lundi 23 mars 2026

Shin Taga, cauchemars gravés sur cuivre



Je tiens ce blog pour rêver, et peut-être vous faire rêver. Ce mois-ci le passeur de rêves, et bien sûr de cauchemars se nomme Shin Taga.

L’artiste est un mystère, sa biographie étant presque vide. A peine savons-nous, sur sa fiche du Wikipedia japonais qu’il est né le 14 décembre 1946, et vit à Ichikawa, dans la préfecture de Chiba. Comme bien des créateurs japonais, son art est toute sa vie. Illustrateur, il est surtout un graveur sur cuivre, et devint populaire grâce aux couvertures d’une collection de poche, « Le Monde d’Edogawa Ranpo ». Au Japon, son art est donc indissociable des noirs récits du maître de l’eroguro. Shin Taga n’illustre pas les récits mais les interprète, avec un trait fin et chimérique rappelant les créatures hybrides d’Hans Bellmer. Accouplements de plantes vénéneuses, anges jumeaux décomposés, anatomies hallucinées où vulves et phallus se mélangent. Shin Taga est un maître du surréalisme japonais. 






Il est aussi un maître de cet art suranné des ex-libris, ces illustrations que le lecteur collait sur ses livres pour signifier qu’ils lui appartenaient. Ceux de Shin Taga sont des petites vignettes à l’humour léger et  ésotérique, comme un bordel onirique de la « belle époque » ou les phénomènes d’un cirque érotique.








L’esthétique « fin de siècle » est une grande influence pour de Taga dont certaines gravures peuvent rappeler le démoniaque Félicien Rops. On rêve d’une édition des Fleurs du mal illustrée par Shin Taga. 


















Des influences indoues 





L’une des obsessions de Shin Taga est les poissons, ce qui fait penser à la passion des Japonais pour Lovecraft et les créatures amphibies du Cauchemar d’Innsmouth. Accouplements contrenatures de poissons humanoïdes, poissons sphynx, poisson bus, poisson phallique chevauché par une nymphe, poisson attablé devant une assiette de petits êtres humains. L’imagination aquatique de Shin Taga semble sans limite. 










En 2020,, Lors d’une exposition consacrée à ses gravures de poissons, à la Galerie Yart à Tokyo, Shin Taga écrivait :

« En 2018, je suis retourné en Inde pour la première fois en quarante ans. Le Gange à Varanasi était toujours aussi pollué, mais le guide se vantait de son amélioration. Il expliquait qu'aujourd'hui, même sans argent pour le bois, on vous incinérerait et on dispersait vos cendres. Autrefois, les noyés se transformaient en poissons, puis en humains, et le cycle des réincarnations se poursuivait sans fin. Cette série de poissons, créée en 1978, exprime cette réalité (qui m'a profondément choqué) avec un humour noir. Les âmes résident dans les poissons, les animaux et les oiseaux, et s'entremêlent à celles des humains, subissant des transformations. J'espère qu'à travers cette œuvre, vous méditerez sur la vie et la mort, qui semblent être l'œuvre de la volonté divine.»











                   

 


mardi 17 mars 2026

Best Wishes to All de Yûta Shimotsu



La campagne japonaise est souvent décrite au cinéma comme un hâvre de paix, où, au contraire de l’aliénation des grandes villes, on vient se ressourcer, renouer avec les croyances ancestrales et une vie plus « authentique ». La représentation de la campagne comme source d’enchantement est évidemment une aubaine pour la veine pastorale du cinéma japonais, Naomi Kawase en tête. Il n’y a qu’à compter le nombre de films d’animation qui, dans le sillage de Miyazaki, racontent comment un enfant des villes, contraint de résider à la campagne, découvre le monde des yokaïs. Yûta Shimotsu (né en 1990) ne participe pas à cette veine souvent bêtifiante. Dans Best Wishes to All (2023), une étudiante revient dans la région de son enfance et  y retrouve ses grands-parents, qui sont à l’image de ces vieux japonais accueillants, sages et souriants.    



Yûta Shimotsu va s’évertuer à briser ce cliché et l’innocent loisir des aïeuls, taillant patiemment leurs bonsaïs, annonce un usage plus sanglant des scalpels et des aiguilles. La campagne est bien une allégorie du bonheur japonais, mais à quel prix ? La jeune fille va découvrir sur quoi est basée la félicité de sa famille.  Le bonheur de certains ne s’atteint qu’au prix de la souffrance des autres. Celle-ci est parfois même acceptée par les victimes, comme un sacrifice, au nom d’une dévotion au « bien commun ». Shimotsu déconstruit le modèle capitaliste mais plus encore fouille dans la mythologie japonaise des « doux vieillards ».

Il y a quelques années, un ami japonais me disait qu’en l’absence de toute revendication politique il ne restait plus dans ce pays que la politesse et la gentillesse comme valeurs. Celles-ci étant bien sûr les paravents de l’égoïsme, et d’une idéologie réactionnaire. La vérité du bonheur de la famille se trouve au grenier, d’où percent des gémissements dont personne ne semble se soucier. Dans le décor rassurant de ce village préservé du brouhaha de la vie moderne, commence pour l’héroïne un étrange « survival horror ».  Point culminant du film, une prodigieuse scène d’horreur absurde sur une route de campagne en plein soleil. 



Il y a chez Shimotsu une volonté de faire basculer la J-horror dans la modernité en l’expurgeant de ses figures devenues folkloriques (Sadako en tête), qui le rapproche du Ari Aster d’Hérédité et Midsommar. Lorsque la jeune fille refuse de perpétuer le système familial, une série de catastrophes s’abat sur le village, et elle se retrouve accusée de la désagrégation de la communauté. Sortir du rang, remettre en cause les fausses valeurs, entraîne la réprobation sociale et la culpabilisation.



Yûta Shimotsu est d’ores et déjà, au-delà même de la J-horror, une des voix les plus fortes du cinéma japonais contemporain, maniant un humour noir et virulent. Son second film, New Group, sorti en 2025, interroge également la notion d’appartenance forcée à la communauté. Une adolescente est confrontée dans son lycée à une épidémie de « pyramides humaines », signe d’une dérive fasciste et violente. 



vendredi 6 mars 2026

Tokyo 2011. Kappa bashi, la rue de nos copains les kappas

En août 2011, je visitais une rue mythique de Tokyo, Kappa Bashi, repère de ces étranges créatures hantant les cours d'eau japonais. J'avais écrit ce billet pour mon ancien blog "Les Films libèrent la tête". Je le reproduis ici.


Non loin du temple d'Asakusa, Kappa-Bashi est la rue des instruments de cuisines. Les milliers de lames qui brillent dans les boutiques nous rappellent que nous sommes bien au pays des sabres ; ici on peut acheter les fameuses reproductions en cire d’aliments exposés dans les devantures des restaurants... ces nouilles, soupes, sushis ayant une apparence de fraicheur trompeuse et dont Wenders a montré la fabrication dans Tokyo ga


Mais Kappa Bashi, comme son nom l’indique est aussi la rue des kappas, le plus célèbre des yokais. A l’origine le kappa était un diablotin amateur de farces de mauvais goût et capable de tuer en arrachant par l’anus les intestins de sa victime. Pourtant, son allure drôlatique, moitié tortue moitié perroquet et la petite cavité remplie d’eau au sommet de son crâne, finirent par le transformer en personnage sympathique et adoré des enfants. Parmi l’immense littérature lui étant consacrée, citons Mon copain le kappa, par le maître des yokais, Shigeru Mizuki ; L'eau céleste de Kazuichi Hanawa ou il aide une petite fille a aller retrouver sa mère aux enfers ; citons aussi le bel animé Un été avec Coo de Keiichi Hara où il devient une fois de plus l’ami d’un enfant.
C’est le versant aimable du kappa que l’on retrouve à Kappa Bashi avec ces statues, certaines très originales, de kappas veillant sur les distributeurs de boissons et les «smoking aera». 









Il y a aussi un petit temple dédié au yokai, où l’on peut admirer une «vraie» patte de kappa sectionnée. Nous ne mettrons pas en doute la véracité de cette pièce : si les Japonais croient au fantômes, beaucoup croient également aux kappas et sont persuadés d’en avoir vu réellement. Gardant l’entrée de ce petit musée, un couple de kappas en pierre, très curieusement sexués. Le mâle a un pénis de bonne taille, tandis que sa compagne possède une apétissante poitrine. Le kappa aurait-il des pouvoir fertilisateurs ?







samedi 28 février 2026

Cahier noir du premier mai 1971



L’humour noir est un terme inventé par Le comte de Lautréamont, et repris par André Breton pour sa célèbre « Anthologie de l’humour noir ». Pour les Japonais, grands amateurs de surréalisme, l’humour noir s’accorde parfaitement à leur propre courant subversif, l’« eroguro ». Cette revue, dénichée chez un bouquiniste de Tokyo, s’appelle "Cahier noir", avec comme sous-titre « Humour noir n°2 », et sa couverture, avec ces deux filles éventrant une autre adolescente avec le pédalier d’une bicyclette, rappelle Histoire de l’œil de George Bataille. Le style du dessin est également proche de Balthus.
Feuilletons ce magazine d'il y a 55 ans.
Il est au format de poche, mais des doubles pages permettent d'admirer de belles illustrations. Ici celle de Lide Mai, illustrateur dont je n'ai pas retouvé la trace.


"Les films du nouvel an éternel de Michio Okabe"
Il s'agit d'un cinéaste undergound, dans la lignée de Terayama et Juro Kara, recrutant les troupes d'avant-garde, de Zero Jingen aux danseurs butô, pour des films "hippies" (futen) et psychédéliques. A redécouvrir, donc.



Mishima s’est suicidé l’année précédente. Le magazine y revient avec cet article intitulé « Je voulais mourir en beauté à l’âge de vingt ans ». Est évoquée l’admiration de Mishima pour le romancier français Raymond Radiguet, protégé de Jean Cocteau et auteur du Bal du comte d’Orgel et « Le Diable au corps ». Radiguet est bien mort à l’âge de vingt ans. 




Sur cet étrange collage, on peut lire : "Réincarnation"



Une traduction de la nouvelle « Le rappel » (1950) de Boris Vian (encore un écrivain mort prématurément)… et un collage d’après une photo de Terence Stamp dans le Toby Dammit de Fellini.



"Un couple étrange"


Les revues «  surréalistes » japonaises sont aussi des revues érotiques. On peut les comparer à la revue française Plexus, émanation de l’ésotérique Planète qui, outre des récits et images érotiques, contenait des œuvres de Leonor Fini, des bandes dessinées, et des essais philosophiques. Ces photos nous rappellent que les poils pubiens étaient impitoyablement censurés au Japon. Le photographe fait donc des cuisses de son modèle des collines noires, et de sexe un gouffre où plonger et se perdre... pour l’éternité. 



"Chroniques de l'humoriste noir. Yoshiharu Tsuge. Le parfum du sang de la vierge éternelle."
Un article sur le génial Tsuge et son chef-d'oeuvre, l'hallucinant "La Vis", peut-être le plus grand manga underground japonais. Pour les japonisants, je mets l'article en entier.





"Les secrets de Venise" de Hikoaki Takahashi.
J'adore ces séduisantes filles masquées. 




"Le travestisme est un penchant anormal" 
Le titre est bien entendu ironique puisque les "gayboys" font partie de la vie du Tokyo underground depuis la fin des années soixante.



"Livre d'art noir" 
"Veuillez soumettre votre candidature pour le carnet noir"
Il s'agit apparemment d'un concours, et le gagnant dont les jolis dessins sont reproduits ici est un certain "Genichiro Nakamura, ville d'Itoigawa, préfecture de Niigata".



"Collection de publicités de la période Taisho"
Cette époque s'étend du 30 juillet 1912 au 25 décembre 1926 et est considérée comme un moment de libération artistique mais aussi sexuelle où les intellectuels japonais se passionnnent pour les avant-gardes occidentales. Le mouvement "eroguro" émerge à cette époque avec les premières nouvelles de Tanizaki et les romans d'Edogawa Ranpo.




"Poupée d'amour"
Pour terminer la revue, de  l'érotisme, en couleur cette fois, avec cette jeune fille s'amusant avec un mannequin !