mercredi 23 février 2022

La Saison du soleil de Shintaro Ishihara

Les éditions Belfond viennent de republier La Saison du soleil, œuvre culte de la littérature japonaise, pour la première fois depuis 1958. Par un curieux hasard, cette réédition coïncide avec le décès de son auteur, Shintaro Ishihara, le 1er février à l’âge de 89 ans.



Si l’écrivain est oublié en France, on connait un peu mieux celui qui fut le très médiatique gouverneur de Tokyo de 1999 à 2012. Cette figure de la droite dure, pour ne pas dire d’extrême droite, conjuguait les pires travers de la politique japonaise : réactionnaire,  raciste, et un provocateur se rendant régulièrement au sanctuaire Yasukuni pour honorer les criminels de guerre. Un personnage que l’on laisserait donc disparaître sans remord dans « les poubelles de l’histoire ».

Qu’en est-il de l’écrivain ?



Lorsqu’on étudie le cinéma japonais, Ishihara est un nom familier, et pas seulement parce que son frère Yujiro fut l’une des plus grandes vedettes des années 50 et 60. En 1955, Shintaro créa l’évènement avec ce premier roman qui remporta le prestigieux prix Akutagawa et à 23 ans devint la figure de proue de la jeunesse japonaise. Nommée La tribu du soleil (ou Tayzoku) ces adolescents avaient grandi dans le Japon de la défaite, avaient lu des manuels scolaires dont les passages nationalistes étaient caviardés, et se sentaient pris en tenaille entre l’abattement et la rancœur des adultes et la modernité et les plaisirs offerts par l’occupant américains. Vêtus de chemises hawaïennes, ces jeunes bourgeois n’avaient comme occupation que de profiter du soleil, des plages et collectionner les conquêtes. Des études menées de façon velléitaires, allaient les conduire sans beaucoup d’efforts à des postes-clés de la finance, de la justice ou de l’industrie. S’inscrivant dans un mouvement mondial, La Saison du soleil est contemporain de Bonjour tristesse de Sagan, des Vitelloni de Fellini, et devance Et Dieu créa la femme de Vadim, Les Tricheurs de Carné, et Les Cousins et les Godelureaux de Chabrol. Admirateur d’Hemingway, l’écrivain dépeint avec détachement le cynisme et la cruauté de ses contemporains : Tatsuya un étudiant, adepte de boxe, et Eiko, une jeune fille émancipée, commencent une relation tout en considérant que l’amour est superflu. Il suffira d’une phrase, tombant presque banalement lors d’une partie de mahjong de la bande de garçons, pour que le marivaudage devienne une tragédie. Derrière l’hédonisme de façade, Ishihara est bien un moraliste. La vitalité des jeunes japonais décrits par Ishihara, pour ne pas dire leur virilité et leur sexualité agresive, lui valut l’admiration de Mishima. 





Le soleil pouvait être être aussi celui du drapeau japonais, rendu à sa dimension presque mystique, et celui de l'Empereur, même si les héros étaient pour le moment dépolitisés. Cette génération vierge des compromissions de leurs pères et de la défaite pouvaient, en gagnant en maturité, incarner un nouveau nationalisme. Si Mishima n’avait jamais été considéré comme un politicien sérieux, Shintaro Ishihara, plus pragmatique, embrassa avec succès une carrière politique.

Adapté l’année suivante, La saison du soleil est à l’origine des premiers films japonais conçus pour un public adolescent ou étudiant. 



Takumi Furukawa transpose très correctement le roman, et se permet quelques éclats comme la scène de beuverie de Eiko où il plonge dans l’ombre le visage de l’excellente Yôko Minamida.



C’est Ishihara lui-même qui signe l’adaptation, reprenant la plupart des dialogues du livre. Certaines variations sont amusantes comme ce livre que lance Eiko vers Tatsuya et qui perce une cloison de papier. Dans le roman c’est avec son sexe en érection que Tatsuya déchirait la cloison. Les lecteurs du livre auront forcément rétabli la scène d’origine. Yujiro, le petit frère de Shintaro, ne tient ici qu’un rôle secondaire, Tatsuya étant interprété par Hiroyuki Nagato, très sobre si on le compare à son rôle de yakuza surexcité dans Cochons et cuirassés d’Imamura.  




La même année, sort l’un des meilleurs films du mouvement Tayozoku, Passions juvéniles (Crazed Fruit, 1956), également scénarisé par Shintaro Ishihara qui fait de  Yujiro la première star de la jeunesse japonaise, entre James Dean et Elvis Presley. 



La petite réputation du film en France vient de l’éloge de François Truffaut dans Les Cahiers du cinéma et du célèbre titre « Si jeune et déjà poney ». L’autre grand film rattaché à ce courant est Les Baisers (1957) de Masumura où l’on retrouve les relations difficiles entre un garçon et une fille emportés par le tourbillon culturel et sensuel de la fin des années 50. Masumura rajoute une dimension sociale inédite puisque c’est en se rendant dans un pénitencier que les deux jeunes se rencontrent. Le père de l'étudiant est emprisonné pour avoir truqué des élections, celui de la jeune fille pour avoir détourné des fonds publics. 



Admiré par Nagisa Oshima, Les Baisers inspirera Contes cruels de la jeunesse, le film fondateur de la Nouvelle vague japonaise. L’importance de l’œuvre de Shintaro Ishihara tient ainsi à sa descendance souvent éloignée de ses convictions politiques. La Saison du  soleil demeure indispensable comme document sur la jeunesse japonaise de cette époque, mais aussi par sa noirceur et sa mélancolie enfouie qui lui permettent de résister au temps.  

 

1 commentaire:

  1. Merci pour ce bel article Stéphane ! Je viens de le lire. Je tente en ce moment de mettre la main sur l'édition de discussions entre Ishihara Shintaro et Mishima. Y a une grosse histoire des relations entre politique, cinéma, littérature et manga à faire à partir de ce type de rencontres.

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