samedi 25 juillet 2026

Kuniyoshi Kaneko, première partie : un Cocteau japonais


Les illustrateurs des années 60/70 comme Tadanori Yokoo ou Aquirax Uno étaient de véritables pop star, l’un d’entre eux, et des plus célèbres, était Kuniyoshi Kaneko (1936-2015). Si vous chinez chez les bouquinistes de Nakano Broadway, impossible de ne pas tomber sur une de ses illustrations et leur style reconnaissable entre mille. Des Gatsby en tenue de  soirée, blonds, fumants des cigarettes et rigides comme des mannequins semblent assister à une « party » clandestine. 




Ses jeunes filles au longs cous, lèvres rouges et pulpeuses et yeux de biches semblent sortir d’Harper’s Bazaar.





Et partout des lapins et des chats blancs échappés des livres de Lewis Carroll. 





Kaneko a bien commencé sa carrière dans le dessin de mode dans les années soixante avant de se diriger vers des univers fantastiques et décadents.

Pour mieux le connaitre jetons un œil à ses livres français favoris

Ma mère, Madame Edwarda, Le Mort de Georges Bataille 

Le Soleil des loups A.P. de Mandiargues 

Journal d'un voleur de Jean Genet

Trois filles de leur mère de Pierre Louÿs

Les Infortunes de la vertu du Marquis de Sade





L’influence de Tatsuhiko Shibusawa, traducteur de Sade et Bataille, et grand passeur de la littérature française transgressive dans les années 50 et 60, est perceptible. Comme Mishima, ou le danseur butô Hijikata, Kaneko a succombé à cette culture pop et décadente. Sur la demande d’un autre membre du groupe de Shibusawa, le traducteur Kosaku Ikuta, il illustre Histoire d’O de Pauline Réage en 1966 et en 1976 Histoire de l’œil de Bataille, où l'influence de Balthus est évidente. 




Comme Aquirax, il est fasciné par la culture française, et son modèle est équivoque Jean Cocteau, amour des éphèbes inclus. Nul doute que Kaneko vivait en songe dans un Paris luxueux mais corrompus, où tous les hommes ressemblaient à Jean Marais, où l'on ne se nourrisait que de cocktails, et où l'on ne quittait jamais son habit de soirée. Un monde de salons littéraires où il croisait Bataille et Pauline Réage. Et où O ne pouvait qu'avoir les traits de Danielle Delorme.



Pour ce qui est de la littérature japonaise, voici ses choix

Un test d'habileté de Nagai Kafu

Le conte de la tour du château d’Izumi Kyoka

Maquillage du soir de Toshio Yamazaki

Shunkin, esquisse d'un portrait de Jun'ichirō Tanizaki

Couleurs interdites de Yukio Mishima

Le conte de la tour du château d’Izumi Kyoka et Maquillage du soir de Toshio Yamazaki font partie d’un courant nommé « Tanbi-ha », proche de l’ero-guro, dont fait partie Le Tatouage de Tanizaki. Tanbi-ha est une recherche décadente de la beauté travaillant la figure de l’androgyne, de façon érotique et toujours dans une optique tragique.






L’œuvre absolue de ces écrivains est la Salomé d’Oscar Wilde. De nos jours, le génial illustrateur Takato Yamamoto en est le plus grand représentant.

Ses films étrangers préférés

En cas de malheur de Claude Autant-Lara

Avant le déluge d’André Cayatte

L’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau

Voici venu le temps des assassins de Julien Duvivier

Niagara d’Henry Hathaway

Du côté français on trouve bien sûr Cocteau mais aussi des films noirs, particulièrement désespérés come ceux d’Autant-Lara, Cayatte et surtout Duvivier, mais aussi les couleurs éclatantes et morbides de Niagara. On se doute qu’il fut fasciné par Edwige Feuilère, dont le maintien trouve un écho dans ses gravures de modes, et par Bardot, Marilyn et Danièle Delorme. Toutes trois des femmes enfant, innocentes et fatales. Ce sont également les robes, manteaux, et coupes de cheveux de ces Parisiennes diaboliques qui inspirèrent Kaneko.




Dans son livre de photo Les Jeux (1997), Kaneko écrivait sa profession de foi 

« … ce qui est né dans l’ombre de la vie quotidienne, ce qui a été oublié, ce qui a disparu avec le temps…

Cependant, ce qui avait été laissé dans ces ténèbres revient aujourd’hui à la lumière. Ce qui avait été considéré comme mort peut être à nouveau ressuscité.

En regardant ces images, j’ai voulu faire apparaître une sorte de monde parallèle. Autrement dit, j’ai voulu créer un espace où l’Occident et le Japon se rencontrent, où différentes cultures et époques se mélangent.



Ainsi, des éléments comme les costumes, les tissus, les objets, les meubles, les photographies, les décors, les fleurs, les miroirs… tous ces fragments du monde réel deviennent des signes appartenant à un univers imaginaire.

Je cherche à faire disparaître la frontière entre la réalité et l’illusion. Ce qui est fabriqué par l’homme devient parfois plus vrai que la réalité elle-même. Ce monde, situé entre le rêve et le réveil, est celui que je souhaite montrer. »


Les soeurs et jeunes filles en fleur de Kuniyoshi Kaneko








Ces peintures ont été réalisées entre 1966 et 1970. On peut percevoir les influences de Clovis Trouille, Molinier mais peut-être de Félix Labisse. La revue des années soixante Plexus, pour laquelle Labisse  peignit de magnifiques créatures, est très proche dans l’esprit des groupes surréalistes japonais où évoluait Kaneko. Ainsi ces deux portraits où les femmes, comme recouvertes d’un fard spectral, semblent davantage appartenir au monde de la pierre ou du marbre qu’à celui de la chair.






L’un de plus beaux titres de livres de Kaneko est La Porte dévergondée (1999). C’est celle-ci que nous pousserons dans un prochain billet pour admirer le travail photographique de ce grand décadent.
 




samedi 18 juillet 2026

Katun Thai Komics, jours étranges à Bangkok 2


Aujourd’hui je suis allé visiter l’expo consacrée aux Kutan Thai Komics à la galerie Arts Factory.
En découvrant, grandeur nature, les œuvres démentielles de Thep Chukul, j’ai compris à quoi ces comics survoltés me faisaient penser : aux deux premiers Evil Dead de Sam Raimi avec ces goules hystériques, et foncièrement méchantes. Les démons thaïlandais possèdent les mêmes faces ricanantes, comme si déchiqueter les humains les faisait mourir de rire. J’imagine très bien Krasu voler autour de la cabane de Ash, avec ses intestins pendant sous sa tête coupée. 
Autre star de l’expo : Tode Kosumphisal, et ses paysannes et déesses exposant fièrement leurs vulves. Certaines apparaissent dans les champs, d’autres dans les fonds marins ou en enfers où elles ne semblent pas craindre les démons, les flammes et les arbres d’épines. Ces vulves sont un symbole de puissance, et bien entendu de chance et de fertilité, rappelant les vagins dorés que l’on vient prier dans le sanctuaire de Dhamma Chot Hirun. Dans une très étrange peinture de Thep Chukul, du sexe d’une femme sortent une voiture de luxe, des bijoux, des lingots d’or et… un iphone. 
Mais bien d’autres curiosités vous attendent comme la mythologie autour des accidents de voiture, les fantômes des taxis, des zombies ressemblant comme deux gouttes d’eau à Eddie la mascotte d’Iron Maiden, des bébés hilares et en putréfaction…
Dépêchez-vous, l’expo se termine le 24 juillet !

27 rue de charonne 75011 paris | métro : bastille / ledru-rollin | du mardi au samedi : 12h30-19h30
Voir ici











Thep Chukul (1969)
2026




Puck (né en 1984)
2026


Puck


Suwit Shittichok (1969-2004)




Dan Sudsakorn (né en 1954)
1984






Fu Ruangsak Duangpla (né en 1965)
1997




Ratree 
1992




Thep Chukul
2026


Thep Chukul
2019





?





Suwit Shittichok
Chatree Sungwornsleep (né en 1945)
?
Thep Chukul







Thep Chukul



?












Tode Kosumphisal (né en 1956)



Mon autre billet consacré aux Katun Thai Comics ici

lundi 22 juin 2026

Katun Thai Komics, jours étranges à Bangkok


« Katun Thai Komics, une hanthologie »,  est un génial ouvrage édité par Serious Publishing, consacré aux  comics d’horreur thaïlandais des années 70 et 80. Comme le précise l’auteur, Stéphane Damant : « Taillé dans des chutes de papier d’imprimerie, d’un format de 9x13 cm, comprenant 16 pages - le nombre variera au fil des années - le katun lem la baht (le comics à un baht) est d’emblée une opération alchimique qui transforme les résidus en pépites visuelles. Le genre, entre violence stylisée, érotisme et acceptation des principes du karma, a connu son âge d’or au cours de la décennie 1977-1987. »



J’avais approché l’horreur thaï dans l’expo Enfer et fantômes d’Asie au Musée du Quai Branly en 2018. Le commissaire Julien Rousseau était bien plus spécialiste que moi en la matière mais j’avais réuni quelque extraits de films dans une petite salle de projection « strictement interdite aux moins de 18 ans ». En effet rien de commun entre les aristocratiques fantômes japonais, la hiératique Sadako, et les spectres et esprits thaïlandais. 



Dans The Snow White (2010) de Sarawut Intaraprom, on pouvait voir un spectre chevaucher un homme sur son lit d’hôpital, lui ouvrir le ventre avec ses ongles et y insérer un bébé démoniaque. Les Thaïlandais ne s’embarrassent guère de nos tabous occidentaux concernant par exemple les foetus et enfants. Nous avions aussi réuni les mannequin « grandeur nature » de plusieurs « Phi » conçus par le studio d’effet spéciaux QFX Workshop. 



Si l'on pourrait presque présenter à ses parents la princesse Nag Nak, que dire des Phi Prêt ces géants aux longs bras, avec leurs petite bouche leur interdisant de se nourrir ;  de Mae Nak et son bébé décomposé ; de Phi Pop et ses doigts griffus prêts à éventrer ; et surtout de la star Krasü, tête coupée volant dans les airs, les intestins accrochés au cou, et se nourrissant, encore une fois, de bébés. 



Ces créatures on les retrouve dans les Katun Thai Komics car, en Thaïlande comme au Japon, les horreurs traditionnelles et modernes font bon ménage. La violence, le grotesque et le gore dépassent tout ce que l’on connait en Occident, ramenant les « fumetti neri » italiens le plus déchaînés au rang d'aimable plaisanterie. 



Peut-être peut-on les comparer aux BD mexicaines ultraviolentes mais celles-ci, reflet du banditisme et de la terreur sociale, n’ont pas de dimension surnaturelle donc poétique. Les Thaïlandais sont peut-être terrorisés par Krasue mais surtout ils l’aiment à la folie et la représenter dans ces bandes-dessinées est peut-être une autre façon de l’honorer, et surtout de ne pas l’oublier. Car ce folklore possède une dimension sociale. Comme le souligne Stéphane Damant « Ils incarnent également l’univers mental des migrants des zones rurales débarquant à Bangkok, une population occupant les emplois les plus précaires, souvent maltraitée. » 



L’autre aspect réjouissant de ces œuvres est leur syncrétisme. Dans cette peinture de Thep Chukul intitulée All Thai Ghosts Out [ katun lem la baht ], certains démons ancestraux de la jungle ont pris la physionomie d’Eddie le mort-vivant d’Iron Maiden. 



En remerciant Stéphane Damant et Serious Publishing de nous faire découvrir ce pan passionnant de l’art populaire thaïlandais, on ne peut que les inciter à faire paraître une anthologie de récits complets, pour que grandisse dans nos contrées le culte de la délicieuse Krasü.

Ce livre est publié à l'occasion de l'exposition Katun Thai Komics programmée par la galerie Arts Factory du 2 juin au 24 juillet 2026.

Galerie Arts Factory, 27 rue de charonne 75011, Paris  



« Katun Thai Komics, une hanthologie »,  peut-être commandé ici