vendredi 24 avril 2026

Jean-Jacques Schuhl, nécromancie



Jean-Jacques Schuhl est un de mes auteurs favoris. Mais est-il japonais ? Après tout, c’est mon blog et je publie ce que je veux dessus, sans forcément justifier les liens du billet avec le Japon. Jours étranges à Tokyo est surtout un état d’esprit. Du reste, j’avais déjà fait franchir les douanes japonaises à un livre de Schuhl, "Entrée des fantômes" (comme par hasard !), l’incluant dans mes livres de survie (voir ici). Cependant j’essaye de garder à ce blog une certaine cohérence. Alors suivons la trace d’un Jean-Jacques Schuhl japonais. 
En tant que figure majeure de la littérature française des années 70, et même icône de cette époque grâce à son livre Rose poussière, il serait ce que les Japonais appellent un "écrivain Shôwa" appellation désignant cette époque. Il m’évoque également les figures bohêmes de l’ère Taishô, cette courte période entre 1912 et 1925 où les intellectuels découvraient le surréalisme et où Edogawa Ranpo publiait ses romans noirs. Les écrivains désargentés comme Osamu Dasai et Ryūnosuke Akutagawa logeaient dans des auberges, fréquentaient les cafés, cultivaient une certaine indolence, et écrivaient des histoires de fantômes. L’ère Taishô ressemble à un rêve. 
Jean-Jacques Schuhl, globe-trotter sédentaire est lui-aussi un écrivain insulaire dans son logement du 8e arrondissement, avenue Pierre 1er de Serbie, et vit parmi les fantômes, ceux de Jean Eustache, de Fassbinder, de Jean-Pierre Rassam, et sans doute de lui-même et de sa jeunesse à la Coupole dans les années 60. Il y a au moins deux occurrences au Japon dans l’œuvre de Schuhl. Celle-ci étant très courte, c’est déjà pas mal.
 
Jean-Jacques Schuhl, tailleur pour spectres

Une brève nouvelle du recueil "Obsessions" (neuf pages dans l’édition Gallimard) paru en 2014, s’intitule «Gangster japonais». «Charles» reçoit une lettre anonyme (postée dans le Doubs !) lui ordonnant : « Ghost writer move your arm again ». Il n’en faut pas plus pour le «fantomiser». «J’ai pensé que l’expression, qui chez les Américains s’applique au «nègre» qui fait le livre pour un autre, devait dans mon cas être prise plus littéralement : écrivain fantôme, qui n’écrit presque pas, dont la présence est fantomatique.» Il va «se remettre à bouger son bras», ou tout au moins à sortir de chez lui, puisqu’un peu plus tard une amie l’invite à une soirée. 
Dans la rue, il passe devant une boutique de vêtement où dans la vitrine un mannequin porte une tenue n’étant «pas du tout son genre» : «Sous une redingote à carreaux verts absinthe et anthracite, il portait un costume moiré à rayures, une cravate mauve et un chapeau borsalino en fibre synthétique orange scintillant et une écharpe vieux rose.» Peut-être est-ce la couleur de l’écharpe qui l’a happé mais curieusement ce costume lui rappelle une photo vue il y a quelques jours dans le journal : «le boss des Yamaguchi japonais lors de sa sortie de prison. Il était encadré par deux bodygards, avait une fine moustache à la Douglas Fairbanks Jr, et portait des vêtements semblables.»
Cette photo, la voici. 



Il s’agit de Kenichi Shinoda, le chef du Yamaguchi-gumi, sortant de la prison de Fuchu, près de Tokyo, le 9 avril 2011, après avoir purgé une peine de six ans pour des infractions liées aux armes à feu. Schuhl prend bien sûr certaines libertés, le chapeau n’est pas un Borsalino synthétique mais un Fedora en cuir et l’écharpe est plus orange que vieux rose. Mais «la redingote à carreaux verts absinthe et anthracite», le costume «moiré à rayure», dont on ne voit que le pantalon, est bien là, ainsi que la cravate mauve et la «fine moustache à la Douglas Fairbanks Jr». Les deux hommes qui l’escortent ne sont en revanche pas des bodygards mais vu leur âge probablement d’autres boss du Yamaguchi-gumi (moins charismatiques que Shinoda il est vrai). 
Etrangement, un peu plus loin ans le texte, Schuhl se corrige : «son Borsalino, on voyait bien qu’il était en cuir souple, dans les rouges, le mien en fibre synthétique et pas rouge»
Comme dans le jeu des sept erreurs de France Soir dans "Rose poussière" : «le chapeau du gangster a été modifié.»
(L’erreur n°7 est-elle d’ailleurs une anticipation du gangster japonais : «un doigt en moins à la main du garçon à gauche» ?)
Ces coupures de journaux, missives de l’au-delà, qui circulent et se retrouvent entre les doigts, et les ciseaux de l’écrivain, ce «tailleur pour spectres».
Aucun doute, Charles aura fière allure dans le costume de l’Oyabun ! Il décide d’acheter l’ensemble mais précise qu’il veut précisément les vêtements exposé sur le mannequin, dont il découvre sur les doublure qu’ils sont bien «Made in Japan». Schuhl en achetant les vêtements tels quels, sans vraiment les choisir, effectue une opération magique d’impersonnalisation, et prend en fait la place du mannequin. 
«Je suis sorti du magasin en jetant un coup d’œil sur le mannequin mis à nu, démantibulé dans sa cage en verre, j’ai imaginé que c’était le boss des Yamaguchi, et me suis éloigné dans la tenue que je lui avais dérobée.»
Plus que Kenichi Shinoda, il devient une poupée mécanique animée qui s’est échappé du magasin, comme Spectrophélès le mannequin spirite des "Mains d’Orlac" de Maurice Renard. Et tout devient alors artificiel et un peu toc. Un monde non pas de robots mais d’automates répétant les mêmes gestes.
«Sur le trottoir, dans l'obscurité, se découpait une cabine éclairée où une jeune femme en tenue de soirée téléphonait. Elle faisait un geste, toujours le même, avec le bras, tapait du pied sur le sol et renversait parfois la tête en arrière, tout ça comme un automate de foire dans sa boite en verre. J'étais de biais dans l'ombre et elle, dans la cabine éclaboussée de lumière, ne me voyait pas. Elle était pourtant à deux pas mais aussi complètement ailleurs.»
Est-ce une scène réelle ou une photographie d’Helmut Newton ou Guy Bourdin ?
Helmut Newton, Night Call In a telephone booth, Paris 1974


«Avec ses cheveux châtain clair mi-longs, le front haut, les trais pleins de caractère avec ces yeux renflés, la grande bouche amère, j'ai cru voir le fantôme de Barbara Stanwick, héroïne vénéneuse des films noirs années cinquante, un en particulier qui s'appelait Obsession»
Le gangster japonais, et le mannequin désarticulé sont ses «body gards» qui l’escortent dans le monde des fantômes, et le quai Voltaire, et la gare d’Orsay laisse place au «Londres ancien, époque du Crystal Palace». 
L’autre occurrence du Japon est un entretien à propos d’Entrée des fantômes, pour la revue érotique snob Edwarda (janvier/février 2010).
«(au Japon) Il n'y a pas cette espèce de nébulosité macabre comme chez nous, le fantôme japonais est très vivant, je suis de ce côté-là d'une certaine façon. À la fin du livre, tous ces fantômes... Jean Eustache et les autres... je suis une marionnette entre leurs mains... ils me possèdent.»
Plus loin, il parle du héros des Caves du Vatican, d'André Gide qui se nomme "Lafcadio", et je pense évidemment à un autre "Lafcadio", l'auteur du receuil de spectre japonais Kaidan, Lafcadio Hearn.

Entrée des fantômes, justement… je profite de l’occasion pour republier ce billet, que je fais circuler de blog en blog… 


Entrée des fantômes



"Je te propose de jouer le rôle du chirurgien dans Les Mains d'Orlac", avec ces mots, prononcés un soir de pluie dans un restaurant chinois, Raoul Ruiz ouvre la porte, malgré lui, aux fantômes de Jean-Jacques Schuhl.
Pourquoi Ruiz s'est-il approché de sa table, et lui a lancé, non une demande ou une proposition, mais un oracle, une imprécation : tu joueras le rôle du chirurgien dans les mains d'Orlac ! Ruiz est alors comme la femme-chat, Elisabeth Russell, qui s'approche de la table d'Irena et l'appelle Moia sestra, ma sœur.
Quel conte de terreur, Ruiz a-t-il vu en lui ?
Schuhl ou plutôt Charles, son alter-ego, pense d'abord que sa claudication lui donne un faux air expressionniste, ravivant chez Ruiz le souvenir d'un Herr Doktor contrefait. Peut-être. Ruiz est en effet un grand amateur de séries B hallucinées comme le Chat noir d'Ulmer qui fait partie avec Mad Love et Freaks des trois films-cultes du fantastique années 30.
Ruiz, en une phrase a greffé un autre corps à Schuhl (étrange homophonie avec Choule, la première locataire de Polanski) : une créature difforme, malfaisante, qu'il appelle un moment Glou (pour Gloucester), surnom grotesque et un peu effrayant
Possédé par son double, Charles va errer dans la nuit. Non comme Gogol, le chirurgien de Mad Love mais comme Conrad Veit, Orlac dans la version de Robert Wiene, qui marche dans les ténèbres, les bras tendus tel un somnambule, comme tiré par ses mains fantômes.




Schuhl feint de ne pas s'en souvenir, mais c'est lui-même, le premier, qui a évoqué Les Mains d'Orlac dans Ingrid Caven, décrivant les doigts de Jay, le pianiste du Grand Hôtel Et Des Palmes : " On les eût dit greffés à un corps d'athlète, à l'inverse des Mains d'Orlac, le film avec Peter Lorre, où on coud à un délicat pianiste de concert qui a perdu ses mains dans un accident de train, celles, trop robustes d'un assassin guillotiné le jour même."
Ruiz est un gothique tropical, un médium comme les personnages des Mains d'Orlac, le roman original de Maurice Renard. Il y a, dans le roman, un mannequin spirite, nommé Oscar, et qui prend vie sous le beau nom de Spectrophélès. Les sortilèges du mannequin animé rappellent ce cauchemar de dandy qui revient à la mémoire de Schuhl : que ses vêtements acquièrent une vie propre et finissent par le remplacer. Il y a aussi ce double négatif et phosphorescent créé par la radiographie.
Voyons ce qu'écrit Schuhl à propos des rayons X : "X du porno, j'ai songé, et X de l'inconnu et du mystère".
Et Maurice Renard : "La bande infrarouge ! Une association de brigands… Mais quels brigands ? Terrestres, humains ?… Infrarouge, exactement, qu’est-ce que ça veut dire ? Infrarouge, ultraviolet, lumière invisible, rayons X… (Ah ! rayons X ! X, comme les couteaux !) En somme, la bande infrarouge, cela signifierait : bandits traversant les solides, opaques ou transparents ? "
Schuhl, lui-aussi, suit le fil des associations criminelles, obscures et souterraines. Et dans la nuit, c'est une chanson qu'il nous fait entendre, la plus terrible des chansons, la plus cruelle et la plus lucide.
Repartons de l'origine : Mad Love de Karl Freund. A la différence de la version de Robert Wiene, Orlac n'a chez Freund qu'un rôle secondaire. Le vrai sujet du film est l'amour fou du Dr Gogol pour la femme du pianiste, Yvonne, une actrice du Grand guignol appelé ici Théâtre des Horreurs. Gogol rachète au théâtre, la statue en cire de l'actrice pour laquelle il joue de l'orgue. Dans l'appartement du chirurgien où elle s'est introduite pour innocenter son mari, Yvonne prend la place de la statue. Mais de sa joue, égratignée par les griffes du perroquet blanc de Gogol, perlent des gouttes de sang. Gogol croit la statue revenue à la vie et sombre dans la démence. Tu es vivante Galatée, lui dit-il, se prenant pour Pygmalion.
Alors qu'il étreint Yvonne, Gogol entend une voix murmurer les vers d'Oscar Wilde :
"Each man kills the thing he loves"




C'est elle, la chanson criminelle, qui fait superposer à Ruiz la figure de Gogol sur celle de Schuhl ; fil d'Ariane entre Mad Love, Fassbinder, Ingrid Caven et Jean-Jacques Schuhl.
J'ai toujours trouvé que Fassbinder avait modelé le déplaisant et doucereux Kurt Raab sur Peter Lorre, en particulier dans Tenderness of the Wolves d'Ulli Lommel (non réalisé par RWF mais sous forte influence) où il s'inspire autant de M. (le monstre hantant la république de Weimar) que de l'allure du Dr. Gogol.
Le poème de Wilde est quant à lui mis en musique par Peer Raben et chanté par Jeanne Moreau dans Querelle. Ingrid Caven en donne en 1996 sa propre version dans l'album Chambre 1050, dont la plupart des chansons sont écrites par Schuhl et mises en musique par Raben. Faut-il y voir, de la part de Caven, une volonté de réappropriation d'une chanson et d'un rôle qu'elle aurait dû se voir attribué ? On sait la jalousie féroce des "femmes" de Fassbinder entre elles.
Quatre ans plus tard dans Ingrid Caven, non content d'évoquer Les Mains d'Orlac, Schuhl cite le poème.
"C'était bien lui (RWF), non, qui était allé trouver ce poème chez Oscar Wilde et le faisait chanter à Jeanne Moreau en tenancière de bordel dans Querelle de Brest, le film, son dernier, sur un air de bastringue, une charmante ritournelle (...).
Le trio Orlac/Yvonne/Gogol apparaît bien dans Ingrid Caven sous la forme Schuhl/Caven/RWF, bien qu'on ne puisse pas dire qui, de Schuhl ou de RWF, endosserait les rôles du pianiste ou du chirurgien. On peut bien sûr imaginer RWF en Gogol, aussi monstrueux que Peter Lorre sur la fin de sa vie, voyant Caven, sa création, lui échapper ; projetant même d'envoyer ses gouapes dont Günter Kaufmann, le soldat américain, l'enlever à Paris. Pourtant, c'est bien Schuhl qui devient Pygmalion et se réapproprie la figure aimée en la transformant non en statue mais en livre. La statue reproduisait les traits d'Yvonne Orlac jusqu’à dépasser la mimésis pour atteindre l'incarnation, le roman se nomme Ingrid Caven.