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mercredi 23 septembre 2026

Tokyo des maléfices


La veille de son départ…

Il a laissé son reflet dans le miroir obscur d’une librairie de Jimbocho.



Il a salué une dernière fois Inari au sanctuaire d’Hanazono.




Au cœur de la nuit, il a croisé la plus belle rose de Nichome, avec sa mantille gitane et son collier de médailles, et, dans ses yeux cernés de rouge, ce n’était plus seulement Tokyo mais une Andalousie sanglante et ténébreuse. 
« Nous nous retrouverons ici même, l'an prochain, l’année du feu ! »

 

lundi 21 septembre 2026

L'hôpital japonais et ses fantômes



Un de mes grands plaisirs au Japon est de parcourir les Obakeyashiki ou « attraction de maison hantée ». J’ai plusieurs fois visité celle du parc d’attraction d’Asakusa, artisanale et typique avec ces étudiants interprétant les monstres (un des plus bizarres arubaito qui soit) ; celle des studios de la Toei à Kyoto, sublime et traditionnelle ;  à la Tokyo Tower, j'ai progressé dans les décors jaunâtre de l’antre d’un tueur en série. L’an dernier, j’ai visité celle, géniale, scénarisée par la star du genre Hirofumi Gomi au Tokyo Dome : Onryou Zashiki (La demeure de l'esprit vengeur) où une femme assassinée par son fiancé était enterrée sous la maison que nous parcourions pieds nus. En travaillant le caractère immersif des expos au musée du Quai Branly, je dois avouer que le métier qui me fait plus rêver n’est pas cinéaste mais « créateur d’attractions de maisons hantées ».



Je suis retourné cet été à la Tokyo Tower pour Senritsu Meikyu: Mei – Kaii Kakusei / Sadako Tokubetsu Chousa : Le Labyrinthe de la Terreur : Obscurité – L'Éveil des Phénomènes Surnaturels / L'Enquête Spéciale Sadako . Cette attraction est la version VR d’une des plus célèbres Obakeyashiki : le Labyrinthe de la Terreur du parc Fuji-Q Highland. Située dans un hôpital peuplée d’expériences monstrueuses sur des êtres humains, elle durait entre quarante et cinquante minutes, ce qui est extrêmement long et terrorisant pour une Obakeyashiki qui se traverse en général en 15 minutes. La version VR est d’une durée de 30 minutes ce qui est un bon compromis. A noter que Takashi Shimizu a adapté Labyrinthe de la terreur, dans un long métrage en relief (mais avec anaglyphe) qui faisait moins peur que très mal à la tête. 


Même si elle n’et pas conforme à l’attraction originale, je choisissais évidement la version avec Sadako, coûtant 1000 yens de plus, et je partais explorer ce sinistre hôpital. Le casque VR sur la tête je me retrouvais devant le bâtiment, saisi par l’impression d’espace, la façade désagrégée et le ciel aux nuages sinistres. 

Sur un balcon en hauteur, une silhouette familière en robe blanche : Sadako ! Le parcours intérieur était extrêmement fluide, une main tendu permettant d’éclairer ses pas comme avec une lampe de poche. Si le visuel se rapproche quand même de celui d’un jeu vidéo, il faut très peu de temps pour avoir la sensation de déambuler dans un véritable espace, alors qu’en réalité on circule dans une grande pièce vide. Couloirs, salles d’opérations, chambres, ascenseur pour monter d’un étage, tout s’enchaîne avec réalisme.



L’autre impression de réel concerne évidemment les créatures que l’on croise : un enfant assis sur son lit, un pendu, un homme qui se tranche la gorge, des spectres apparaissant de face devant nous. C’est l’une des différences avec les Obakeyashiki en live interprétés par des acteurs. Ceux-ci apparaissent généralement derrière nous, en biais, fugacement, ou derrière des vitres pour ne pas risquer une réaction violente et spontanée des visiteurs. C’est à mon sens l’une des raisons pour lesquelles les Obakeyashiki virtuelles vont se développer. 



Et Sadako dans tout ça ? Même si je n'ai pas très bien compris ce qu'elle faisait dans cet hôpital, elle m’est apparue plusieurs fois, désarticulée, au fond d’un couloir. L’impression de croiser « réellement » ma créature chérie était délicieusement terrifiante. A la toute fin on nous invite à nous assoir sur un fauteuil roulant qui file à travers un couloir au bout duquel, nous attend Sadako ! Génial, non ?




Mais la vraie peur est venue d'une expérience bizarre que je ne parviens toujours pas à expliquer. On croise d’autres visiteurs pendant l’expérience, sous la forme d’êtres de vapeur sans visage, ce qui permet de ne pas nous heurter. A un moment deux de ces « êtres de vapeur », plutôt petits et je crois féminins ce sont approché de moi et se sont mis à hurler d’un voix stridente. Puis elles ont couru et traversé les murs de l’hôpital (rien de plus normal puisque ces cloisons n’existent pas). Trois fois elles ont reproduit ce manège, me retrouvant à chaque fois, et il m’a semblé comprendre dans leurs cris quelque chose comme « No sound ! No sound ». J’ai alors pensé qu’elles étaient elle aussi des créatures virtuelles, faisant partie de l’attraction. Tendant le bras, j’ai pourtant rencontré quelque chose de solide, ce qui a définitivement provoqué leur fuite. 

Les agents de l’attraction n’ont pas été en mesure de m’expliquer de qui ou de quoi il s’agissait.

De vrais fantômes se seraient-ils glissé dans ce programme virtuel ? N'étais-je pas moi-même le fantôme qui les terrorisait ? Peut-être est-ce cela l'Obakeyashiki ultime.

mardi 8 septembre 2026

Yanaka : des bonbons pour les fantômes


Pour oublier le triste visage du Golden Gai, il faut vagabonder dans un vieux quartier lointain, comme celui de Yanaka. Bien sûr le cimetière, les temples et les échoppes sont visités par les touristes mais ces voyageurs curieux, couples et familles ne sont en rien comparables avec les barbares alcoolisés du Golden Gai.
C’est l’un de mes quartiers préférés, et j’en ai souvent parlé ici. Si par chance je me trouve à Tokyo au mois d’Août, je ne manque pas de visiter le Zenshôan, le temple des « yurei-ga » (peintures de spectres), et de saluer le fantôme d'Oyuki, si belle et si triste dans son kimono de brume. 





J’y ai acheté des bonbons fantômes. Que se passera-t-il si je les croque ? Un fantôme apparaîtra-t-il ?  Comment m’en défaire ? En croquant un autre bonbon ? Voilà, qui ferait un bon « kaidan », un conte de créatures surnaturelles. Dans le doute, je vais conserver intact le sachet et le ramener en France où il rejoindra ma boîte d’objets précieux. 
Il est interdit de prendre des photos dans la salle d’exposition, ce qui est une bonne chose pour décourager les amateurs de selfies. Il faut donc absolument se procurer le catalogue qui reproduit l’intégralité du parcours de cinquante peintures. Le possédant déjà, j’ai opté cette fois pour les quinze cartes postales de yurei-ga, idéales pour faire des compositions et recréer son propre temple aux fantômes.






Au fil du temps mon intérêt à un peu évolué. Au début, j’étais fasciné par les visages terrifiants de démons échevelés, tourmentés par l’urami (la rancœur) mais peu à peu d’autres figures, plus discrètes, m’ont davantage intriguées.
Celles-ci dérobent leurs visages derrière des rideaux de soie, des paravents ou la manche de leur kimono. Si en ce temps-là, la nudité était naturelle, c’était avec davantage de pudeur que ces dames dissimulaient leur nature spectrale.





Certains ne se montrent pas mais leur présence est perceptible. Dans ce vol de cormorans sous la lune vague, où est le fantôme ?


Ici un crâne énonce ce poème « Dans ce monde, l’inéluctable, le voilà. » Soit une vanité japonaise.


Il sert d’ailleurs d’emblème au temple et on le retrouve sur ce très utile éventail. 



Yanaka est le quartier des fantômes mais aussi des chats. Leur cousin est ce curieux lion mésopotamien rouge, gardien du temple Jōmyō-in, et œuvre du sculpteur Fumio Asakura (1883-1964), célébrité du quartier.



Les chats, qui autrefois protégeaient des rongeurs les manuscrits des temples, sont partout : en chair et en os dans le cimetière, et en pierre et en bois, sur le toit des boutiques de la rue Ginza. Ces sept chats du bonheur ont été offerts en 2008 aux commerçants par des étudiants en art. 




Aux chats et aux fantômes, il faut ajouter les Jizô, chargés de guider les enfants après leur mort, et sans doute pour ne pas les effrayer, leur ressemblant avec leur bavoir rouge et leur petit bonnet.




Ces enfants fantômes jouent peut-être à la nuit tombée sur les balançoires et tobogans du cimetière.





Certaines boutiques de Yanaka sont surmontées de peintures traditionnelles et d’« onigawara », ces «tuiles démons» dont les faces furieuses sont censées faire fuir les mauvais esprits. Comme si les habitants devaient se protéger des fantômes du Zenshôan qui pourraient bien s'évader du temple pour flotter dans les ruelles.






Ici une représentation du célèbre « oni » Shuten Doji et sa bataille contre les quatre rois célestes de Yorimitsu. 


Une peinture bien plus récente présente de curieux yokaïs à têtes de légumes ! connaissez-vous le kaidan du potager hanté ? 


Et partout dans les vitrines de Yanaka, des petites sculptures étranges et drolatiques.




Et des affiches de théâtres puisque les comédiens, qui souvent les interprètent, ont toujours entretenu une grande proximité avec les créatures surnaturelles.



Autre théâtre et autres visages, ceux des hommes politiques sur les affiches électorales. Sont-ils des fantômes ou des démons ? 



Celui-ci, rosé par la pluie et dont les traits s’effacent, ressemble à Sukekiyo Inugami, l’homme au masque de caoutchouc du roman « La Hache, le koto et le chrysanthème » de Seishi Yokomizo.


Ces politiciens pourraient se retrouver prisonniers du Yubiningyo Shokichi, le studio du malicieux sculpteur Mitsuaki Tsuyuki. Juste retour des choses pour ces manipulateurs qu’être métamorphosés en marionnettes à gaines.







Au détour d’une rue, une élégante apparition : une dame à la veste brodée d’« uzumaki ». Junji Ito a raison, les spirales sont partout au Japon !



Dans les vitrines du « koban » (commissariat du quartier), d’autres fantômes, ceux des « évaporé » et des criminels recherchés, parfois depuis des décennies. Sont-ils morts, les croise-t-on sous l’apparence de doux vieillards qu’on croirait sortis d’un film d’Ozu, sans se douter que certains ont massacré des familles entières.


Et un plus joli fantôme : Momoe Yamaguchi, ici dans sa radieuse jeunesse, qui comme bien des stars japonaises s’est retirée de la vie publique.


Il et temps de quitter Yanaka pour achever cette douce journée dans un des lieux les plus romantiques de Tokyo : le chemin qui borde le lac d’Ueno, avec ses nénuphars et ses cygnes-pédalos. Au crépuscule, je repense à ces fantômes qui m’ont attiré dans cette ville, et à l’appel desquels je réponds toujours. Comme je le dis souvent, au Japon entre les temples et les sanctuaires, les statues d’Inari, la déesse renard, et de la belle Benzaiten, les images de yokai partout, et… les restaurants de yakitori, j’ai beaucoup moins peur de la mort.





Bien sûr, j’ai ramené au fil de mes voyages de nombreux disques, livres et figurines, mais jamais je n’avais eu l’idée de me constituer une collection. C’est chose faite cette année avec ces « masques du démon ». Le premier, acheté à Yanaka représente Hannya, la démone de la jalousie du nô. Il ne s’agit pas d’un accessoire de théâtre mais d’un masque décoratif. Même s’il ne respecte pas totalement l’apparence d’Hannya avec ses yeux dorés, j’aime ses couleurs et son visage. Le second, déniché également à Yanaka, est une petite pièce de métal, représentant toujours Hannya. Je ne connais pas son utilité. Aucun n’est ancien ou de grande valeur, mais ils m’ont tapé dans l’œil. Le troisième est une photographie grand format d’un masque de Tengu, achetée à Jinbocho, le quartier des bouquinistes, autre lieu ésotérique de Tokyo.







NB: l'adorable boutique Irias, avec ses statuettes et cartes postales de yokaïs, uniques car conçus par des artisans du quartier a fermé en 2024, après 22 ans d'existence, ainsi que le café Ranpo.
Rendons leur ici hommage.