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jeudi 29 janvier 2026

Minaru Nagao, globe-trotter et premier "illustrateur" japonais


On connait peu le travail des illustrateurs japonais, surtout en dehors du manga. Ainsi Minaru Nagao dont j’ai acheté par hasard deux livres au fabuleux Village Vanguard (Exciting Book Store), le bazar pop de Shimokitazawa: « Basara Ningen » et « Kakumeiya: Onna to Kakumei to Yokubou », publiés en 1969.



« Basara Ningen », est une « Illustory », terme inventé par Nagao et que l’on peut rapprocher du roman graphique même s’il ne s’agit pas à proprement parler de bande dessinée, mais d’un récit où texte et dessin sont mêlés dans un style psychédélique. 


Dès la première page, Miss Basara raconte : « J'ai sorti mon chameau adoré du parking de la résidence et je suis partie pour la fête de ce soir. Les femelles sont dociles, mais les mâles sont turbulents lorsqu’ils en chaleur. Je lui ai donné une tape sur le derrière pour le presser. « Moi aussi, je suis en chaleur ! » J'ai continué à le taper, accélérant jusqu'à 20 kilomètres par heure. » 


Il s’agit de l'aveu de Nagao de dessiner le Shinjuku de cette fin des années 60 comme un film. Les lecteurs de ce blog savent que c’est l’un de mes sujets préférés, et que le quartier fut en son temps l’une des plus incroyables concentration d’artistes de toutes les disciplines, rivalisant avec New York et Londres.


En bichromie rouge et verte, les illustrations de Nagao sont aussi drôles et poétiques que celles d’Aquirax Uno, avec un dessin plus nerveux, plus humoristique aussi, produisant une vraie euphorie chez le lecteur. 


Dans la vie folle du Shinjuku de cette époque, les identités sexuelles sont déjà fluides à l’image du film "Les Funérailles des roses" de Matsumoto. 


Les aventures de Miss Basara sont délicieusement érotiques et fantaisistes. Avec son amant, elle s’amuse à échanger leurs sexe par une sorte d’opération de Frankenstein, ce qui leur procure un plaisir illimité.

 

Basara fréquente les dessinateurs, les futen (hippies), les théâtres d’avant-garde, les clubs de jazz, les gay boys et les bars à lesbiennes, et pratique l’amour libre sur des voiliers. La pratique du dessin de mode permet à Nagao de restituer de façon documentaire l’allure de la jeunesse libertaire de Shinjuku.

« Kakumeiya: Onna to Kakumei to Yokubou » ou « Révolutionnaire : Femmes, révolution et désir » est le fruit des voyages de sa jeunesse. 


Son héros est un ancien membre révolutionnaire de la Fédération étudiante du Japon, qui poursuit des activités de guérilla en Amérique latine. 

Il traverse le Mexique, le Pérou, Cuba, le Brésil… il a des aventures avec différentes femmes se réclamant de la révolution, dont une séduisante américaine nommée curieusement Marinche. J’apprends qu’il s'agit de la première œuvre japonaise rendant hommage à Guevara.

Les illustrations, toujours en monochrome rouge et vert, si elles conservent un style « pop révolutionnaire », sont moins psychédéliques et plus documentaires que celles de « Basara ». Certaines pages sont très audacieuses, usant de trames et de hachures, rappelant « Elégie en rouge » de Seiichi Hayashi le manga culte de la même époque.


L’insouciance et l’hédonisme laissent place à la lutte armée et aux guérilleros, Nagao incluant ses propres photos dans les pays que traverse son héros. 



On espère évidemment lire un jour une traduction française des chefs-d’ œuvres de Minoru Nagao.

Voici une petite biographie de cet illustrateur-voyageur, recomposée à partir de son site ici

Minoru Nagao (1929-2016) était peintre, concepteur de livres, illustrateur et directeur artistique. Après avoir obtenu son diplôme de l'Institut des arts et métiers de l'Université Waseda, Nagao quitte son emploi de décorateur de théâtre et se lancé à l'âge de 23 ans dans un voyage autour du monde, sans un sou en poche, en Amérique du Sud et en Europe. « Parcourir le monde sans argent, dessiner, tout a commencé par un voyage cinématographique. » déclare-t-il. Il appareille sur le port Yokohama et fête son 24e anniversaire en mer, à Hawaï. Sa première escale fut Los Angeles, puis il traverse le Mexique, le Panama et la Colombie avant d'arriver à São Paulo, au Brésil, en 1954. 


Il commence à gagner sa vie en peignant et en vendant des tableaux, notamment des affiches de cinéma et des œuvres destinées aux restaurants. Avec l'argent qu'il économise, il voyage en Europe en 1955. Gagnant sa vie dans chaque pays, il traverse la Suisse et le Portugal, puis l'Italie et la France, avant de visiter l'Égypte, le Liban, Ceylan, le Vietnam, les Philippines, Hong Kong et d'autres pays avant de retourner au Japon en 1956. De retour au Japon, il commence à illustrer des romans. « Aka-chan » (un roman-feuilleton de Nagai Rokusuke, Aoshima Yukio et Maeda Takehiko) débute sa publication dans Asahi Graph, avec de grands dessins sur double page. Cette œuvre est la première à utiliser le terme anglais « illustration ». C’est un mot nouveau à l'époque, et il devient la première personne au Japon à porter le titre d'illustrateur.


Il travaille à temps partiel pour une entreprise de vêtements, enseigne dans une école de couture, illustre des romans et concevait des couvertures de livres. On dit de lui qu'il est comme un marchand de fruits et légumes. Outre les romans, il illustre de nombreux livres pour enfants. Graphiste de talent, il conçoit et met en page les ouvrages, créant ainsi les couvertures de plus d'un millier de livres. Ses propres ouvrages, qu’il illustre, sont composés de textes spirituels et d’haïkus.



Il laisse derrière lui une œuvre considérable, comprenant des peintures de paysages lors de ses voyages, des croquis rapides d'instants fugaces, des illustrations de mode, des maquettes de disques et de CD, ainsi que des cartes postales qu'il réalisait souvent à titre privé. Ces œuvres conservent toute leur vitalité et suscitent encore aujourd'hui une impression de fraîcheur, voire de surprise.






« Depuis que j’ai été sauvé par les effets de “mon premier voyage autour du monde sans argent après la guerre”, j’ai vécu au jour le jour jusqu’à mes 83 ans. L’âge est-il un obstacle ? Non, il est même plutôt utile. Quand je me heurte à un mur, je n’abandonne pas : je tourne à gauche ou à droite et j’avance. »


Nagao illustra aussi les aventures de Sherlock Holmes voir ici





lundi 12 juin 2023

Ichibun Sugimoto , toutes les couleurs du crime



Poupées ricanantes, séduisantes femmes chats, larmes de sang, marais fétides, lune ensorcelante, sinistres manoirs, démons musiciens, papillons empoisonnés, assassins fardés, masques Nô maléfiques, belles en kimono persécutées…  





Qui a fouillé dans les librairies de Tokyo est forcément tombé sur ces livres de poche promettant des terreurs surannées. Il s’agit des rééditions par Kadokawa des romans de Seishi Yokomizo dont on connait en France les romans La mélodie du démon, Le Village aux huit tombes et La Hache, le koto et le chrysanthème (La Famille Inugami). Le héros en est le détective aux cheveux en bataille Kosuke Kindaichi. Abondant en complots machiavéliques, malédictions ancestrales et assassins masqués, ces romans datant des années 40 n’appartiennent pas au registre de l’eroguro malgré leur cruauté mais au genre très populaire du « mystery », récits à énigme où l’ambiance et les frissons comptent plus que l’horreur pure et les perversions sexuelles. 





L’un des symboles du genre est tiré de La famille Inugami : le personnage de Kyo l’héritier défiguré d’une riche famille, dont le visage est recouvert d’un masque en caoutchouc blanc. 



Mais est-ce bien Kyo qui se trouve sous le masque ou un imposteur ? Les illustrations des livres de poche Kadokawa évoquent le gothique mais surtout le giallo. 






Les adaptations cinématographiques, la plupart réalisées par Kon Ichikawa, pourraient en être l’équivalent japonais. Leur illustrateur Ichibun Sugimoto est aussi facilement identifiable au Japon que chez nous Siudmak pour les couvertures de SF chez Presse Pocket. Les romans s’étant écoulés à des millions d’exemplaires, ces images font partie de l’imaginaire de la dernière partie de l’ère Showa. Une couverture de Sugimoto est un collage mystérieux représentant en général un visage, souvent féminin, un élément de décor et un motif énigmatique. 





« Ma première commande a été pour le Village des huit tombes. J'ai reçu le manuscrit mais c'était beaucoup trop difficile pour moi. Je travaille dans le domaine du design, donc je ne suis pas très doué pour lire des documents imprimés. J'ai donc survolé le document et je me suis dit : voilà le genre de personnage qui apparaît. Je me suis dit que comme beaucoup de gens mourraient dans cette histoire, je ne devais pas être trop explicite. Je pense que c'est une bonne chose de ne pas avoir lu le roman en profondeur. J'ai représenté des personnages dans un type de situation plutôt qu’une illustration fidèle du contenu. Ainsi, la personne qui le lira pourra se faire sa propre image de l'œuvre. C’était l’époque où Haruki Kadokawa commençait à produire des films, et il a eu l'idée d'un mélange de médias qui relierait les livres et les films. Son slogan "Lisez avant de regarder ou regardez avant de lire" est devenu célèbre." 




"Le premier mix média a été l'adaptation cinématographique du Clan Inugami en 1976, et j’ai été chargé de redessiner la le catalogue des œuvres de Yokomizo en parallèle. Il n'y avait pas de consignes précises parce qu’ils venaient tout juste de commencer leur projet. » 



Ce  « mix media » est aussi une des origines de la popularité intacte des illustrations de Sugimoto. Pour donner un unité à cette opération, il a également dessiné les affiches de film, qui se retrouvent en pochettes de vinyls pour l’édition des BO et de nos jours sur youtube. Le succès de la réédition de The Adventure of Kindaichi Kosuke signée par Kentarō Haneda sous le nom de The Mystery Kindaichi Band, avec son démon flutiste a encore renouvelé le culte autour de l’illustrateur. 




Il faut par ailleurs jeter une oreille aux BO des adaptations de Yokomizo sur Youtube, celles de Kunihiko Murai et Shinichi Tanabe n’ayant rien à envier à celles de Stelvio Cipriani ou Piero Umiliani.   


« Je n’illustrais pas seulement Seishi Yokomizo et Kadokawa me faisait travailler sur les couvertures d’autres auteurs. Heureusement, j'ai toujours été un dessinateur rapide et j'utilisais un aérographe, encore rare à l'époque, ce qui me permettait de peindre très rapidement. Je travaillais sur plusieurs couvertures en parallèle mais je devais achever une peinture par jour. Kadokawa me demandait de dessiner une nouvelle couverture pour chaque réédition afin que le livre se vende mieux. C'est pourquoi il y a plusieurs couvertures différentes pour un même roman. Plus tard, des fans m’ont dit qu’ils avaient acheté sans s’en rendre compte plusieurs fois le même livre parce que la couverture était différente. 



Je suis quand même heureux d'avoir pu laisser derrière moi un très grand nombre d'œuvres. Normalement, les auteurs populaires ont tendance à passer de mode, mais les fans de Yokomizo n'ont pas diminué du tout. Les jeunes me disent souvent : "Je fais le tour des librairies d'occasion pour dénicher un exemplaire avec cette couverture". Je reçois souvent des demandes de travail de la part d'auteurs contemporains qui me disent : " Je rêvais que vous dessiniez la couverture d’un de mes livres. " 




Propos de Ichibun Sugimoto tirés de cette interview

ici




  


lundi 29 mai 2023

L’été cruel des yakuzas : Go Mishima et les roses de la pègre



Dans Kubi, présenté au dernier festival de Cannes, Takeshi Kitano expose frontalement l’homosexualité chez les samouraïs. Une réalité historique très peu abordée, excepté dans Taboo, l’ultime film d’Oshima où d’ailleurs jouait Kitano. Qu’en serait-il chez les yakuzas tout autant perclus de valeurs viriles ? Certains yakuzas sont évidemment homosexuels mais on peut supposer que, comme tout ce qui touche au domaine privé au Japon, cela n’est ni affiché ni une source d’opprobe. Les rituels de fraternité entre yakuzas se rapprochent de ceux des sociétés viriles et guerrières tels évidement les samouraïs mais aussi les Spartes, et les films transpirent leur amour bien qu’il soit platonique. 



De façon moins symbolique, les yakuzas appartiennent au monde de la nuit et règnent sur les quartiers de plaisir.  Dans la seconde moitié des années 60, ceux-ci furent dominés par la culture gay et énormément de mama-san (patronnes) et leurs hôtesses étaient des travestis. Ce monde est celui qu’a fixé le photographe Watanabe Katsumi (voir ici), et aux garçons maquillés se mêlent naturellement les hommes tatoués. Moi-même, prenant un verre dans un « gay bar » de Tokyo, je pouvais y observer un yakuza et sa petite amie entourés de jeunes travestis. On peut supposer qu’un semblable « mélange des genres » était à l’œuvre en France, et que la pègre fréquentait aussi le milieu des cabarets et des bars pour travestis. 



Que les yakuzas aient été un objet de fantasme pour la scène gays japonaise est une évidence. Il n’y avait pas que les femmes qui frissonnaient lorsque Ken Takakura faisait tomber son kimono, dévoilant un corps tatoué à la musculature parfaite. Le tatouage lui-même, avec son raffinement, ses fleurs éclatantes, et son narcissisme, possède une forte dimension homoérotique. Il fallait un artiste pour exalter la sexualité équivoque des yakuzas. Ce fut Go Mishima (1924-1988). 



Deux évènements vont contribuer à forger l’art du dessinateur. Le premier est sa découverte du dessinateur américain Tom of Finland, célèbre pour ses hommes en cuir baraqués, marines et policemen usant de leurs matraques. Rien d’efféminé chez Tom of Finland mais une virilité poussée jusqu’au délire. La seconde est sa rencontre avec Yukio Mishima dans une salle de musculation. Mishima pousse Tsuyoshi Yoshida à radicaliser son art, et celui-ci prend en hommage le pseudonyme de son mentor. 



Go Mishima commence sa carrière dans Fuzokukitan et Bara, deux des premiers magazines gays japonais en 1964 avant d’intégrer Barazoku (la tribu des roses) en 1971, première revue ouvertement communautaire, faisant par exemple paraître des petites annonces de rencontres. Barazoku étant trop tourné vers les bishonen (éphèbes), Mishima fonda Sabu où il pouvait exprimer sa passion pour le muscle. 



Le yakuza est la figure centrale de son univers graphique. L’anatomie est bien sûr parfaite chez Go Mishima, tracée de façon ligne claire. Seuls les poils sur le torse, les cuisses et le pubis, échappent à ce trait rappelant aussi l’estampe. Les seules touches de couleur sont le tissu rouge du fundoshi (pagne) et de la bande enroulée sur le ventre. 



Et bien sûr les tatouages rouges, bleus et verts. Ses yakuzas à la nuque rasée et aux cheveux en brosse se rapprochent des acteurs Akira Kobayashi et surtout Hideki Takahashi le héros de L’Emblème de l’homme (voir ici) . Si leurs regards sont noirs et leurs visages concentrés, ils possèdent aussi un calme souverain et des gestes cérémoniaux, même lorsqu’ils sont ligotés en vue d’une série de tortures. Go Mishima ne dessine pas de scènes d’amour hard entre yakuzas : son univers est fétichiste, sadomasochiste mais pas pornographique. 



Le yakuza est isolé dans le dessin, le plus souvent sans partenaire excepté parfois son tortionnaire. Il est un objet d’amour exclusif pour le dessinateur et ses admirateurs. Du reste, si les yakuzas s’étaient trouvé choqués par ces représentations, nul doute qu’ils y auraient mis bon ordre ne serait-ce que par l’intimidation. On peut supposer qu’eux-aussi y trouvaient leur compte.