Kazuo Kamimura n’est pas seulement le dessinateur iconique des années 60 et 70 pour ses mangas, allant du récit sentimental sur la jeunesse (Lorsque nous vivions ensemble) à l’eroguro (Les Fleurs du mal), mais aussi pour ses pochettes de disque d’enka (voir ici), le blues japonais avec ses personnages de filles de bars, toujours trahies et noyant leur chagrin dans l’alcool, au fond des ténèbres d'un bar (voir ici).
C’est à lui que l’on doit la pochette du 45t d’une des plus célèbres chansons d’enka : « Ça ne vaut pas la peine de se repentir » (Zange no Neuchi mo Nai /ざんげの値打ちもない), le premier single de Mirei Kitahara, sorti le 5 octobre 1970.
Il s’agit d’une chanson déchirante, retraçant la vie d’une femme, évidemment malheureuse. La voix puissante de Mirei, comme étranglée par les sanglots, les notes de guitare comme des gouttes de pluie, les cordes qui s’élèvent, voluptueuses et mélodramatiques.
La pochette se déplie comme un petit poster qu’on peut épingler sur son mur, et contempler en rêvassant.
C'était une nuit froide de février
Je venais d'avoir quatorze ans
La neige scintillante tombait derrière la fenêtre
La chambre était froide et sombre
Ce n'était pas de l'amour, mais
Je voulais qu’on m’enlace
C'était une nuit pluvieuse de mai
Le jour de mes quinze ans
On m'a offert une bague bon marché
Et une simple fleur
Ce n'était pas de l'amour, mais
Je voulais m'offrir
C'était une nuit chaude d'août
Je boudais, j'avais plus de dix-neuf ans
Je tenais un couteau fin et luisant
Et j'attendais cet homme odieux
Ce n'était pas de l'amour, mais
J'étais abandonnée et ça faisait mal
Et maintenant, en cette nuit sombre
J'ai oublié mon âge
Les lumières vacillent dans la ville
Et tout le monde prie
Ça ne vaut pas la peine de se repentir mais
Je voulais en parler
A l’origine, la chanson contenait un cinquième couplet, où la narratrice regarde le ciel bleu à travers les barreaux d’une prison. Sans doute a-t-elle tué cet « homme odieux ». C’est sous cette forme que l’interprète de nos jours la chanteuse folk Hako Yamasaki.
Kamimura est un auteur mélodramatique. Si on devait le comparer avec un cinéaste, ce ne serait pas forcément Naruse ou Mizoguchi, bien qu’ils partagent la même affection pour les femmes de la nuit, mais avec le maître du mélodrame Douglas Sirk. Dans un très beau texte (« Sur six films de Douglas Sirk »), Fassbinder écrivait : « Sirk a dit : on ne peut pas faire des films sur les choses, on ne peut faire des films qu’avec les choses, avec les gens, avec la lumière, avec les fleurs, avec les miroirs, avec le sang, en fait avec toutes les choses fantastiques qui rendent la vie digne d’être vécue. »
Les fleurs, Les miroirs et le sang, on les retrouvera aussi chez Kamimura. Mais aussi des verres à cocktails, des feuilles mortes, de la neige, des plages en automne, des cigarettes, des cartes à jouer et des papillons. Et surtout des larmes. Bref, toutes les choses fantastiques qui rendent la vie digne d’être vécue.
Kamimura, lorsqu’il illustre la chanson de Mirei Kitahara, en reprend et décompose les motifs.
On reconnait la jeune fille de 14 ans à son col marin et ses couettes. La couleur est le sépia du passé, et un mouvement la porte vers un garçon sans visage qu’elle embrasse. « Ce n'était pas de l'amour, mais je voulais qu’on m’enlace. » Dans le même mouvement une tasse se brise dans une éclaboussure fuchsia. On pense à « La Cruche cassée » de Jean-Baptiste Greuze. La tâche représente alors probablement la virginité de la narratrice. « Ce n'était pas de l'amour, mais je voulais m'offrir »
Le fuchsia devient le monochrome de la composition centrale, comme si celle-ci étaient née de ce premier baiser.
Une des nattes de l’adolescence s’allonge tel un lierre et relie la jeune fille à son incarnation suivante : « Le jour de mes quinze ans, on m'a offert une bague bon marché. » Comme pour la tasse, Kitamura effectue une décomposition cinétique, le coffret s’ouvre et dévoile la bague bleue d’où s’écoule une larme. Chez Kamimura, les choses qui provoquent le chagrin pleurent elles-aussi.
Le centre de la composition est occupé par le visage de la narratrice adulte, les cheveux courts, et tenant un couteau devant son visage. Une larme tombe de son œil sur la lame du couteau. « Je tenais un couteau fin et luisant, dit la chanson. Et j'attendais cet homme odieux »
En haut et en bas de la pochette, deux décompositions cinétiques en bleu sombre. La première fragmente le mouvement de jambes courant dans les flaques de pluie.
Cet élan, on imagine qu’il s’agit de la vie et de l’amour entraînant la narratrice. Elan bien sûr brisé. Le second est celui de l’héroïne, portant un imperméable, accessoire indispensable de la mélancolie de l’ère Shôwa.
Elle jette un dernier regard sur son triste passé et s’éloigne, silhouette anonyme, dont le destin est celui des milliers d’autres femmes de ce temps-là, qui allaient acheter son disque, pour épancher leur chagrin et leur solitude.
Kamimura a offert à la chanson de Mirei Kitahara une véritable affiche de film, comparable à celle magnifique qu’il dessina pour Les Parapluies de Cherbourg.
Le mouvement, les gros plans d’objets, et de visages, en font aussi un clip video avant l’heure.
Ce n’est pourtant pas un mélo qui va porter le titre de la chanson de Mirei Kitahara, mais un film d’action pop, Delinquent Girl Boss : Worthless to Confess (1971), un de ces film de sukeban (girl boss) interprétés par Reiko Ôshida (voir ici). On y entend évidemment le tube, ainsi que dans sa bande-annonce.













Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire