lundi 26 août 2019

Yoshimi du Christ




On trouve dans Female Yakuza Tale (1973) de Teruo Ishii (suite de Sex & Fury de Norifumi Suzuki) une créature fascinante : Yoshimi du Christ, nonne yakuza au chapeau noir et à la soutane fendue révélant des jambes bottées de cuir. Improbable mélange entre une religieuse et Sasori, la femme scorpion. 
L’actrice Makoto Aikawa, avec ses longs cheveux noirs et son visage fermé est bien entendu une réplique de Meiko Kaji. 


« Lorsque je prie, je tue » déclare-t-elle, volant presque la vedette à Ocho la joueuse d’Hanafuda dont les cartes sont en réalité des lames de rasoir. Mère supérieure d’un véritable couvent de nonnes tueuses, Yoshimi du Christ dévoile la passion de Ishii pour les créatures hybrides, males ou femelles, croisements d’hommes de plantes et d’animaux comme dans Horrors of Malformed Men, femmes-chats, ou yakuzas aux tatouages de pivoines et de camélias.  Le monde de Teruo Ishii est une scène de théâtre décadent, souvent stylisée, aux éclairages bariolés, et aux acteurs toujours fardés. Ces poupées sanglantes, qu’elles soient des prostituées en kimono écarlates, des aliénées rejouant Une page folle de Teinosuke Kinugasa ou des gangsters aux visages striés de cicatrices, rappellent les démons de Shuji  Terayama, et font de Teruo Ishii un poète fin de siècle au cœur du cinéma d’exploitation japonais.  



mercredi 21 août 2019

jeudi 1 août 2019

Les Musiciens de Gion et le crépuscule des geishas


Il y a deux geishas dans Les Musiciens de Gion (Gion bayashi, 1953) de Mizoguchi : la plus âgée, Miyoharu (Michiyo Kogure), symbolise l’« avant » et la jeune Eiko (Ayako Wakao) l’« après ». Il s’agit de l’avant et de l’après-guerre mais plus généralement du monde traditionnel et du monde moderne. Ce Japon contemporain est celui de la constitution, des hommes d’affaires, des industriels et des contrats. 
Que deviennent alors les geishas, ces femmes censées représenter l’apogée de la beauté japonaise ? Elles ne disparaîtront pas mais serviront de monnaie d’échanges entre les hommes de la nouvelle société. La patronne de la maison de geisha, qui n’est rien d’autre qu’une maquerelle affiliée aux hommes de pouvoir, prête de l’argent à Miyoharu pour que celle-ci achète une parure luxueuse à sa protégée Eiko lors de son intronisation comme geisha. L’endettement a pour but de pousser Miyoharu dans le lit d’un homme d’affaire et permettre la signature d’un contrat juteux. La geisha, sous une forme dénaturée, entre dans l’économie du capitalisme japonais en devenir. Le système hiérarchique traditionnel séparant les femmes de l’art et celles vouées au plaisir des hommes n’est plus qu’une fiction et la geisha se confond désormais avec la prostituée.
Cette dégradation est signifiée par l’un des plans les plus violents de Mizoguchi. Dans une chambre d’hôtel de Tokyo, un haut fonctionnaire se jette sur Eiko pour la violer. La jeune fille tombe et un panoramique la rattrape à travers l’ouverture de la cloison semblant fermée par des barreaux. 
La geisha, parée, coiffée et maquillée, est jetée au sol, recadrée comme simple objet de plaisir à prendre et emprisonnée. Eiko mordra pourtant l’homme jusqu’au sang, lui arrachant presque la lèvre. 
La geisha de l’« après » se montre ainsi la plus rebelle, prête à combattre pour défendre son statut, tandis que  Miyoharu capitule.
Le film s’achève sur un statuquo : Miyoharu, ravalée au rang de courtisane, continuera à se faire entretenir par cet homme qu’elle n’aime pas, et sans doute par d’autres, permettant à sa cadette d’incarner la pure geisha. Mais Eiko n’est qu’une poupée, une publicité nécessaire aux superstructures se réclamant du Japon traditionnel. 

Mizoguchi n’avait cependant jamais été dupe de ce mensonge et du destin de prostituée de la geisha. Dès 1936, il achevait Les Sœurs de Gion par les sanglots d’Isuzu Yamada : « Pourquoi faut-il qu'on nous fasse tant souffrir ? Pourquoi faut-il qu'il existe une profession comme celle de geisha ? Pourquoi faut-il que ça existe ? Tout ça, c'est une grossière erreur ! Ça ne devrait pas exister ! Vraiment, ça ne devrait pas exister. »