Maruo est un maître du collage, et du montage de références graphiques et culturelles. Underground (Ann gura, 2021-2023), son dernier livre paru en France, retrace le destin tragique d’une jeune comédienne (affligée de strabisme !) et d’un aspirant mangaka dans la fournaise du mai 68 japonais (qui s’est déroulé en 1969). C’est une vision anamorphosée de sa propre jeunesse, décalée dans le temps puisque c’est lors de la décennie suivante que le jeune provincial monte à Tokyo, et est publié dans la revue de manga « angura » Garo.
Je sors mes 33t d’acid-folk nippon achetés à Recofan et Disk
Union, et c’est parti, dans l'ordre de lecture !
Qui croisons-nous dès les premières planches d’Underground ?
Ayant visité l’exposition Zurbaran se tenant au Louvre, la
silhouette encapuchonnée m'est immédiatement identifiable : « Saint
François contemplant un crâne » (1635). L’art mystique et ténébreux du
peintre espagnol, ne pouvait que résonner avec l’imaginaire de Maruo. La scène se déroule lors d'une représentation théâtrale "angura" (déformation de "undergound")
Voici notre héroïne : Sachiko.
Son prénom provient d’ « Élégie en rouge » de Seiichi Hayashi publié dans Garo en 1970-1971. Ce manga culte des années rouges raconte justement les amours malheureuses de deux jeunes animateurs pauvres à Tokyo.
Grand admirateur du manga, le chanteur folk Agata Morio en a tiré son premier single sous le titre « Sekishoku Elegy ».
A écouter donc en lisant les déambulations de Sachiko et Migeru dans Shinjuku.
Les vêtements de Sachiko sont d’inspiration anglaise avec son béret, sa robe-manteau croisée Mary Saunt, cintrée à la taille, ses mocassins à boucle et ses bas à motifs de losanges. Le col marin reste quant à lui tout à fait japonais.
De Londres à Tokyo, en passant par Paris où l’adoptent
Sylvie Vartan, France Gall et Françoise Hardy, toutes les jeunes filles à la
mode portent cette tenue.
Au Japon, la représentante absolue de ce mouvement est la délicieuse chanteuse pop Akiko Nakamura avec ses reprises de « Blue Château » des Blue Comets et de « Un anno d’amore » de Mina. Elle aurait parfaitement pu tenir le rôle de Sachiko.
On reconnait l’allure de Migeru avec sa mèche sur l’œil et son pull à rayure. C’est celle de Kitaro l’enfant yokaï de Shigeru Mizuki (dont le prénom rime avec Migeru).
Kitaro est né dans un cimetière et est sorti de la tombe de sa
mère morte. Comme le provincial Migeru, ne trouvant pas sa place à Tokyo, Kitaro
est un banni, le dernier représentant du peuple des fantômes. Une façon pour
Maruo de dire que la vie terrestre de son héros sera courte.
Sachiko est modèle pour un peintre qui est également son
propriétaire. En échange d’un loyer, il l’oblige à se livrer à des jeux
sexuels. Le visage du pervers nous est familier. Il ne s’agit pas d’un artiste du
Japon des sixties comme Tadanori Yokoo, mais de l’idole du Montparnasse des
années 20, Foujita. Maruo relie ainsi la fièvre créatrice du Paris des années
folles à celle du Tokyo de l’ère Shôwa.
Nous retrouvons Sachiko dans la pose de Thérèse rêvant
(1938), une des plus célèbres peintures de Balthus.
Et puisque nous sommes dans l’histoire de l’art selon Maruo,
notons au passage un emprunt à L’éternelle idole (1889) de Rodin.
Maruo ne représente pas le dramaturge d’avant-garde Juro Kara, mais l’évoque fortement par la pratique du théâtre de rue ou « théâtre des situations » (le concept de « situations » est emprunté non à Debord mais à Sartre).
On peut avoir un aperçu des
spectacles urbains révolutionnaires de Kara, sorte de kabuki hirsute, au début
de « Journal d’un voleur de Shinjuku » (1969) d’Oshima.
Un immeuble surmonté d’une enseigne Minolta surplombait
Shinjuku Est à la fin des années soixante. On peut la voir à la fin du film de
Koji Wakamatsu, « L’Extase des anges » (1972), c’est vers elle que
semble se diriger le révolutionnaire Octobre, bardé de dynamite. Curieusement,
Maruo change le nom en Minalto.
Pour évoquer la bouche « lippue » de ce sosie
japonais de Mick Jagger, Maruo fait flotter dans une case les lèvres des
« Amoureux » de Man Ray.
Au Fugetsudo traînaient les membres de la troupe de Terayama. Si le génial dramaturge n’apparait pas dans Underground, Maruo consacre une case à son théâtre à Shibuya avec sa façade représentant une gigantesque tête de clown.
La salle s’appelait le Tenjô Sajiki-kan, soit la maison du Tenjô Sajiki. Mais pour être plus précis, la « maison des enfants du Paradis », Terayama ayant nommé sa troupe d’après le film de Marcel Carné.
Inauguré en 1969, la façade et l’intérieur du théâtre ont été
conçus par le graphiste Awazu Kiyoshi et Enomoto Ryôichi. Il n’en reste plus
rien aujourd’hui.
Référence majeure pour Maruo, Alex dans « Orange Mécanique ».
Maruo a reproduit le maquillage à l’œil et le chapeau
melon, remplacé par le casque blanc, marqué de l’idéogramme des syndicats
étudiants (Zenkyoto) lors des émeutes de 1969.
Comme les étudiants gauchistes, ceux de l’ultra-droite et les yakuza, Migeru admire l’acteur de ninkyo-eiga, Ken Takakura. Avant d’aller se battre avec les CRS japonais, les étudiants se donnaient du courage en allant voir l’acteur découper en morceaux un clan rival, s’imprégnant de son sens du sacrifice.
Le film en question, qui date bien de 1969, est « Brutal
Tales of Chivalry 5: Man with the Karajishi Tattoo » (Shôwa
Zankyôden : karajishi jingi) de Makino Masahiro. « Karajishi »
désigne le tatouage de Takakura composé d’un lion chinois et de pivoine. Son
affiche est la plus mythique du ninkyo-eiga.
The Jacks est un groupe psyché japonais de la fin des années soixante, dont la discographie compte deux LP : « Jacks no Sekai » (Vacant World) en 1968, avec les classiques Vacant World et Marianne, et « Jacks no Kiseki » (Super Session) (1969).
Après cela, le groupe se sépare. C’est donc la musique d’une formation éphémère qui accompagne la courte existence de Migeru.
Le leader du groupe, Hayakawa Yoshio devient pour Maruo le symbole de tous les
jeunes musiciens, chevelus et révoltés, de Tokyo.
Alors que Terayama et Juro Kara révolutionnaient les planches, un autre « théâtre des situations » se déroulait dans les rues de Tokyo. Maruo n’a pu observer ces émeutes que de loin. Il n’avait que 13 ans et vivait dans sa région natale, la préfecture de Nagasaki, à Kyushu. Il a pu s’inspirer de nombreux documents pour dessiner celles d’Underground, mais peut-être aussi des films pinks de Koji Wakamatsu, qui confiait des caméras 16mm aux étudiants pour qu’ils filment les manifestations.
Les images se retrouvaient ensuite en
générique d’un film tel que « Running in Madness, Dying in Love »
(1969).
Un autre spectre des sixties hante Underground, celui du jeune tueur fou Norio Nagayama. Nous y reviendrons dans un prochain billet.
































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