dimanche 22 mars 2015

L’opéra silencieux (Nathalie Daoust – Tokyo Hotel Story)


Lorsqu’on aime le cinéma d’horreur, et plus particulièrement le gothique italien des années 60 – Mario Bava, Antonio Margheretti, et la déesse d’ébène, Barbara Steele – on ne peut s’empêcher de ressentir une fascination pour l’univers du SM, dans sa version la plus théâtrale : les bourreaux masqués, les vierges crucifiées, les « Mistress » gantées et bottées et bien sûr les sombres donjons résonnant du claquement du fouet. 
Que les fleurs les plus vénéneuses du jardin des supplices éclosent au Japon ne surprendra pas les amateurs des chefs-d’œuvres eroguro de Teruo Ishii et Noburo Tanaka, où les shoguns pervers remplaçaient avantageusement les inquisiteurs de l’épouvante européenne. 

Il y a à Tokyo, à Nichome le quartier gay, un bar nommé Amarcord que l’on traduirait de façon erronée, si l’on oubliait Fellini, par l’amour des cordes. Alors que sur un écran géant passent des classiques du bondage japonais comme Hana to Hebi (fleurs et serpents – en France Fleur secrète) de Masaru Konuma, on peut converser, en maintenant une stricte distance, avec des créatures en vinyl luisant et aux talons aiguillés acérés. Et l’on peut parler avec elles de la sensation particulière que produit le contact de certaines matières avec la peau. Ces bars sont la partie quotidienne du SM japonais où chacun peut se rendre, qu’il soit pratiquant ou juste curieux. La clientèle est formée de salarymen, de mangakas, de cinéastes ou de musiciens, rien qui ne relève d’un code ou d’un milieu, rien d’hautain ou revendiquant un mode de vie « underground ». Ce sont des gens comme les autres, noctambules tout de même, dont le SM est une part de la vie (même si seulement voyeuriste dans la plupart des cas). Si l’on veut aller plus loin, il y évidemment d’autres clubs, plus sévères (le Donjon, juste au-dessus de l’Amarcord et qui en est la version rouge et noire) où officient infirmières et nonnes flagellatrices. 
Il y aussi les versions SM des love hotels de Kabukicho et Maruyama. Natalie Daoust, une jeune Canadienne s’est immergée pendant plusieurs mois à L’Alpha In, le plus grand Love Hotel SM du Japon. Elle y a photographié 39 femmes de tous les âges, dans leurs chambres/donjons privés, avec leurs accessoires. On pense bien sûr à des cellules monacales devant ces espaces que Nathalie Daoust filme toujours avec une certaine distance, comme un lieu que l’on observe sans vraiment y rentrer. Un couvent, une maison de poupée également, où les maîtres et les esclaves ne semblent pas faire partie de notre monde mais sont des créatures de plastique et de tissus. Si les perruques et les postiches ne brouillent leurs identités, les cagoules recouvrent parfois tout le corps, les transformant en fantastiques Musidora ornementées et corsetées. Mais encore plus, dans cet hôtel immense, luxueux, baroque, lugubre, où des couloirs interminables succèdent aux couloirs, silencieux... je vois un opéra muet qui se joue avec des divas bâillonnées, suspendues, contraintes…  

















Le site de Nathalie Daoust, ici

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