux rose. Mais «la redingote à carreaux verts absinthe et anthracite», le costume «moiré à rayure», dont on ne voit que le pantalon, est bien là, ainsi que la cravate mauve et la «fine moustache à la Douglas Fairbanks Jr». Les deux hommes qui l’escortent ne sont en revanche pas des bodygards mais vu leur âge probablement d’autres boss du Yamaguchi-gumi (moins charismatiques que Shinoda il est vrai).
Etrangement, un peu plus loin ans le texte, Schuhl se corrige : «son Borsalino, on voyait bien qu’il était en cuir souple, dans les rouges, le mien en fibre synthétique et pas rouge»
Comme dans le jeu des sept erreurs de France Soir dans "Rose poussière" : «le chapeau du gangster a été modifié.»
(L’erreur n°7 est-elle d’ailleurs une anticipation du gangster japonais : «un doigt en moins à la main du garçon à gauche» ?)
Ces coupures de journaux, missives de l’au-delà, qui circulent et se retrouvent entre les doigts, et les ciseaux de l’écrivain, ce «tailleur pour spectres».
Aucun doute, Charles aura fière allure dans le costume de l’Oyabun ! Il décide d’acheter l’ensemble mais précise qu’il veut précisément les vêtements exposé sur le mannequin, dont il découvre sur les doublure qu’ils sont bien «Made in Japan». Schuhl en achetant les vêtements tels quels, sans vraiment les choisir, effectue une opération magique d’impersonnalisation, et prend en fait la place du mannequin.
«Je suis sorti du magasin en jetant un coup d’œil sur le mannequin mis à nu, démantibulé dans sa cage en verre, j’ai imaginé que c’était le boss des Yamaguchi, et me suis éloigné dans la tenue que je lui avais dérobée.»
Plus que Kenichi Shinoda, il devient une poupée mécanique animée qui s’est échappé du magasin, comme Spectrophélès le mannequin spirite des "Mains d’Orlac" de Maurice Renard. Et tout devient alors artificiel et un peu toc. Un monde non pas de robots mais d’automates répétant les mêmes gestes.
«Sur le trottoir, dans l'obscurité, se découpait une cabine éclairée où une jeune femme en tenue de soirée téléphonait. Elle faisait un geste, toujours le même, avec le bras, tapait du pied sur le sol et renversait parfois la tête en arrière, tout ça comme un automate de foire dans sa boite en verre. J'étais de biais dans l'ombre et elle, dans la cabine éclaboussée de lumière, ne me voyait pas. Elle était pourtant à deux pas mais aussi complètement ailleurs.»
Est-ce une scène réelle ou une photographie d’Helmut Newton ou Guy Bourdin ?
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| Helmut Newton, Night Call In a telephone booth, Paris 1974 |
«Avec ses cheveux châtain clair mi-longs, le front haut, les trais pleins de caractère avec ces yeux renflés, la grande bouche amère, j'ai cru voir le fantôme de Barbara Stanwyck, héroïne vénéneuse des films noirs années cinquante, un en particulier qui s'appelait Obsession»
Dans le premier segment de ce film à sketch réalisé aux USA par Julien Duvivier, une femme (qui n’est pas interprétée par Barbara Stanwyck mais par Betty Fields) se croyant laide porte un masque blanc pour séduire un étudiant. Lorsqu’elle l’enlève, elle découvre que sa laideur était imaginaire, un sortilège causé par son égoïsme. La femme dans la cabine téléphonique évoque ainsi à Charles un être artificiel, une femme-poupée à la face de porcelaine.
Le gangster japonais, et le mannequin désarticulé sont ses «body gards» qui l’escortent dans le monde des fantômes, et le quai Voltaire, et la gare d’Orsay laisse place au «Londres ancien, époque du Crystal Palace».
L’autre occurrence du Japon est un entretien à propos d’Entrée des fantômes, pour la revue érotique snob Edwarda (janvier/février 2010).
«(au Japon) Il n'y a pas cette espèce de nébulosité macabre comme chez nous, le fantôme japonais est très vivant, je suis de ce côté-là d'une certaine façon. À la fin du livre, tous ces fantômes... Jean Eustache et les autres... je suis une marionnette entre leurs mains... ils me possèdent.»
Plus loin, il parle du héros des Caves du Vatican, d'André Gide qui se nomme "Lafcadio", et je pense évidemment à un autre "Lafcadio", l'auteur du receuil de spectre japonais Kaidan, Lafcadio Hearn.
Entrée des fantômes, justement… je profite de l’occasion pour republier ce billet, que je fais circuler de blog en blog…